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LE CHRIST

, On serait tenté de croire que les premiers fidèles ont dû, dès la première heure s'essayer à reproduire les traits du Fils de Dieu fait homme. Il n'en est rien cependant, et cette reconstitution historique du type paraît les avoir fort peu préoccupés. Tout, du reste, les en détournait : le caractère spiritualiste de leurs sentiments religieux, une sorte d'antipathie pour les arts plastiques qui n'avaient servi jusque-là qu'aux fables du paganisme, et la persécution. A ces fervents, pour qui le ciel était tout, un portrait photographique importait peu, et leurs yeux épurés contemplaient, semble-t-il, le Sauveur en dehors du cadre matériel de sa vie mortelle.

Aussi, l'ancien art chrétien n'a-t-il tout d'abord représenté le Messie Rédempteur que d'une façon symbolique. Ces symboles, inspirés par l'Evangile et la liturgie avant de l'être par l'art païen contemporain, remplissent les catacombes. On peut donc dire que si, jusqu'à la paix de l'Eglise, le Christ est absent de la Rome souterraine, il y est présent partout sous les traits emblématiques d' « Orphée » et du « Bon Pasteur ».

Jésus avait dit : « Je suis le bon berger et je donne ma vie pour mon troupeau. » De cette parole du Maître, l'artiste chrétien tira la conception du pasteur des âmes qui porte sur ses épaules la brebis retrouvée et qu'entourent de dociles agneaux. Ce faisant, il pensa sans doute au Mercure criophore, il se ressouvint de l'Hermès rustique ; mais l'inspiration première lui était venue d'ailleurs, d'une source plus pure, et il sut bien vite créer un type qu'il est impossible de confondre avec le pâtredieu de l'antiquité. 11 atteindra sa plus parfaite expression avec la statuette du Latran et la mosaïque de Galla Placidia à Ravenne (fig. 162).

Le chanteur idéal et le berger divin rappelaient aux fils des martyrs Celui pour qui leurs pères étaient morts, de même que l'agneau placé sous une ancre et le poisson enroulé autour d'un trident symbolisaient à leurs yeux mystiques Jésus sur la croix rédemptrice. Leur foi n'en demandait pas davantage; les tendances de leur esprit les portaient à la traduire ainsi; et il y aurait eu quelque imprudence à chercher des expressions moins voilées.

Le Christ apparaît dès la fin du ii« siècle dans un petit nombre de scènes évangéliques, mais sans traits individuels. Ces premières images reproduisent un type classique purement figuratif. En effet, qu'il donne la main au Baptiste, qu'il ressuscite Lazare, ou qu'il parle à la Samaritaine, le Christ des catacombes est toujours un jeune Romain imberbe et souriant.

Le chrétien, sans cesse à la veille d'être traduit devant les tribunaux et livré aux

bêtes, trouvait dans ces douces images du « Bon Pasteur » et du « Christ thaumaturge » répétées sur les murs comme des actes de foi, le courage dont il avait besoin, et c'était à son entrée dans les sous-sols de la Rome persécutrice, une atmosphère de consolation et de paix, contrastant avec les craintes et les cruautés du dehors, qui l'enveloppait.

Il ne faudrait pas croire cependant que le christianisme, bien que religion illicite,

ait été persécuté continuellement durant les trois premiers siècles. Il y eut, entre les persécutions, particulièrement au iii'^ siècle, de longues périodes de liberté, durant lesquelles l'Eglise put s'installer au grand jour avec son culte et ses temples. Ceux-ci, églises chrétiennes proprement dites, étaient la propriété d'associations religieuses reconnues. C'est là que se célébrait le culte religieux plutôt qu'aux Catacombes, celles-ci ne servant habituellement qu'aux sépultures et exceptionnellement aux réunions liturgiques. Et il semble que ces églises domestiques, auxquelles succédera la basilique constantinienne, n'aient été elles-mêmes que la transformation de la maison privée du type gréco-romain à péristyle. La basilique chrétienne tirerait donc son origine, non de la basilique civile, mais de la maison, méritant ainsi vraiment son nom de domus Dei. La basilique civile n'a fourni à la basilique chrétien ne que l'élévation des nefs ( i ). Tout de même, lorsque l'édit de Constantin consacra la liberté de l'Eglise, en 3i3, l'idée de paix se confondit pour elle avec l'idée de triomphe, et ce fut cette dernière impression que traduisit l'art des basiliques.

