FIG. 72 — INTÉRIEUR DE SAINTE-CECILE D ALBI
La seconde préoccupation, que l'on démêle chez les artistes du Midi, est une répugnance instinctive à laisser voir la charpente de leurs constructions. L'architecte du Nord accuse nettement l'ossature. Elle est pour lui une base sur laquelle il opère, et il en tire avec succès les éléments de décor. Le constructeur méridional paraît en avoir honte et la dissimule de son mieux. D'un côté, c'est une franchise absolue, où
le pittoresque trouve son compte, et qui donne naissance à des arrangements nouveaux. De l'autre, un goût traditionnel qui craint de confondre l'architecture avec l'art de la maçonnerie, et une certaine appréhension de tout ce qui pourrait en troubler la sereine harmonie. Qu'en est-il résulté? Ceci. Au lieu que le « maître des pierres vives » du Nord dispose hardiment ses culées tout autour de l'édifice comme une rangée de piliers extérieurs et les orne ensuite de pinacles et de clochetons, le « maître peyrier » du Midi introduit ses contreforts à l'intérieur de l'édifice, les voile au dehors par le mur du périmètre qui en affleure la face extrême et se sert d'eux comme de cloisons pour constituer des chapelles latérales. Ces chapelles sont d'ailleurs une ressource sur laquelle il se jette avidement. Les nefs latérales qu'il ne peut avoir, il les aura tout de même sous cette forme, et, pour avoir plus de large, il les fera à double étage. Ainsi est née la disposition de Sainte-Cécile d'Albi, qui, moins les tribunes, est commune dans le Midi.
Le troisième point à noter est que ces artistes ont des préoccupations d'ordre exclusivement architectonique. Leur dédain de la sculpture au profit de la seule architecture va jusqu'à leur faire sacrifier complètement la première. De là une nudité sévère qui contraste violemment avec l'esthétique fleurie des provinces du Nord. De cette pauvreté sculpturale, les archéologues ont donné différentes raisons : la misère du pays ruiné par les guerres de religion, l'influence austère des Franciscains et des Dominicains prêchant contre le luxe, la nécessité d'user de matériaux rebelles tels que la brique et la pierre siliceuse. La troisième explication est vraie pour la région toulousaine où, la pierre faisant défaut, la brique est d'un emploi obligatoire qui exclut l'art du sculpteur. Des églises gothiques tout en briques, comme Sainte-Cécile d'Albi, Saint-Étienne de Toulouse, les Jacobins de Toulouse, les églises de Gaillac, de Simorre. de Moissac. de Lombez, de Caussade, sont forcément, comme leur aînée romane, Saint-Sernin de Toulouse, dépourvues de sculptures. Elle est vraie aussi pour l'Auvergne, dont la pierre volcanique au grain dur se prête peu à la sculpture. Mais ailleurs, où abonde la pierre blanche, comme l'Aude et l'Hérault, on en est réduit aux deux autres motifs, et ceux-là paraissent insuffisants. Si l'on avait à Narbonne les ressources voulues pour entreprendre une cathédrale aussi colossale que Saint-Jast, on ne voit pas pourquoi une partie n'en aurait pas été consacrée à la statuaire et à lornementation sculptée comme dans le Nord. Sans rejeter ces deux raisons, j"aime à y voir d'abord le résultat d'un sentiment raisonné. On conviendra que l'esthétique romane et romaine, qui aimait les grands partis monumentaux, favorisait cette conception. Il semble que le méridional, héritier en cela de l'esprit antique, ait gardé le goût des ordonnances simples, où les nus dominent. Et il y a gagné d'être grand dans ses compositions architecturales. Des façades comme celle de Notre-Dame de Rodez et de Saint-Nazaire de Béziers, des faces latérales comme celle de Sainte-Cécile d'Albi et des Jacobins de Toulouse, ont une grandeur incontestable.
Cette grandeur, le gothique du Nord l'a eue aussi, et pendant plus d'un siècle l'a réalisée en d'incomparables monuments. Mais il l'a perdue progressivement du jour où, abusant du verticalisme et de l'ornementation, il a supprimé les horizontales et les nus.
Enfin, ces bâtisseurs du Midi sont des ingénieurs rompus à l'art des fortifications,
pour qui toute construction importante doit nécessairement jouer un rôle défensif. Aussi leur architecture religieuse relève-t-elle de l'architecture militaire. Au moment où leurs églises s'élèvent, les guerres religieuses et politiques succèdent aux luttes féodales. Envahi par le Nord catholique qui veut extirper de son sol l'hérésie albigeoise, sans cesse en guerre avec les rois d'Aragon installés chez lui, ballotté entre le comte de Toulouse et le roi de France, le Midi, déchiré par des maîtres rivaux, vit dans un état de lutte incessant. A cause de l'insécurité des campagnes, il lui faut défendre ses villes comme des
places fortes. La cathédrale est VL"1 ^..;:^==^^lh**;5^ r^
invitée à entrer dans le système de défense que réclame la cité.
