FIG. 176 — CHRIST DU « JUGEMENT DERNIER », DE MICHEL-ANGE
artistes ne voient plus en Jésus que le « héros évangélique »; ils nous racontent son épopée et deviennent ses historiens. C'est ainsi qu'on peut réunir d'un mot, sous un même titre qui en fait voir l'idée génératrice, la même chez tous, les milliers de tableaux peints pendant cinq siècles dans les Flandres comme en Espagne, * en France comme en Italie, au delà du détroit comme au delà du Rhin (fig. 172 à 175).
Pour ces artistes, le Christ, c'est le prophète de Galilée qui guérit le paralytique, ressuscita Lazare et chassa les vendeurs du temple; le Messie attendu, sous les pas duquel les foules enthousiastes firent un jour un chemin d'habits et de palmes; le Maître adorable que Judas trahit, que Pierre renia, que les Juifs crucifièrent. Chacun a raconté quelques incidents de cette vie merveilleuse qui va du baptême à l'ensevelissement, du Jourdain au Calvaire. Ils ont gardé le type créé par leurs prédécesseurs, et Jésus est toujours chez eux le doux et beau Nazaréen à la barbe rare et à la splendide chevelure. Mais un art plein de vie a remplacé les procédés graphiques des anciens. Toute la physionomie du Christ respire, ses lèvres remuent, elles vont parler; ses yeux lancent
des rayons, et du sang circule dans ses veines. Les pinceaux habiles vont jusqu'à produire la lumière. Le nimbe disparaîtra donc; le signe conventionnel fera place à la réalité.
J'attirerai seulement l'attention du lecteur sur deux Christs, celui ae Michel-Ange à la chapelle Sixtine et celui de Rembrandt dans les « Pèlerins d'Emmaûs » du Louvre: le premier pour souligner l'avortement d'une tentative faite, en dehors de la tradition iconographique; le second, pour citer la belle page que lui a consacrée Fromentin.
Le Christ du célèbre jugement dernier est antitraditionnel. Le fougueux novateur qu'était Michel- Ange, délaissant le type consacré par douze siècles d'art, lui a substitué une sorte d'éphèbe antique, à la puissante musculature. Presque nu, l'œil en feu, il menace d'un geste terrible les maudits qui tombent comme des grappes humaines. Ce Christ est surhumain ; il n'est pas divin. Le païen y aurait reconnu l'un de ses dieux courroucés; le chrétien n'y reconnaît pas le sien. C'est une erreur du génie et qu'il faut d'abord imputer à l'époque elle-même, paganisée