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LA SAINTE CHAPELLE DE PARIS

royale ni l'eflFort surhumain d'un peuple d'ouvriers quand on regardait le résultat obtenu. Si Notre-Dame, par la sobre pureté de ses lignes attiques, était le Parthénon de l'Athènes française, la chapelle du palais royal en était l'Erechtéion. Et c'était là vraiment la digne châsse de pierre des saintes reliques de la Passion, que le roi de France avait achetées à l'empereur de Constantinople Baudouin II, et dont la réception, en 1239, Guillaume III d'Auvergne étant évéque de Paris, avait si fort enthousiasmé les riverains de la Seine.

Au début de la cérémonie, le prélat officiant avait eu un moment d'hésitation. Le cérémonial exigeait qu'il traçât sur les murs douze croix, signes durables du rite accompli. Mais où les tracer, ces croix? Le maître d'oeuvre avait fait de la chapelle un édifice tout en fenêtres, où la part de la pierre était réduite aux seuls faisceaux de colonnes qui recevaient la retombée des arcs. C'était une église de verre.

Dans la nouvelle méthode de construction, qui consistait à appareiller deux arcs diagonaux reposant sur quatre supports que reliaient entre eux deux arcs doubleaux et deux arcs formerets, les murs étaient devenus inutiles et ne jouaient plus qu'un rôle de cloison. Pierre de Montereau, logique, les avait donc supprimés et remplacés par des verrières qui laissaient entrer à iiots une lumière multicolore, éblouissante. Mais derrière les colonnettes se cachaient, à l'extérieur, de puissants contreforts, véritables supports de la voûte qui, du dedans, paraissait aérienne et, pour les profanes seulement, demeurait un problème de stabilité.

L'embarras du consécrateur n'avait pas duré. On lui avait montré, adossés aux colonnes, abrités sous des dais à tourelles, les douze apôtres portant entre leurs mains des disques de pierre ornés d'un dessin cruciforme (fig. 89). Ces disques attendaient les croix. L'ingéniosité était extrême. Tout, du reste, dans l'oratoire royal, révélait en l'architecte un des plus grands artistes qui eussent jamais été. Les arrangements nouveaux abondaient, constituant de véritables trouvailles et provoquant l'admiration de tous. Aussi ne tarissait-on pas d'éloges à son endroit. On admirait la flèche qu'il avait lancée à une hauteur de soixante-six mètres malgré sa délicatesse de filigrane; on s'extasiait devant la rutilance des verrières, dont la coloration rouge servait déjà de point de comparaison pour qualifier un beau vin allumant des rubis dans les verres; on vantait la noblesse des statues aux vêtements couverts d'or, de couleur et d'incrustations qui leur faisaient imiter les plus riches tissus; on louait l'escalier gracieux qui permettait au roi d'aller de plain-pied de son • palais à la chapelle haute; enfin, du pittoresque édicule à trois étages, relié à l'oratoire royal par une galerie, et qui contenait les sacristies et le trésor des chartes, on disait merveille. Là étaient conservés, répétaient les mieux informés, le buste en agate d'un empereur romain, ornement du bâton cantoral, un grand camée antique représentant l'apothéose d'Auguste, un buste du roi régnant d'un travail d'orfèvrerie extraordinaire, et combien d'autres bijoux ou pierres précieuses dont chacun valait un trésor.

De tout cela, c'est à maître Pierre que revenait la gloire. Seul il absorbait et attirait à lui toutes les louanges dues en partie à ses humbles collaborateurs.

La réputation du célèbre architecte datait déjà de neuf ans. Elle s'était fait jour en 1239, quand il avait construit le réfectoire de l'abbaye de Saint-Germain des Prés; l'élégance et la hardiesse des lignes faisaient de cette vaste salle voûtée une merveille

d'architecture. Depuis il avait entrepris la reconstruction de Saint-Denis; son dernier travail devait être le réfectoire de l'abbaye de Saint-Martin, en 1267, année de sa mort. On le considérait comme le plus brillant et le plus Imaginatif des constructeurs de son temps. Aussi le roi Louis IX n'avait-il pas cru devoir s'adresser à un autre pour édifier le monumental reliquaire que rêvait sa piété de souverain (i).

Heureuse époque pour l'art, où la nouveauté, loin d'effaroucher, plaisait, où les architectes étaient modernes tout naturellement, sans le dire et sans le savoir!

