FIG. 160 — INTÉRIEUR DE SAINT-JEAN DE MONTMARTRE
tère schématique de sa construction, son aspect dénudé et son air de hall. De fait, c'est un squelette en ciment. Cela vient de ce que son auteur, maniant le ciment armé avec une logique agressive, a réduit toutes ses formes à leur expression géométrique, se refusant à les engraisser pour les orner.
Dans une brochure aussi bien que dans son cours au Trocadéro, M. de Baudot s'est défendu en répondant qu'il avait simplement posé le problème du ciment armé, qu'il n'avait nullement la prétention de l'avoir résolu au point de vue artistique et qu'il demandait seulement à ses confrères d'en hâter la solution. Nous nous trouvons, dit-il en substance, dans la même situation que les architectes romans du xr siècle, quand ils construisirent leurs premières voûtes en pierre. A leur exemple, bâtissons logiquement d'abord : le style viendra plus tard comme une conséquence. Quel parti tirera-t-on au point de vue décoratif du nouveau matériau ? L'église Saint-Jean n'a
pas la prétention de l'indiquer. Elle n'est qu'un essai de construction logique.
Devant la modestie de cette réponse, il me paraît inutile d'insister comme on l'a fait, en observant que l'architecte du xx^ siècle a à sa disposition assez de ressources pour apporter du premier coup une solution qui vaille.
Le ciment armé est un matériau revêche, ingrat, qui ne se décore pas facilement. Là gît la difficulté. On n'a trouvé jusqu'ici pour l'embellir que l'incrustation de pastilles de grès formant mosaïque. Mais là aussi est l'avantage, car avec lui tout le langage du passé qui nous alimente devient sans emploi, et l'on sera bien forcé d'innover.
Beaucoup de constructeurs tournent, il est vrai, la difficulté en revêtant le ciment armé de plâtre sur lequel le peintre avec son pinceau, le sculpteur à l'aide du stuc, opèrent sans se soucier de ce qu'il recouvre. Mais tourner la difficulté n'est pas la vaincre. Ainsi traitée, une construction en ciment armé ne se différencie pas des 'bâtisses anciennes. L'emploi du nouveau matériau y est d'ordre purement scientinque et tel qu'il relève de l'art de l'ingénieur. Le ciment armé n'entrera dans l'art que s'il amène une esthétique nouvelle, un ensemble de formes belles qui lui soient propres. Le travail de l'artiste est de les créer. L'histoire nous apprend que les styles anciens sont nés des matériaux eux-mêmes traités avec franchise. Des formes créées pour la pierre ou le bois ne sauraient être logiquement appliquées au ciment non plus qu'au fer. 11 faut trouver autre chose et qui leur convienne. C'est à quoi M. de Baudot convie ses imitateurs.
Le théâtre des Champs Elysées, à Paris, élevé par M. Auguste Perret en 191 2, apporte une solution : l'ossature en béton armé y est revêtue à l'extérieur d'un placage en marbre d'Auvergne. Ce système se réclame des Romains, et des Byzantins qui couvraient de marbre leurs massifs de briques. Le même architecte a bâti en béton armé la cathédrale d'Oran d'après les plans de M. Ballu (fig. 161).
De ces essais très francs il faut rapprocher ceux où le rapport nécessaire entre les matériaux et les formes n'a pas été observé, comme la chapelle de la cité paroissiale à Saint-Honoré d'Eylau, Paris; l'église du Vésinet (Seine), et l'église du Pecq, dans la même commune. L'emploi du métal et du ciment a permis une réalisation pratique, mais il y a là une incompréhension regrettable des vraies conditions de l'architecture. Ces colonnes en fer et ces murs de ciment auxquels on a imposé des formes gothiques sont une erreur. A tout prendre, le hall de Notre-Dame du Travail, à Plaisance, a plus d'intérêt, mais alors nous retombons dans le défaut de M. de Baudot, car ce n'est plus qu'une carcasse sans attraits.
Il est permis de ne pas partager l'exclusivisme des protagonistes du ciment armé. Celui-ci n'empêchera pas la survivance des anciens matériaux : pierre taillée, pierre meulière, brique. Même avec ceux-ci, enrichis des matériaux colorés comme le grès la terre cuite, la brique vernissée, il est possible de rénover en architecture notre vision artistique. Un certain nombre de constructions (.Muséum de Dutert, lycée Buffon de Vaudremer, école de Grenelle de Bonnier, maisons bâties par Plumet, Sorel, Sauvage, Sarrazin, Genuys) le prouvent. L'art moderne y est en germe, mais une tare commune empêche l'éclosion définitive.
Un style moderne tardé à paraître parce que chacun veut l'inventer et lui donner son nom. L'orgueil, qui est à la base de nos recherches, est la cause même de leur
FIG. 161 — CATHÉDRALE d'ORAN (alGÉRIe) (Architectes : Ballu et A. Péret.)
