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LE RÊVE DE L'IMAGIER

Le 25 avril 1248, le populaire de Paris se répandait à travers l'île de la Cité, inondant ruelles, places et carrefours. Ce jour-là, dimanche de Quasimodo, Eudes de Châteauroux, évêque de Tusculum et légat du Saint-Siège, consacrait la partie haute de la Sainte-Chapelle du Palais sous le titre de « Sainte-Couronne et Sainte-Croix », pendant que Philippe Berruyer, archevêque de Bourges, accomplissait la même cérémonie dans la chapelle basse qu'il dédiait à la Sainte Vierge.

C'était l'ère des grandes constructions. On venait de terminer les tours de Notre- Dame, et Jehan de Chelles se préparait à bâtir le transept afin d'unir les deux bouts de la basilique à laquelle on travaillait depuis quatre-vingt-cinq ans. La nef d'Amiens, commencée vingt-huit ans auparavant par Robert de Luzarches, était achevée, et si les échafaudages du chœur commencé étaient déserts cette année-là, le manque d'argent en était la seule cause. Renaud de Cormont devait, en i258, reprendre l'œuvre interrompue. Une partie du vaisseau de Reims était debout, faisant suite au chœur déjà livré au culte; maître Gauthier en dirigeait les travaux, en remplacement de Jehan Loup, mort l'année précédente. Pierre de Montereau refaisait à neuf l'église abbatiale de Saint-Denis, nécropole des rois de France. Le chœur de Beauvais, qui allait éclipser tous les autres avec sa voûte de quarante-sept mètres de haut sous clé, apparaissait au ras du sol. Chartres posait enfin le faîte de son église métropolitaine, fière de ses cent vingt-cinq vitraux, de ses neuf rosaces, de ses quatre-vingt-dix-sept roses et de ses deux mille statues. Celle de Laon était consacrée depuis peu. A Dijon, à Rouen, à Bourges, à Clermont, à Toulouse, à Lyon, les chantiers épiscopaux fourmillaient de maçons et de tailleurs de pierre, qui fiévreusement bâtissaient de nouveaux temples catholiques plus vastes et plus hardis que les anciens. Toutes les ressources affluaient là, et l'essaim des manœuvres volontaires était innombrable. La formidable poussée de sève architecturale et de foi catholique amenait partout une floraison de Notre-Dame. Presque subitement, pendant que les cathédrales géantes sortaient lentement de terre, la Sainte-Chapelle, fleur de pierre, venait d'éclore en un jour (fig. 88).

Trois ans ne s'étaient pas écoulés depuis que le roi Louis IX en avait posé les fondements, et déjà l'élégant édifice se dressait, svelte et solide tout à la fois, ouvragé comme une châsse et raisonné comme un syllogisme, réalisant en petit le nouveau système de construction organique dont les architectes français venaient de trouver à Amiens, après un siècle de tâtonnements, la formule définitive.

Le principe de la stabilité inerte était alors abandonné. On n'élevait plus de voûtes

que sur nervures entre-croisées appelées croisées d'ogives, avec lesquelles l'équilibre résultait du jeu de forces actives qui se neutralisaient mutuellement en se contrebutant l'une l'autre. Ces nervures ou arcs diagonaux formaient une membrure indépendante, une armature articulée sur laquelle tout reposait et dont la poussée était annulée par les arcs extérieurs, qui, bandés du sommet des contreforts, enjambaient les toits latéraux et venaient poser leur front de bélier sur l'endroit du mur que les croisées d'ogives eussent ébranlé sans eux. L'architecte de Chartres avait fixé un tracé nouveau : à la voûte sexpartite sur plan carré, em ployée encore à Notre- Dame de Paris, il avait substitué celle à quatre voûtains sur plan barlong. L'architecte parisien l'avait adopté, négligeant seulement les arcs-boutants dont il n'avait que taire, n'ayant qu'une nef à épauler.

Avec ce dernier progrès, l'art de construire en pierre atteignait son plus haut degré de perfection. La Sainte-Chapelle était donc un parfait chef-d'oeuvre, l'aboutissantd'un siècle d'efforts.

Pierre de Montereau, architecte du roi, en avait dressé les plans.

Le savant maître d'œuvre n'avait rien épargné pour donner toute la perfection technique désirable à l'énorme reliquaire dont les assises, en liais-cliquart, se superposaient admirabiernent, ravissant les yeux des artistes. Les plus habiles imagiers avaient taillé ses statues; ses vitraux étaient l'œuvre des meilleurs verriers; on s'était adressé aux plus fins émailleurs, aux enlumineurs les plus experts pour la décorer. Des agrafes de fer invisibles, coulées en plomb, cramponnaient les blocs entre eux, leur assurant une durée éternelle. Une végétation nouvelle, empruntée à la flore locale, semblait germer des pierres ellesmêmes enveloppant les chapiteaux, remplissant le creux des gorges, courant le long des gables, s'épanouissant en fleurons; et l'on sentait que l'art nouveau, dont Notre- Dame avait donné une première expression, venait d'atteindre son apogée.

Plus de 40000 livres tournois avaient été employées à sa construction. Pendant trois ans, la fièvre au travail avait été intense. Mais oii ne regrettait ni cette dépense

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