Perdu au premier rang dans la foule des curieux qui, privilégiés, avaient été admis dans la cour du Mai, au milieu de laquelle se dressait la Sainte-Chapelle, un homme jeune encore, sculpteur de son métier, avait suivi avec le plus vif intérêt les différents actes de la cérémonie. 11 s'appelait Jehan et était originaire de Paris. Il n'y avait pas dans la capitale de meilleur imagier que lui. Sa part dans l'œuvre d'art tant admirée n'était pas à dédaigner; c'est lui qui avait taillé deux des douze apôtres de la chapelle haute et la Vierge adossée au trumeau du portail de la chapelle basse (fig. 90).

Celle-ci avait été son travail de prédilection. Longtemps il l'avait caressée de son ciseau, n'ayant pour se guider qu'un dessin tracé sur une planche par le maître d'œuvre, la Vierge similaire d'une église voisine et un certain idéal qu'il avait en son esprit. Et lorsque, enfin, la Madone souriante au Jésus bénissant avait quitté son atelier pour la Sainte-Chapelle, il avait senti confusément, lui, l'humble ouvrier qu'aucun rêve de gloire ne hantait, que sa statue n'était point indigne d'orner l'oratoire d'un roi. Il ne l'avait pas signée cependant. L'idée ne lui était pas venue d'y

graver son nom pour les générations futures. Qu'importaient deux syllabes sur un socle?

Le soir, Jehan rentra chez lui harassé. Il habitait la rive droite de la Seine, entre la place de Grève et le château du Louvre, bâti par Philippe- Auguste. Comme il n'avait pas dormi de la veille, il tomba bientôt dans un profond sommeil. Et voici qu'un rêve le saisit tout entier, un rêve énorme et effarant dont sa Vierge était le sujet.

Il avait d'abord vu défiler devant elle de longues théories de fidèles qui s'inclinaient en passant et se découvraient respectueusement. Dans la masse, il avait

FlG. 89 — APOTRE DE LA SAINTE-CHAPELLC

(i) Pierre de Montereau doit plutôt être appelé Pierre de Montreuil. L'attribution de la Sainte- Chapelle à cet architecte est une hypothèse des érudits du xvii* siècle que les gothicisants actuels regardent comme erronée. Pierre de Montreuil a bâti certainement le réfectoire et la chapelle de la Vierge de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, ainsi que la basilique de Saint-Denis; probablement le réfectoire de Saint-Martin des Champs et la chapelle de Saint-Germain-en-Laye; mais il ne paraît pas être l'auteur de la Sainte-Chapelle du Palais. La raison est une question de style. J'ai cependant, pour les besoins du récit, conservé son nom, faute d'un autre, parce qu'il en fallait un.

distingué un docteur, héritier des sages antiques (Duns Scott). Le philosophe s'était agenouillé devant l'image de la Mère de Dieu en lui tendant un manuscrit qui sans doute célébrait ses prérogatives, et il avait semblé à Jehan (était-ce une illusion?) que la statue s'animait, que le sourire s'accentuait encore plus finement sur les lèvres de pierre, que la Madone enfin approuvait de la tête la thèse de son serviteur. La procession adoratrice avait duré longtemps, symbole synthétique des siècles à venir. Quand elle prit fin, la Vierge apparut à l'imagier toute grise et vieillie : la patine du temps la recouvrait comme un voile de gaze, ajoutant encore au charme de ses lignes rythmiques celui que donne la vétusté.

Soudain un vent de rafale passa. Des lueurs d'incendie rougirent le ciel qu'un vol de corbeaux traversa. On entendait des vociférations et des cris de mort. Jehan,

effrayé.vitunetourbe immonde d'hommes rouges qui portaient partout le fer et le feu. Derrière eux le sang coulait à flots. Le ciel était d'une lourdeur de plomb, comme à l'approche d'un orage. La tempête finit par se déchaîner, et la Sainte- Chapelle, secouée comme un arbre qu'on gaule, laissa tomber ses statues et ses pinacles.

Les hommes rouges firent irruption dans l'oratoire royal, portant sur tout une main sacrilège. L'un d'eux fit peser son levier sous la Vierge du porche inférieur : la statue tomba comme une masse, écrasant sur la dalle les fleurons de sa couronne ducale.

Jehan voulut s'élancer pour défendre sa Madone contre l'agresseur, mais deux genoux lui serraient étroitement le cou à la façon d'un étau. Il étouffait, incapable d'aucun mouvement. Le rêve devenait cauchemar. Alors il cria, impuissant, sa rage de ne pouvoir s'opposer à cette fureur iconoclaste. Car enfin c'était sa statue à lui. Il l'avait faite.

C'est vrai qu'on la lui avait payée cinq livres. Mais quand même! N'était-elle

pas l'œuvre de ses mains, le fruit de son cerveau d'artiste ?

A partir de ce moment, la vision se fit de plus en plus obscure, confuse, déconcertante. L'imagier ne comprenait plus. Il voyait sa statue tantôt à l'angle d'une rue.

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