Stérilité. Nous savons pourtant par l'histoire que jamais un style n'a été la création d'un seul, mais que les styles anciens ont résulté d'un ensemble de tentatives collectives disciplinées par une tradition. Aujourd'hui, un architecte modernisant se reprocherait de reprendre à son compte la trouvaille d'un confrère. C'est du neuf à tout prix qu'il veut après avoir fait table rase de tout le reste. Chaque artiste pose donc incessamment la question: aussi n'est-elle jamais résolue. Autrefois plus impersonnels, les maîtres d'oeuvre ne craignaient pas de s'approprier un arrangement connu, considéré comme le bien de tous, quitte à le perfectionner encore. On était traditionnaliste et novateur à la fois. Notre classement factice des styles, bon pour les besoins de la conversation, n'existant pas, on ne s'embarrassait pas de savoir si l'on était encore roman, ou déjà gothique, ou à la veille d'être renaissant. On se souciait seulement d'être bon architecte. Seul, l'art de bâtir existait, non ces entités que nous nommons les styles. Et cet art évoluait sans cesse suivant une courbe logique, pénétré à la fois de liberté et de tradition. Si, du jour où un maître maçon eût inventé la croisée d'ogives, personne n'avait voulu user des diagonaux sous prétexte de ne pas l'imiter,, nous n'aurions pas eu la voûte gothique. La méthode modeste de nos devanciers ne favoriserait pas les célébrités tapageuses ; mais si nous n'avions pas le style Guimard ou le style Gaudi, peut-être aurions-nous un style commun à tous, greffé sur notre tradition nationale, dans lequel chacun se reconnaîtrait.
Ce résultat est possible, mais pour qu'une éclosion se produise, une atmosphère favorable est nécessaire. Le jour où celle-ci sera, il y aura des chances que des talents naissants se manifestent en des œuvres pleines de vie et d'originalité.
Cette originalité, les matériaux eux-mêmes nous la suggèrent. Ils nous y poussent malgré nous et elle transparaît çà et là, voilée par les erreurs coutumières. Le fer et le ciment permettent maintenant des solutions que les anciens ne soupçonnaient pas. Après les progrès de la métallurgie, s'obliger à voûter comme les gothiques, c'est oublier que nous n'en sommes plus réduits comme eux à l'emploi de la pierre et du moyen appareil. Garder l'ossature de leurs églises, qui pour eux était une nécessité de construction, mais qui pour nous ne s'impose aucunement, c'est vouloir perpétuer des formes devenues vides de sens. S'interdire la coloration naturelle qu'apportent avec eux les matériaux, c'est aller contre l'esprit de ce moyen âge lui-même, qui, toujours, se préoccupa d'ajouter la couleur à la pierre jusque dans ses façades. Et croire le sentiment religieux exclusivement lié au parti ogival est un préjugé. De l'étude de notre moyen âge, il nous faut retirçr autre chose qu'une forme d'arc ou un tracé de voûte. C'est son esprit qu'il faut reprendre, non les formules qu'il employa et dont ses architectes eux-mêmes ne voudraient plus s'ils revenaient. Car l'Art est une chose et l'Archéologie en est une autre. Comme les maîtres maçons romans du xii= siècle, c'est une interprétation nouvelle de la tradition antique que nous devrions essayer; de cette discipline sortirait un art qui serait pour notre société moderne ce qu'a été le gothique pour le moyen âge.
Ce mot de moderne crée de regrettables confusions. Notre architecture civile a connu entre 1890 et 1900 ce que l'on a appelé le modern-style. Cette innovation belge due à Victor Horta a été introduite chez nous par Hector Guimard, l'auteur des entrées du métropolitain. D'esprit révolutionnaire, elle n'a fait par ses excès que discréditer les honnêtes essais d'architecture rationnelle. Il ne faut pas la confondre avec la bonne et sage modernité.
Un malentendu semblable existe avec le ciment armé. Devant certaines constructions d'un caractère agressif, le public avec raison s'est cabré. La résistance cesse d'être justifiée quand elle va jusqu'à condamner l'emploi de ce matériau, par réaction contre le goût allemand, portant du même coup une accusation injuste de germanisme contre toutes les tentatives modernes. On oublie que le ciment armé a été inventé en France, à Boulogne, par Monier, vers iS5o. Ne serons-nous donc bons Français que si nous employons la pierre blanche taillée? Cet ostracisme serait aussi regrettable que l'engouement contraire. Le ciment n'est qu'un moyen de plus mis à notre disposition. A Saint-Louis de Vincennes, M. Droz s'en est servi pour l'ossature seulement, formée de huit piles et de quatre arcs de 23 mètres qui supportent une coupole en charpente, et a exécuté les murs en pierre meulière et briques.
Les novateurs aussi bien que les pasticheurs embrouillent la question. Au fond, de quoi souffrons-nous?'' De l'absence d'une doctrine. Celle-ci a fait jadis la force de nos artisans soutenus par les corporations. Elle a disparu avec les corps de métier. Il faut donc rétablir ceux-ci pour retrouver celle-là. Une décentralisation qui substituerait des ateliers régionaux à l'enseignement d'Etat, greffant ceux-ci sur des Chambres d'industrie, pourrait seule mettre fin à l'anarchie actuelle.
Le ciment armé aura sa place dans ce renouveau à côté des anciens matériaux.
et des matériaux artificiels obtenus par compression. Avec lui, c'est un nouveau principe de construction qui naît, basé sur le monolithisme. Il amènera un art de charpenterie gigantesque dans lequel les poussées obliques étant supprimées, on pourra envisager les plus hardies solutions. Il permettra de réaliser ce que. les Romains n'ont pu réussir par suite du tassement des briques, et rendra possible l'ossature rêvée, dont les gothiques ont donné, avec la croisée d'ogives contrebutée, une première formule qui doit être dépassée.
Voici, pour terminer, la liste des églises bâties de 1807 à 1914, sur lesquelles se fondent les remarques de ce chapitre :