‹ Pages d'art chrétienChapitre 44 sur 142 · FIG. 90 — PORTAIL DE LA CHAPELL BASSE A LA SAINTE-CHAPELLE · texte numérisé non relu

FIG. 90 — PORTAIL DE LA CHAPELL BASSE A LA SAINTE-CHAPELLE

servant de borne, tantôt au coin d'un portail de remise, enfin au fond d'une boutique de marchand où s'entassaient des objets hétéroclites. La Vierge était toujours souriante, mais l'Enfant ne bénissait plus; le bras droit manquait, et manquait aussi la main de la Madone qui tenait le sceptre. « Je vais la reprendre, se dit Jehan, et la rapporter dans mon atelier. » Il n'en eut pas le temps. Un moine Augustin entrait, la prenait dans ses bras et l'emportait dans un cloître. Là, les fidèles se remettaient à la vénérer, quand les hommes rouges reparurent.

Le plus hardi leva par deux fois son marteau de fer; la tête de l'Enfant tomba. Alors ce fut une mutilation sans nom. L'homme, excité, frappait sans relâche, et chaque coup faisait voler un éclat de la pierre. Jehan assistait impuissant à cette destruction de son œuvre. « C'est fini », pensa-t-il. Il ferma les yeux pour ne point voir.

Quand il les rouvrit, la Vierge souriait au fond d'une chapelle neuve bâtie exprès pour elle, toute parfumée d'encens. D'habiles mains avaient pansé ses blessures. Elle était blanche et paraissait neuve. Une triple archivolte courbait trois fois son arc au-dessus de sa tête, lui faisant un rayonnement de pierre. La première se découpait en une série de redents feuillus au centre desquels brillaient des globes de lumière d'un éclat inconnu pour le sculpteur. Et cette chapelle, dont une main de moine avait tracé les plans, le charmait. Ce n'étaient plus les formes pointues, en tierspoint, auxquelles Jehan était habitué, et cependant celles-ci ressemblaient à celles-là. Elles étaient parentes. Il remarqua la polychromie naturelle des autels, la Table sainte, où le fer forgé et la pierre ouvragée se mariaient harmonieusement, et les vitraux, dont les verres lui parurent extraordinairement scintillants, comme s'ils avaient été bosselés et irisés. Mais les yeux de l'imagier étaient surtout attirés par la Vierge. Bien qu'elle ne fût plus à sa place primitive, il était heureux de la voir là, à l'abri des insultes et des coups. Des fidèles nombreux la priaient, et le culte pour lequel elle avait été faite, sans lequel elle n'avait plus de sens, se rétablissait.

Il se fit alors un grand bruit dans la chapelle. Les portes violemment s'ouvrirent; la foule apeurée s'enfuit. Jehan pensa aux misérables qui avaient naguère mutilé son œuvre. Mais, au lieu de ces bandits féroces, ce furent des hommes graves et doux, entourés d'un appareil militaire, qui s'avancèrent. Il se trouva dans la rue, avec les fidèles qu'on avait fait sortir. De là il put voir ces hommes fixer silencieusement sur les portes des bandes de papier en forme de croix scellées de cire. Défense était faite d'entrer. Cette fois, c'était fini. La Madone était prisonnière dans sa chapelle comme dans un tombeau. Personne n'avait plus le droit de la voir, pas même l'imagier qui l'avait taillée (fig. 91 et 92).

Jehan s'éveilla.

Il fut quelque temps à reprendre possession de lui-même. Les scènes auxquelles il venait d'assister dansaient follement dans son imagination, et, éveillé, il rêvait encore. Il s'habilla à la hâte et, fiévreux, se. dirigea en courant vers l'île de la Cité. Sa femme, qui rentrait, le croisa :

— Où vas-tu, Jehan? lui dit-elle.

— Je vais à la chapelle du roi voir si ma Vierge

Il n'acheva pas; il était déjà loin. Sa femme termina la phrase: — S'est envolée?

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