FIG. 92 — NOTRE-DAME DE SALUT AVANT SA RESTAURATION
Iû6 PAGES d'art chrétien
mettre dans son œuvre! Cette forme, que son maître lui avait léguée comme une tradition d'atelier, il l'avait affinée, amenuisée, purifiée, sublimée. Il avait assoupli les hanches, rendu naturels le renversement de la taille et le mouvement du cou, plissé subtilement la robe et le manteau, donné enfin à sa Vierge un port de reine, une physionomie et des mains de noble dame.
Certes, il y avait longtemps que les Vierges-Mères assises de l'époque romane, avec l'Enfant placé dans l'axe du giron, étaient abandonnées. Déjà deux générations de sculpteurs avaient remplacé ce type démodé, à l'aspect d'idole impassible, par un modèle plus vivant et plus humain. Sur un geste de leur main armée du ciseau, la Sedes Sapientiœ ancienne s'était levée; elle avait souri. Chez elle la majesté avait fait place à la grâce. La déesse hiératique, siège vivant d'un Dieu enfant, était devenue une mère gracieuse, une châtelaine, une reine qui, debout à l'entrée de son palais, tient son fils entre ses bras. Les imagiers d'alors n'étaient plus comme autrefois des théologiens qui sculptaient une idée : c'étaient des artistes qui modelaient une forme entrevue. iMais jamais encore Marie n'était apparue si gracieuse et si vivante. Jehan venait de donner au modèle cent fois refait par ses prédécesseurs sa forme définitive. En plus de l'art qu'il avait su y mettre, deux détails représentaient son apport personnel au programme ancien : le voile flottant cachant la chevelure et l'arrangement du socle. Avant lui on s'était plu à figurer sous les pieds de la Vierge le dragon infernal dont elle avait broyé la tête. Les premiers imagiers avaient imaginé mille formes monstrueuses pour représenter le serpent diabolique. Le génie du sculpteur parisien, plus épris de beauté que de force, s'accommodait mal de cette laideur. A cette évocation de l'enfer, qu'il jugeait pénible à voir, il avait substitué des nuages. Rien, de la sorte, ne venait troubler l'impression de grâce qui se dégageait de l'œuvre. Et c'était bien la plus parfaite image qu'on eût encore taillée de celle que nos litanies appellent la Mère aimable.
Ce Jehan avait vraiment l'âme d'un Hellène, et le génie attique revivait en lui. Des premiers sculpteurs de l'Hellade il avait le faire large et le sens de l'eurythmie. Comme eux, il faisait consister l'art moins dans l'invention que dans l'exécution, moins à trouver une forme nouvelle qu'à parfaire une forme existante. Un instinct irraisonné lui disait que les plus belles œuvres en art sont collectives, le fruit d'efforts longuement accumulés, que chaque personnalité nouvelle vient se greffer sur une personnalité précédente, développant le legs de la tradition, et que, de temps à autre seulement, un génie survient, marqué au front de la flamme inspiratrice, qui met fin à une évolution et en amorce une nouvelle.
C'étaient donc les traditions de ces lointains devanciers que Jehan continuait. Et cependant il ignorait tout de la Grèce antique. Nul modèle ancien n'avait passé sous ses yeux, et son idéal plastique était aux antipodes de la beauté des modeleurs du Péloponèse. Ceux-ci étaient préoccupés d'idéalisation : le tailleur de statues visait au caractère et à l'expression. C'était un caractériste, un interprète de la face humaine. Les notes individuelles que l'artiste athénien élaguait comme une imperfection, l'imagier parisien les avait recherchées parce qu'intéressantes. Mais s'il ne répétait pas les formules des Grecs, il en continuait l'esprit. 11 se rapprochait de ses insoupçonnés prédécesseurs en ce qu'il avait procédé comme eux par grandes masses, synthétisant les formes et évitant le détail d'une analyse trop observatrice.
Toutes ces considérations étaient bien loin de l'esprit de Jehan. Statuaire de race, il avait œuvré d'instinct, mû non par une théorie d'esthétique et la connaissance de l'histoire, mais par sa sensibilité d'artiste et sa foi de croyant. Il n'était rien moins qu'érudit : c'était un ouvrier d'art, voilà tout. Dans les longues heures de rêverie passées à l'atelier, il n'avait su qu'une chose : c'est que sa conception personnelle de la beauté prenait corps et qu'il asservissait une forme rebelle. Pour l'instant il ne voyait que ceci : c'est que sa statue était sauve et qu'elle était belle.
Tout près d'elle maintenant, il la regardait amoureusement, la palpait de ses rudes mains de tailleur de pierre, d'un geste machinal d'artisan qui avait l'air d'une caresse. Ce n'était plus pour lui une froide effigie extraite d'un bloc insensible : c'était une personhe vivante avec laquelle il conversait familièrement. Car il lui parlait à voix basse. Que lui disait-il? Rien, des choses obscures, à peine perçues, confusément senties. Tout en lui parlant il la caressait, et le grain fruste de la pierre avait pour lui la douceur d'un épiderme humain.
Enfin il se recula, embrassant son œuvre d'un seul regard. La vision de la nuit ne l'obsédait plus.
— Ce n'était qu'un rêve, pensa-t-il.
Et, pensif, à pas lents, cette fois, il s'en retourna.