‹ Pages d'art chrétienChapitre 36 sur 142 · LE GOTHIQUE DU MIDI · texte numérisé non relu

LE GOTHIQUE DU MIDI

Le gothique est la fleur du roman. Il est donc naturel qu'aux anciennes écoles romanes se soient substituées des écoles gothiques distinctes, ayant chacune leurs caractères propres. A l'apparition de la croisée d'ogives, ces écoles régionales adoptèrent la nouvelle méthode de voùtement, et ainsi se forma un état de choses nouveau qui ne détruisait pas, tout en la modifiant, l'ancienne variété des traditions locales. Le gothique du Nord s'est peu à peu imposé aux autres provinces, par suite de l'extension du pouvoir royal et de l'unification nationale. Mais il ne s'y est pas toujours implanté tel quel. A côté des imitations serviles, il y a eu des adaptations originales. Copié ici, simplement consulté là, il a produit des gothiques régionaux, creffés sur d'anciennes traditions qu'on n'avait pas voulu répudier. L'école de l'Ile-de-France est son centre d'élaboration. Le plan à trois nefs avec transept, déambulatoire et chapelles rayonnantes, et une certaine ordonnance de la travée et de la façade, lui appartiennent en propre. Il est représenté par une série de chefsd'œuvre : Saint-Denis, Notre-Dame de Noyon, Notre-Dame de Senlis, Notre-Dame de Laon, Notre-Dame de Paris, Saint-Étienne de Bourges, Notre-Dame de Saint- Omer, Notre-Dame de Chartres, Notre-Dame d'Amiens, Saint-Pierre de Beauvais, Saint-Gratien de Tours, la Sainte-Chapelle, la chapelle de Saint-Germain-en-Laye. Au-dessous de lui, quatre écoles peuvent prétendre à une physionomie particulière : l'école de Normandie, l'école de Bourgogne, l'école du Sud-Ouest et l'école du Midi. Il n'y a pas lieu de distinguer une école de Champagne. Le gothique champenois est une combinaison de celui de l'Ile-de-France et de celui de Bourgogne. Saint-Gervais de Soissons, Notre-Dame de Reims, Saint-Pierre de Troyes et Saint-Urbain de Troyes s'apparentent au gothique du Nord et ne s'en distinguent que par quelques particularités, comme l'acuité des arcs.

Le gothique normand représenté par Notre-Dame de Coutances, Notre-Dame de Bayeux, Saint-Julien du Mans, Notre-Dame de Rouen, Notre-Dame de Séez, a comme caractéristiques : les tours-lanternes à la croisée, les coursières ménagées dans le s embrasures des fenêtres, les arcs brisés suraigus, les pénétrations de moulures, les chapiteaux ronds sans crochets, la décoration géométrique et une grande sévérité d'aspect.

Le gothique bourguignon a continué à user de la voûte sexpartite en plein XIII* siècle et du plein cintre dans les portails jusqu'à une époque tardive. Ses rosaces sont des remplages de dalles appareillées en claveaux, et ses divisions de triforium sont faites de grosses colonnes trapues. Le narthex y est d'un emploi

LA FLORAISON GOTHiaUE

mm

Phot. N. D.

SAINTE-CECILE D ALBl

fréquent. 11 prodigue les encorbellements et les corniches à modillons. Un cordon relie les tailloirs des colonnettes engagées, et l'on voit des crochets aux arcs des tribunes ainsi qu'aux clés de voûte. A cause de ces particularités, Saint-Étienne de Sens, Saint- Ma m mes de Langres, le chœur de Vézelay, Saint-Bénigne de Dijon, la cathédrale d'Auxerre, qui le représentent, ont un cachet particulier.

Plus original encore est le gothique Plantagenet du Sud-Ouest, parce qu'il procède des traditions romano-byzantines de la contrée. Il a comme origine l'application de la croisée d'ogives aux coupoles et aux voûtes romanes du Poitou. Dans ce système, la clé des diagopaux étant surhaussée, chaque section de voûte affecte une forme bombée, et les arcs-boutants, inutiles, ne sont jamais employés. Voûtes cupoliformes à nervures multiples, absence d'arcs-boutants, voilà donc les deux caractéristiques de ce style. Saint-Maurice d'Angers et Saint-Pierre de Poitiers sont bâtis d'après ces principes. Angers n'a qu'une nef que maintiennent des contreforts sans ressaut. Poitiers en a trois, mais l'architecte a eu soin de les faire de hauteur à peu près égale, de façon que les voûtes latérales contre-butent la nef du milieu. Ces deux églises dérivent de deux traditions différentes. Saint-Maurice d'Angers procède de l'école byzantine représentée par Saint-Front de Périgueux: c'est Saint-Pierre d'Angouléme gothicisé. Saint-Pierre de Poitiers sort de l'école romane qui bâtit Saint-Savin, Notre-Dame la Grande, Saint-Eutrope de Saintes; il est l'aboutissant où viennent se réunir les différentes pratiques du Sud-Ouest rajeunies par l'architecture du Nord. A Angers la coupole, à Poitiers la voûte d'arête ont fait place à la voûte d'ogive.

