FIG. 271 — TABLEAU DE GENTILE DA FABRIANO, A FLORENCE (XV^ S
reur Anastase (491-518) par un chroniqueur alexandrin, et dont un moine inconnu de la période mérovingienne nous a laissé une traduction latine sous le titre : Excerpta Latina Barbari. Voici le texte curieux qu'on y lit concernant les mages :
En ces Jours-là, sous Auguste, aux Calendes de janvier, les mages lui ojf rirent des présents et l'adorèrent; or les mages s'appelaient Beihisarea,Melichior,Gathaspa.
Telle est la première forme sous laquelle on saisit les noms des mages, et c'est d'elle que dérive la forme actuelle.
De ces noms le caractère hétérogène est assez frappant. Melchior est un nom hébreu qui signifie Roi de la lumière; Balthasar est un nom chaldéen, emprunté à Daniel, et qui veut dire, Prince de Bel; Gaspar est un nom indien, contracté de Ga (tha) spa (r), lequel est lui-même une corruption de Godaphar (Gundaphorus), ce roi de l'Inde dont parle la Légende Dorée au sujet de l'apôtre saint Thomas.
Pendant que l'art fixait ainsi l'âge et le nom des mages, le cycle de leur légende s'élaborait aussi. Déjà, en 855, une miniature du Sacrqmentaire de Drogo, ce fils de Charlemagne devenu évéque de Metz, détaille l'histoire des mages en trois épisodes. Les voici devant Hérode, puis à cheval en route pour Bethlehem, avec l'étoile comme guide, enfin devant Marie. Le reliquaire carolingien du Louvre fait de même, et l'ivoire carolingien du Palais des Arts, à Lyon (an 900), y ajoute le sommeil des mages avertis par l'ange. Lés exemples continuent mêlant la légende au récit de saint Matthieu. Le xui' siècle ne peut prétendre qu'au plein épanouis-
l'iconographie chrétienne 387
sèment de cette histoire. C'est alors, en effet, que Jacques de Voragine groupe en deux chapitres de la Légende Dorée tous les récits qui s'y rapportent.
Ces restrictions de date faites, on peut lire dans Emile Mâle la page suivante :
Aucune des scènes de l'enfance de Jésus-Christ ne fournit une plus riche matière à l'imagination populaire que l'adoration des mages. Ces tigures mystérieuses que l'Évangile nous montre sous un voile excitaient vivement la curiosité. Aussi la légende ne manque-t-elle pas de nous apprendre tout ce que saint Matthieu nous laisse ignorer. On nous dit les noms des mages, on nous fait connaître les incidents de leur voyage, on nous raconte toute leur vie et même leur mort. On les fit mourir en vrais chrétiens, baptisés par saint Thomas dans son voyage de l'Inde, et la cathédrale de Cologne accueillit pieusement leurs reliques. De grandes familles du moyen âge comptaient les mages au nombre de leurs ancêtres. On voit encore dans les ruines du château des Baux, près d'Arles, l'écusson orné de l'étoile qui attestait la
noble origine de cette illustre maison Le lointain Orient, d'où ils venaient, faisait rêver
on racontait, entre autres choses, que les mages descendaient de Balaam, et qu'ils avaient hérité des secrets de l'antique devin. On assurait que les pièces d'or qu'ils avaient apportées à l'Enfant avaient été frappées par Térah, le père d'Abraham, et qu'elles avaient été données aux Sabéens par Joseph, fils de Jacob, quand il vint chez eux acheter des parfums pour
embaumer le corps de son père A la façade de la cathédrale d'Amiens, au portail de
droite, on peut voir, sous les- grandes statues des rois mages, plusieurs petits médaillons qui représentent leur histoire. Dans l'un, ils sont embarqués tous les trois et semblent voguer vers leur pays; et dans l'autre, un personnage couronné ordonne de mettre le feu à un navire. Au moyen âge, les fidèles, très familiers avec la légende, reconnaissaient sans peine dans ces bas-reliefs d'Amiens un épisode du retour des mages que Jacques de Voragine nous raconte ainsi : Comme Hérode ordonnait la mort des Innocents, il fut cité par une lettre devant César pour répondre à l'accusation de son fils. Et comme il passait à Tarse, il apprit que les trois rois s'étaient embarqués sur un navire du port et, dans sa colère, il fit mettre le feu à tous les navires (i)
A quoi il faut donner comme conclusion cette phrase du même auteur une page plus haut : « L'Église du moyen âge, qui se montra si indulgente aux légendes populaires, fut elle-même peuple en cela. »
L'argent des mages était autrefois conservé à Milan, au témoignage d'Uhgelli. C'étaient sans doute des pièces analogues à ce denier de Judas, vénéré encore à Sainte- Croix de Jérusalem, à Rome, et qui n'est autre chose qu'une monnaie de Rhodes. POAION traduit Hérode aura été cause de la légende (2).
