HISTOIRE DE L^AUTEL
Depuis la simple table à manger où probablement saint Pierre célébra, jusqu'aux meubles compliqués des églises actuelles, c'est une longue histoire que celle de l'autel. Celle-ci, qui tout d'abord n'intéresse que l'archéologue, dépasse peu à peu le domaine de l'archéologie pour entrer dans l'histoire de l'art. C'est à ce double titre que nous l'étudierons ici.
L'histoire de l'autel n'existe guère qu'à l'état fragmentaire. On la trouve principalement: pour les premiers temps dans le Dictionnaire d'archéologie chrétienne de Dom Leclercq, en cours de publication ; pour le moyen âge, dans le Dictionnaire d'architecture et le Dictionnaire du mobilier de Viollet-Ie-Duc, V Architecture religieuse de R. de Lasteyrie et le Manuel d'archéologie française de C. Eniart; pour la Renaissance, dans l'Histoire de Vart d'André Michel et la Sculpture espagnole de Paul Lafond. A quoi l'on peut joindre la Messe de Rohault de Fleury, où sont reproduits les exemples célèbres. Après, la documentation livresque fait défaut, nos trois derniers siècles n'intéressant pas les érudits. Il y a heureusement pour cette période plus récente un excellent instrument de travail: la collection de photographies des monuments historiques au Trocadéro, avec le catalogue analytique qui en permet le maniement (i i. Cinquante photographies, c'est plus qu'il n'en faut pour se rendre compte de ce qu'a été l'autel dans nos églises françaises du xvi« au XVIII* siècle. Dès lors, l'autel moderne est constitué. Le xix« siècle cependant a amené une évolution nouvelle qu'il est intéressant de suivre jusqu'au bout.
C'est en cela que ce chapitre pourra offrir quelque intérêt: en ce que, ne se cantonnant pas dans les origines ou dans une époque, il donne du sujet un cadre complet et qui, dans sa dernière partie, a le mérite de la nouveauté.
Ce sujet est de ceux pour lesquels il est à souhaiter que l'histoire de l'art puisse un jour se réduire à des corpus d'images classées et datées; et je regrette de ne pouvoir lui consacrer une centaine d'images. Ce serait la meilleure manière de le traiter. On en trouvera ici quarante-trois, choisies parmi les plus significatives, avec, à la fin, un essai de catalogue.
Par suite de transformations radicales à certaines époques, l'histoire de l'autel se divise naturellement en huit chapitres distincts. Dans chacun nous verrons cette pièce du mobilier ecclésiastique changer complètement de physionomie.
(i) La collection comprend 43000 vues. Sur ce nombre, il y a environ 100 photographies d'autels.
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Phot. Wilpert.
FIG. 93 — TABLE EUCHARISTIQUE (Fresque du cimetière de Calliste, ii« s.)
Le tabernacle, sans lequel nos yeux ne conçoivent plus un autel, et le retable, auquel les Espagnols ont donné après les Flamands une si grande importance, ne sont pas très anciens. Le tabernacle date de la fin du XVI* siècle et le retable remonte au XH^ siècle. Avant cette dernière date, l'autel n'était chargé d'aucune superstructure. C'était ou une masse cubique ou une table que rien ne surmontait. Gradin, retable, tabernacle, tout cela en était absent, car il fallait que le prêtre qui officiait fût vu des assistants, auxquels primitivement il faisait face.
Leur création, comme l'introduction du ciborium au iv^ siècle et son remplacement au xwW par le baldaquin, le transforme tellement, qu'on peut chaque fois l'étudier à part comme un objet différent. Et cela nous donne: l'autel, primitif, le ciborium, l'autel du moyen âge, les retables flamands
et espagnols, l'autel Renaissance, l'autel classique, le baldaquin, l'autel moderne.
La Messe étant à la fois le renouvellement non sanglant du sacrifice du Calvaire et le repas mystique où le chrétien se nourrit de la chair du Christ, et cette Messe ayant été primitivement célébrée de préférence sur les tombeaux des martyrs, il s'ensuit que la Messe revêt un triple symbolisme dont la forme même de l'autel est la traduction. Le prêtre à la Messe immole à nouveau le Christ victime : l'autel sera donc la pierre du sacrifice. Lé prêtre à la Messe mange le pain et boit le vin qui sont le corps et le sang du Christ : l'autel sera donc la table du repas. Le prêtre à la Messe célèbre sur les reliques des martyrs, et, dans les premiers temps, il aimait à le faire sur les tombes mêmes où reposaient leurs ossements : l'autel sera donc le tombeau, la conjession du confesseur de la foi. Pierre de sacrifice, table, tombeau, l'autel est tout cela à la fois, et toujours il rappellera dans sa forme l'un de ces trois caractères.
L'autel, au début du christianisme, ayant eu la destination d'une table de repas, et le culte ayant été d'abord célébré dans les maisons particulières, il est à croire que les premiers autels chrétiens