C'est bien, en effet, un « Christ triomphant » que celui créé par l'art chrétien dès la fin du iv« siècle. Au Sauveur doux et consolateur, très impersonnel, des catacombes, succède le Roi victorieux, le Législateur des peuples. Il a la majesté des empereurs romains : il a vaincu, il règne, il commande. A Saint-Paul hors les murs (v« siècle, restauré"), son buste émerge, énorme, au-dessus de l'arc triomphal; à Sainte-Constance et à Saints-Cosme-et- Damien (iv^-vi* siècles), il remplit de sa grandeur colossale le fond de l'abside. Pierre et Paul sont auprès de lui, et le Christ royal, debout sur la montagne de Sion d'où coulent les fleuves de vie, proclame devant eux la loi nouvelle. Il est légèrement barbu, et une longue chevelure bouclée encadre sa tête qui se détache sur le nimbe ordinairement crucifère où se lisent l'alpha et l'oméga johanniques. A Saint-Vital de Ravenne (vi'' siècle), pareils à des Victoires antiques, les anges derrière lui déploient leurs grandes ailes, et à Sainte-Pudentienne (iv° siècle), les apôtres rangés en cercle l'écoutent.

FIG. lt)2 — LE BON PASTEUR (Marbre. Musée du Latran, iv s.)

(i) R. Lemaibe, l'Origine de la basilique latine, loii,

L ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE

FIG. l63

LE CHRIST (SAINTE-PUDENTIENNE, ROMe)

(Mosaïque, fin du iv« s.)

Le mosaïste, inspiré par les visions de l'Apocalypse, a conçu son sujet dans un moment d'exaltation enthousiaste. Le type qu'il a créé, soit pour le « Christ législateur », soit pour le « Christ enseignant », restera le type iconographique par excellence, et les âges suivants ne le modifieront pas d'une façon sensible.

Les traits sous lesquels la piété chrétienne aimera désormais à se représenter le Sauveur du monde sont donc dès cette époque à peu près fixés. Plus tard, au ix« siècle, les trois auteurs de la lettre à l'empereur Théophile, Nicéphore Calixte au XIV*, Ludolphe le Chartreux, sainte Brigitte et le pseudo-Lentulus vers la même époque, n'auront qu'à se rappeler les mosaïques d'Italie ou d'Orient pour tracer le portrait historique du Christ. Visage ovale, teint couleur de froment, yeux glauques, cheveux bruns partagés sur le front et retombant en boucles sur les épaules, barbe

blonde ou noire ou encore couleur de vin et formant deux courtes pointes ,

c'est bien ainsi qu'on le voit sur le célèbre ivoire du Vatican, au cimetière des Saints-Pierre-et-Marcellin, sur cinq sarcophages du musée de Latran, enfin et surtout à Sainte-Pudentienne et dans les autres basiliques romaines (fig. i63). Quelle était l'origine de ce type, il est difficile de le dire. On a voulu la voir dans

les imagesgnostiques qui avaient cours au 11^ sièle. On sait par saint Irénée, répété par saint Epiphane et par saint Augustin, qu'une femme de la secte de Carpocrate faisait adorer une statuette de Notre-Seigneur. L'empereur Alexandre Sévère plaça de même un buste de Jésus-Christ dans son laraire. Mais rien ne dit comment étaient faites ces images, et la pierre trouvée par Raoul Rochette prouverait plutôt que ce type n'avait rien de commun avec celui qui nous occupe. Il faut donc attribuer encore l'honneur de cette création, sinon à Constantin lui-même, ainsi que le veut saint Jean Damascène et que peut le faire supposer la réponse d'Eusèbe de Césarée à la princesse Constantia qui lui demandait un portrait du Christ, du moins aux artistes chrétiens de la fin du iv* siècle. Le type en est oriental et par suite traditionnel jusqu'à un certain point.

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