Les présents des Mages sont conservés au Mont Athos :
Dans le trésor de Saint-Paul, au Mont Athos, on nous montra douze petits triangles d'or €n. filigrane, et soixante-douze grains d'encens et de myrrhe. Les moines dirent que cet or, cette myrrhe et cet encens étaient ceux que les mages auraient offerts, à Jésus; ils auraient été apportés au Mont Athos par une femme mystérieuse qu'ils nomment la belle Marie (3).
Quant aux reliques des rois mages eux-mêmes, les seuls faits certains que connaisse l'histoire se rapportent à leur translation de Milan à Cologne, en 1164, après la prise de Milan par Frédéric Barberousse. Quelques années auparavant, en îi58,
(i) Emile Mâle, l'Ay't religieux du xin' siècle en France, p. 24g.
^2) F. DE Mély, « Les deniers de Judas », dans Revue numismatique, n° 4, 1899.
{3) DiDRON : Manuel d'iconographie chrétienne, p. iSg, en note.
les Milanais ayant découvert, dans l'église de Saint- Eustorge, trois cercuedls contenant des corps saints, on regarda ceux-ci comme étant les ossements des trois mages, et la croyance s'établit qu'ils avaient été rapportés de Constantinople par saint Eustorge, ancien évêque de Milan, d'origine grecque if 33i ou 5i8V La ville prise, Frédéric Barberousse distribua les reliques aux évéques allemands. Reynald deDassel, évêque de Cologne, reçut pour sa part les ossements des rois mages qu'il s'empressa d'emporter à Cologne, où il arriva le 23 juillet 1 164. Il les déposa dans la cathédrale Saint- Pierre, remplacée depuis par le Dom gothique, et c'est là qu'on les vénère encore. Nous ne possédons pas
de témoignages antérieurs à ceux-là. Qu'est-ce qui a pu faire naître à Milan, à cette époque, la croyance que ces trois corps saints étaient bien ceux des rois mages? Peut-être, dit M. Kehrer, l'existence d'une /e7e des trois couronnés, analogue à celle des quatre couronnés que l'Église romaine célèbre encore le 8 novembre. Le peuple milanais aurait peu à peu établi une identification entre les trois saints et les trois rois. Mais c'est là une pure hypothèse.
Revenons à ce qui est précisément notre sujet, l'étude chronologique des monuments figurés et l'évolution du type des mages dans les œuvres d'art. Si l'on considère les mages au point de vue de l'attitude seule, il faut dire que, du
Phût. Giraudon.
272 — MINI.\TL"RE DES « TRÈS RICHES HEURES » DU DUC DE BERRY A CHANTILLY (l43o)
iii« siècle au xii% la scène de l'adoration ne change pas et qu'elle est représentée toujours d'après la même formule. Les mages sont invariablement représentés debout, l'un derrière l'autre, leur offrande à la main, s'avançant vers l'Enfant assis sur les genoux de sa Mère. Soudain, à la fin du xii« siècle, un élément de jeunesse vient vivifier l'ancien type hellénistique : le vieux roi chenu s'agenouille devant la Vierge; le second montre du doigt l'étoile, et le troisième admire, la main levée. C'est tout un drame vivant au lieu d'une scène hiératique.
On l'avait déjà constaté, mais sans l'expliquer.
D'où vient qu'une scène jusque-là immuable s'est ainsi transformée subitement ? L'explication est dans le drame liturgique français, et cette idée de M. Kehrer est la plus féconde de son livre.