Elle sera donc une forteresse, et un donjon lui tiendra lieu de clocher. Averti, l'architecte dispose tout comme pour une citadelle. Il établit sans portails la façade, se contentant d'une porte latérale.
Quand, par hasard, la façade est trouée d'une entrée, il en défend l'approche par des mâchicoulis.
11 entoure tout l'édifice d'un mur continu très épais comme d'un rempart et le couronne de créneaux. Les tours, transformées en donjons, sont flanquées d'une échauguette et surmontées d'une tour de guet. Les contreforts se terminent en tourelles, et il se sert d'eux pour porter des travaux de défense. Les grandes ouvertures étant une faiblesse, une fissure par où l'ennemi peut entrer, et le soleil du Midi les rendant d'ailleurs inutiles, ildonne aux fenêtres
la forme d'étroites lancettes ébrasées et les exhausse pour les rendre inaccessibles. Bref, il traite la cathédrale comme un château fort. C'est le contraire de ce qui se produit à l'autre bout de la France. Dans le Nord, où l'on vit tranquille sous l'autorité bienfaisante du roi, le maître d'œuvre peut alléger, trouer, évider la construction entre les points d'appui, supprimer les murs inutiles en les tramant comme une dentelle et les fermer de frêles verrières. Dans le Midi, où l'on est préoccupé d'un assiégeant toujours possible, l'architecte est forcément un ingénieur d'armée. Ge dernier trait achève le contraste.
Résumons. Refus d'user de l'arc-boutant, défiance vis-à-vis du nouveau système d'équilibre inventé par le Nord, maintien de la statique romane, peur des ossatures visibles, dédain de la sculpture, attachement à la grandiose esthétique des siècles
FIG. 73 — COUPE ET PLAN DE SAINTE-CÉCILE d'alBI
passés, préoccupation militaire, voilà, semble-t-il, ce que nous révèle la psychologie du constructeur religieux du Midi au xiii« et au xiv^ siècle. Cet état d'esprit a eu pour résultat d'amener la création d'un type d'église original à nef unique, avec chapelles logées entre les contreforts, et à l'extérieur nu disposé militairement pour la défense. Tout le reste est secondaire. Il nous faut cependant l'indiquer.
Ainsi : le toit plat, en terrasse, repose directement sur la voûte sans l'intermédiaire de combles. Chaque travée a une toiture distincte à double rampant qui vient pénétrer le toit central, et cela donne sur la face latérale toute une suite de petits pignons. C'est au peu de pente du toit des bas côtés qu'il faut attribuer la suppression du triforium dans l'ordonnance de la travée. Un passage ouvert dans les contreforts fait communiquer entre elles les tribunes. L'appareil est alternativement grand et petit. Un oculus s'ouvre au-dessus de l'arc triomphal, le chœur étant plus bas que la nef. Des oculi ouverts du côté Nord font pendant aux lancettes percées dans le côté Sud. La retombée des voûtes se fait sur des consoles. Les arcs, dans les édifices de briques, prennent la forme angulaire de l'arc en mitre, et, par suite, des losanges remplacent les cercles. Une bague moulurée tient lieu de chapiteau. Le clocher octogone à nombreux étages et le clocher-arcade se voient fréquemment. Des colonnettes de marbre décorent les angles et encadrent les baies. Une rose d'un grand diamètre constitue l'unique décoration de la façade. Les voûtes sont peu
élevées, les arcs peu aigus; mais si l'on ne vise pas à la hauteur, par contre, on cherche la largeur des nefs.
Tel est ce style. Les principaux monuments qui le représentent sont : Saint-Jean- Baptiste de Perpignan, la nef de Saint-Éiienne de Toulouse, le chœur de Saint-Etienne de Cahors, la nef de Saint- André de Bordeaux, Saint -Paul -Serge de Narbonne, Saint-Nazaire de Béziers, l'église de La Mourguié à Narbonne, Sainte- Cécile d'Albi, les Cordeliers de Toulouse, les Jacobins de Toulouse et d'Agen, Saint-Michel de Carcassonne, la nef FiG. 74 — sAiNT-NAZAiRE DE BÉZIERS de Salut-Pierredc Mont"
LA FLORAISON GOTHiaUE 163
pellier, la cathédrale de Lavaur, Notre-Dame de Montbrison et une foule d'églises rurales, comme celle de Saint-Pargoire (Hérault).
A côté de ces édifices purement méridionaux^ les ouvrages d'archéologie en distinguent d'autres qui dérivent de l'école de l'Ile-de-France: Saint-Jean de Lyon, Notre-Dame de Clermont-Ferrand, Saint-Etienne de Limoges, Saint-Just de Narbonne, Notre-Dame de Rodez, le chœur de Saint-Nazaire de Carcassonne, la cathédrale de Bazas, l'abbatiale de Valmagne (Hérault). Ceux-là relèvent du gothique du Nord, et représentent dans le Midi le style gothique importé par la conquête. Ce sont des imitations de l'art septentrional : encore faut-il s'entendre.