mais celle-ci, dans les deux cas, a plutôt l'aspect d'une coupole bien qu'elle n'en adopte pas l'appareil.

Comme lui, le gothique du Midi offre un sujet d'étude intéressant, tant à cause de son originalité que des monuments admirables qu'il a produits. Né du roman du Languedoc, déduit en partie du gothique de l'Ile-de-France, influencé par le style Plantagenet du Sud-Ouest, il n'a retenu de l'architecture du Nord, brusquement implantée chez lui par les croisés de Simon de Montfort, que la croisée d'ogives pour établir ses voûtes. Tout le reste lui est particulier. C'est donc un gothique autochtone, à saveur locale très prononcée. Seul entre tous, il a su garder sa physionomie propre, au moment où le gothique du Nord, porté à son extrême perfection par Notre-Dame d'Amiens et Saint-Pierre de Beauvais, s'imposait à toutes nos provinces, uniformisant les méthodes et les esthétiques.

Pour être bien compris, les caractères du gothique méridional ne doivent pas être donnés à la suite, sans ordre ni logique, et sans qu'on y distingue l'accessoire du principal, les principes de leurs conséquences. Les créateurs de ce style ont obéi à certains mobiles qu'il est facile de discerner. Ce sont ces mobiles d'abord qu'il faut voir si l'on veut en saisir parfaitement l'esprit.

Le premier sentiment qui a guidé les architectes méridionaux est le désir d'éviter larc-boutant. Cette préoccupation est l'origine de tout le style, et tout, au point de vue de la statique, en dérive.

Qu'est-ce à dire que cette antipathie vis-à-vis d'un nouveau membre d'architecture dont les maîtres d'oeuvre du domaine royal auguraient tant de bien? Cette aversion du méridional pour l'arc-boutantest, si l'on y regarde de près, une méfiance générale pour tout le système d'équilibre inventé par le Nord. Ce système consiste essentiellement en un jeu de poussées et de résistances obliques qui se neutralisent. Les points d'appui étant reportés au dehors par suite du plan à trois nefs, et les collatéraux étant abaissés afin de permettre l'éclairage direct de la nef centrale, il fallait un lien entre la culée et le mur de la haute voûte. L'arc-boutant est le trait d'union qui les relie l'un à l'autre. La poussée oblique des voûtes le traverse de part en part, et lui, les pieds calés sur le contrefort, courbe vers elle son front de bélier en une résistance oblique opposée. Toute la méthode du Nord est là. C'est une formule de vie. Conscients de l'avoir trouvée, ses auteurs pouvaient s'appeler « maîtres des pierres vives ». A cette statique nouvelle, qui à des forces actives en opposait d'autres contraires, le méridional a préféré la statique romane, d'origineromaine. Celle-là maintient la poussée des voûtes par des masses inertes, et elle ne conçoit pas un support autrement que vertical. Traditionnelle pour lui, il l'a considérée comme plus sûre, et ils'y est tenu.

Ce principe admis, il n'y avait que deux solutions : ou bien établir plusieurs nefs égales, deux ou trois, qui se contre-buteraient mutuellement; ou bien faire une large salle à vaisseau unique dont les voûtes reposeraient directement sur les contreforts. Dans les deux cas, l'arc-boutant était évité. Le premier système, à deux nefs, est celui des Jacobins de Toulouse et des Jacobins d'Agen; à trois nefs, celui de Saint- Nazaire de Carcassonne et de l'église de la Chaise-Dieu. Le second, plus logique, dont Saint-Jacques de Montauban est le plus ancien exemple et Sainte-Cécile d'Albi la plus complète expression, est aussi le plus méridional.

LA FLORAISON GOTHiaUE

Phot. N. D.

Page 1