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FIG. 66 — GALERIE DES ROIS DE NOTRE-DAME DE REIMS

saint Joseph, qu'on n'a jamais représentés en rois. Surtout on n'y voit pas Jésus luimême, qui se trouve être ainsi le 56* de la galerie de Reims.

Au fond, la thèse moderne vient de ce qu'on est choqué de voir un pareil honneur rendu à des rois non canonisés. La chose est plus compréhensible, dit-on, avec les rois de Juda. Or, il y a d'autres exemples de ce qui étonne ici. A Notre-Dame de Reims, les vitraux de la nef figurent (figuraient, hélas!) une série de rois de France, et l'un d'eux a encore son nom inscrit en toutes lettres : KAROLUS. A la cathédrale de Troyes, un vitrail représente un roi qui doit être Philippe-Auguste, car on lit

au-dessous: . EX PHILI Les empereurs d'Allemagne sont peints sur les verrières

des cathédrales de Cologne et de Strasbourg. 11 y a dans une rose de Notre-Dame de Chartres un Louis IX à cheval exécuté de son vivant. Si, de l'art du vitrail, nous passons à la statuaire, nous trouvons un Charles V sur une chapelle de Notre-Dame d'Amiens, un Charles V et une Jeanne de Bourbon à l'ancien portail de l'église des Célestins, à Paris (actuellement au Louvre), une statue équestre de Philippe le Bel à Notre-Dame de Paris (disparue), une statue équestre de Conrad III à la cathédrale de Bamberg, un Clovis avec un Dagobert, et un Rudolphe de Habsbourg à la cathédrale de Strasbourg.

Après tant d'exemples similaires, quoi d'étonnant que les statues des rois de France soient sur la façade de quatre de nos cathédrales? Il n'y a rien là de contraire aux habitudes iconographiques du moyen âge.

Les quatre cathédrales en question se trouvent. dans le domaine royal, et Notre- Dame de Reims est l'église du sacre. Cela est une indication.

Si les 56 statues de la façade de Reims figurent les ancêtres du Christ, que vient faire au milieu le groupe du baptême de Clovis qui en fait intimement partie?

On objecte le voisinage de certaines sculptures se rapportant aux saints rois dont parle la Bible; mais ces allusions ne sont là que pour rappeler les modèles imités par nos rois. Il ne faut d'ailleurs pas en exagérer le nombre. Ce qu'on nous donne pour le lion de Juda n'est qu'un attribut des guerriers. L'un de ces rois foulant aux pieds un lion, à Amiens, tient un globe surmonté d'une croix. On imagine ainsi un empereur chrétien, mais non un roi de Juda ( i).

Dans la thèse de M. Georges Durand, j'ai négligé l'argument tiré du costume, des gants en particulier, parce qu'il ne prouve rien, à mon sens, et qu'il amène un esprit de svstème de nature à aveugler ceux qui l'emploient. Il a été cause de quelques fausses interprétations. J'en citerai comme exemple l'un des 32 hautsreliefs en forme de niches disposées en sept rangées, qui tapissent la muraille intérieure du portail de Reims. Cette sculpture figure trois personnages : un prêtre donnant la communion à un chevalier suivi d'un homme d'armes. Qu'est-ce au juste? Pour M. Mâle qui la reproduit {op. cit., p. 187), c'est Melchisédech et Abraham. Pour M. Durand et ses partisans (par exemple M. Damaison, qui en donne la reproduction dans la Cathédrale de Reims, p. 77), c'est la communion du chevalier. Qui a raison? Assurément M. Mâle. Cette scène se trouve au milieu de 14 autres scènes bibliques ou évangéliques, et le tout forme une image synoptique embrassant les deux Testaments. Que vient faire, au milieu, une communion de chevalier franc? Les personnages, dit-on, sont vêtus comme au xiii* siècle, aussi bien le prêtre que le chevalier. Sans doute, mais le moyen âge a toujours vu le passé à travers le présent. Pour lui, Melchisédech est un prêtre analogue aux nôtres, et Abraham un guerrier pareil à ceux de chez nous, de même que la Madone est semblable à une reine de France. L'archéologie n'existant pas encore, on se représentait le passé d'après ce que l'on voyait autour de soi.

M. Durand n'a pas convaincu M. Mâle qui, dans une seconde édition de son livre, a maintenu ses conclusions. Récemment, M. Louis Bréhier les a de nouveau battues en brèche, en abordant deux nouveaux côtés de la question : le rapport entre la liturgie du sacre et la galerie de Reims, le rapport entre les catalogues dynastiques et les galeries des quatre cathédrales. En voici la substance :

Lorsqu'on lit le texte des oraisons récitées pendant la cérémonie du sacre, on est frappé de la place qu'y tiennent David et Salomon. Leur nom y revient continuellement, comme celui de deux rois selon le cœur de l'Eglise, en même temps rois et prophètes, destinés à être les modèles des princes du royaume des

(i) Georges Durand, Monographie de la cathédrale d'Amiens, t. 1", p. 416.

LA FLORAISON GOTHiaUE

Francs. Les sculptures du frontispice de la façade sont l'exacte illustration de cette liturgie.

La galerie triomphale du sommet groupe tout naturellement, autour de Clovis baptisé, ces princes français que le sacre, ce « huitième sacrement », avait revêtus d'une dignité telle qu'elle éclipsait même le prestige des empereurs couronnés à Saint-Pierre de Rome. La royauté française, en effet, était plus qu'une simple royauté: c'était une sorte de sacerdoce qui muait la fonction royale en une mission divine. De caractère ecclésiastique, elle faisait, du roi un personnage d'église, admis de droit au chœur, et elle transformait son pouvoir en puissance de droit divin. Une atmosphère merveilleuse entourait cette cérémonie unique, car Dieu luimême, assurait-on, était intervenu pour la miraculeuse ampoule contenant l'huile sainte, et le roi sacré faisait des miracles, en guérissant les écrouelles des scrofuleux rassemblés sur son passage. Les hommes du moyen âge devaient donc trouver toute simple la glorification par le ciseau d'une dynastie qui, depuis les rois théocratiques de la Judée, n'avait pas eu sa pareille.

Le rapprochement du nombre de nos rois avec celui des statues des galeries sculptées est, lui aussi, suggestif. La façade de Reims a 56 statues. Or, ce chiffre correspond à peu près à la liste des rois de France, telle qu'on pouvait la dresser au commencement du xiv« siècle. De Clovis à Louis X, on compte 56 rois.

Mais les hommes du moyen âge ne comptaient pas comme nous. Pour eux, l'histoire des Francs commençait après la prise de Troie, et les catalogues dynastiques font figurer parmi les rois de France des personnages fabuleux, comme Anténor, Francion, Marcomir et Pharamond. Ces catalogues ne s'entendent pas entre eux, mais on peut ramener à deux systèmes leur manière de compter.

D'après un premier système, Louis VII est le 29» roi, saint Louis le 32* et Philippe de Valois le 38*". Or, la galerie de Notre-Dame de Paris, commencée sous Louis VII, comprend 28 statues, et Louis VII, lui-même figure au tympan du portail Sainte- Anne. La concordance est absolue.

D'après un second système, saint Louis est le 46^ roi qui ait régné depuis Priam ou depuis Anténor, et Philippe de Valois occupe le 52« rang. Or, ce dernier chiffre

Phot. B. P.

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