L'affirmation se vérifie à peu près pour quelques-uns, pour Clermont-Ferrand, par exemple, où l'architecte Jean Deschamps se contenta de reproduire l'ordonnance d'Amiens; mais elle n'est vraie qu'à moitié pour d'autres. Le Nord a inspiré ces monuments en ce sens qu'il a imposé sa disposition de plan et sa méthode de construction. Nous y retrouvons, en effet, le transept et le déambulatoire faisant suite à trois nefs d'inégale hauteur, et des arcs-boutants maintiennent le vaisseau central. iMais là s'arrête la dépendance. L'esthétique est méridionale.
Les cathédrales de Clermont Ferrand et de Limoges sont tout de même un peu du Midi, la première par ses nefs latérales couvertes en terrasse dallée bien que le triforium ne soit pas ajouré, toutes deux par les petites travées d'entrée qui précèdent chaque chapelle absidale. Valmagne, qui a les piles ovoïdes de Beauvais, l'est davantage par sa façade, les sculptures de son portail et ses fausses roses encadrant une lancette à meneaux. La cathédrale de Rodez l'est à moitié par sa façade militaire, sans portails, au pied de laquelle passait autrefois le fossé de la ville. Et pour Saint- Just de Narbonne, il l'est tout à fait par sa nudité sévère, ses créneaux en guise de balustrades, ses culées terminées en tourelles, et surtout cet étonnant chemin de ronde fortifié que des arcs bandés entre les contreforts promènent tout autour de l'abside. Entre ces deux catégories, on pourrait en établir une troisième, faite d'édifices intermédiaires mâtinés de Nord et de Midi. Saint-Fulcran de Lodève et Saint-Paul de Clermont-l'Hérault, par exemple, tiennent des deux à la fois. Le second, d'une élégance rare, que ses trois nefs et ses arcs-boutants empêchent de classer simplement, comme on le fait, dans le gothique du Midi, s'y rattache cependant par sa façade fortifiée, imitée de celle de Béziers, et son plan dont on a exclu le transept et le déambulatoire.
Même enrichi de Notre-Dame de Rodez et de Saint-Just de Narbonne, le gothique méridional n'a pas, pour se parer, une couronne de cathédrales comparable à celle dont, à juste titre, le Nord s'enorgueillit. Des colosses comme les cathédrales de Chartres, de Reims et d'Amiens n'ont pas leur pendant au sud de la Loire. Plus pauvre et moins favorisé que le Nord au point de vue politique, le Midi n'a pu, aux xiir et xiv® siècles, produire que des monuments modestes et la plupart inachevés. Aussi, c'est moins d'après la dimension de ses églises que d'après la grandeur de son esthétique qu'il -faut le juger. Seul, Saint-Just de Narbonne, s'il eût été terminé, eût réalisé la haute stature des géants du Nord. Mais, pareil au chœur de Beauvais, dont il a à peu près les dimensions, ce chœur prodigieux, long de 54 mètres et large de 46, attend toujours son transept et ses nefs. La mer, en se retirant, a ruiné la cité qui n'a pu achever l'œuvre commencée.
Et pourtant, bien que sensiblement plus petites, les cathédrales du Midi donnent, au dedans, une impression d'ampleur plus grande que celles du Nord. Pourquoi? Parce que leur nef unique est de beaucoup plus large que la nef centrale de celles-ci, la seule qui compte pour les yeux. Les nefs d'Amiens et de Reims n'ont que 14 mètres; celle de Chartres en a 16, celle de Paris i3 seulement. Ces chiffres, un maximum dans le Nord, sont un minimum dans le Midi. La nef de Montpellier a 16 mètres, celles de Bordeaux et de Perpignan 18, celle de Toulouse 19, celle d'Albi iQ'OjSo. Moins hautes, moins longues, plus larges, elles paraissent plus vastes.
Une fois, cependant, cet art du Midi s'est réalisé dans une œuvre imposante, parfaite, achevée, qui suffit à montrer ce que, en des temps plus heureux, eût pu produire le génie de la race. Cette œuvre est Sainte-Cécile d'Albi. Elle est pour le Midi ce qu'est Notre-Dame d'Amiens pour le Nord : la réalisation définitive du type local.
Commencée en 1282 par Bernard de Castanet, la cathédrale d'Albi était terminée en i383. La date de i5i2 donnée partout pour l'achèvement des travaux serait fausse ici, car nous ne voulons voir en cette église que ce qui est vraiment elle. Le fameux Baldaquin, qui précède l'entrée latérale, est de la fin du xv^ siècle, mais c'est une œuvre flamboyante : il lui est étranger. Les peintures murales qui la décorent sont du XVI» siècle, mais elles sont dues à des artistes italiens : c'est une parure d'emprunt. Le jubé date, lui aussi, de la première Renaissance, mais c'est une œuvre du Nord, et la sculpture en est flamande. Et c'est une merveille qui en gâte une autre, car elle obstrue la moitié de la basilique. A ne vanter que les dentelles de pierre du portail, la splendeur des fresques et la richesse de la clôture du chœur, le