Le jour de l'Epiphanie, on avait l'habitude, au xii^ siècle, de jouer dans nos églises une sorte de drame destiné à faire revivre aux yeux des fidèles le mystère du jour. Trois personnages, vêtus de robes de soie, une couronne sur la tête, s'avançaientdansl'église avec gravité : c'étaient les rois mages. Arrivés au milieu du choeur, le
premier, montrant du doigt l'étoile suspendue à la voûte par un fil, entonnait l'antienne: Hoc signum magni Régis est. Ils se remettaient en marche en chantant: Eamus et inquiramus eum. Ils arrivaient ainsi devant l'autel où l'on avait disposé une statue de la Madone, et, continuant de chanter l'antienne : et offeramus et mimera, aurum, thus et myrrham, alléluia/ ils s'agenouillaient devant la Vierge et offraient leurs présents à l'Enfant Jésus. La mimique des personnages est indiquée dans les textes. L'un d'eux lève la main pour montrer l'étoile, dit le drame de Limoges; Le premier Roi montrant l'étoile aux autres, dit le drame de Besançon; Et se montrant l'un à l'autre l'étoile, ils s'avancent, dit le drame d'Orléans; Les
Phot. Giraudon.
FIG. 273 — MINIATURE DE JEAN FOUQUET, A CHANTILLY (l45o)
mages s'approchent et le premier' dit en s' agenouillant, dit le drame de Laon; Les mages, fléchissant les genoux, offrent leurs présents, dit le drame de Beauvais.
Les artistes ne firent que reproduire le jeu de scène que le drame liturgique leur mettait sous les yeux. Mais, ayant le choix entre la scène du chœur et celle de l'autel, ils les fusionnèrent. Et de là vient que, dans les compositions de cette époque, le premier mage est déjà à genoux pendant que le second montre encore l'étoile. Ainsi voyons-nous la scène traduite : au portail de Saint-Trophime d'Arles (an iiyS); au portail de Saint-Gilles lan 1180); au portail de Notre-Dame du Port
à Clermont-Ferrand(an 11 85); au portail Nord de la façade Ouest de Notre-Dame de Laon (an 1200); au portail Nord de Notre-Dame de Chartres (an 1220); sur un psautier de Chantilly (an i25o); sur un manuscrit latin de la Bibliothèque Nationale lan 1275); au xiv^ siècle, sur le pourtour du choeur de Notre-Dame de Paris et sur le diptyque allemand du musée du Louvre; sur le tabernacle d'Or- San-Michele, à Florence, sculpté par Orcagna en i359 (fig. 267, 268, 269).
Au XIV* siècle, le drame passe de l'église sur la place publique, et là, comme on n'est plus limité par l'étroitesse du lieu, la représentation s'allonge d'une cavalcade étincelante qui fait la joie du populaire en liesse. Le 6 janvier i336, les Dominicains de Milan organisent un cortège des mages. Les rois à cheval, suivis de serviteurs, de mulets porteurs de bagages et d'animaux exotiques tels que chameaux et guépards, parcourent la ville et finalement s'arrêtent devant l'église Saint-Laurent, où Hérode, assis, entouré de ses scribes, les interroge sur le Messie. Le cortège reprend sa marche et arrive à Saint-Eustorge. Là, près de l'autel, une crèche est préparée : les rois offrent leurs présents à l'Enfant qu'ils adorent. Puis, ayant pris congé, ils vont dormir sous un abri. Alors, un ange leur apparaît et leur ordonne de repartir en passant, non plus par Saint-Laurent, mais par la Porte Romaine.
Eh bien, qu'est-ce que le bas-relief daté de 1847 que l'on voit encore à Saint- Eustorge de Milan ? La reproduction de la farneuse fête des mages qui, depuis i336, se célébrait chaque année à Milan.
En 1417, une cavalcade des rois mages est organisée à Padoue. En 1454, Florence voit passer dans ses rues les trois rois suivis de deux cents cavaliers. Un peu partout, en Europe, de semblables fêtes s'organisent. Les artistes naturellement s'en inspirent,