FIG. 274 — TABLEAU DE HANS BALDUNG (XV* S
L ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE
Phot. Andersen.
FIG. 275 — TABLEAU d'albERT DURER, A FLORENCE (l504)
les reproduisent de leur mieux, et quand ils ont à traduire la scène évangélique de l'Epiphanie, c'est en réalité ces fêtes dont le souvenir les hante que traduisent leurs pinceaux. Les riches Adorations des mages des peintres italiens du xv= siècle, Gentile da Fabriano, Pisanello, Benozzo Gozzoli, n'en sont que la reproduction. Celles du miniaturiste des Heures du duc de Berry et de Jean Fouquet, en France, pourraient servir d'illustration aux récits que le xiv' siècle nous a laissés (fîg. 270 à 273) (i).
Le lecteur, qui a suivi jusqu'ici l'histoire de ce développement iconographique, s'étonne peut-être qu'il n'ait pas encore été question du nègre. Le roi nègre fait son apparition à la fin du xiv" siècle, au lieu et place du jeune mage imberbe. Cela, on le savait déjà, mais voici des précisions nouvelles.
C'est au réalisme de l'art septentrional que l'on doit l'introduction du mage maure, et les pays méridionaux furent les derniers à l'accepter. Il apparaît pour la première fois aux environs de i355, sculpté sur un tympan de portail à Thanner,
(1) Sur ce point, l'ouvrage de M. Kehrer a été complété par un article de M. Mâle, les Rois mages et le drame liturgique, paru dans la Galette des Beaux-Arts, octobre 1910.
mais les peintres allemands et néerlandais ne suivent cet exemple qu'au siècle suivant. Quant à l'Italie, elle demeure longtemps revêche à son admission dans l'iconographie. Ses peintres du xv-^ siècle, Fra Angelico, Filippino Lippi, Ghirlandajo, Signorelli, l'ignorent encore. Au xvi' siècle, Andréa del Sarto lui donne un teint rouge cuivre. Même dans le Nord, cette innovation ne se généralise pas tout de suite, et la tradition précédente continue longtemps encore avec cette nouveauté, comme le prouve le tableau de Roger Van den \\^eyden, à Munich, en 1450. (Fig. 274, musée de Berlin.)
Qu'est-ce qui a poussé les artistes à remplacer le roi imberbe par un roi nègre? Le théâtre populaire. Au xiv"^ siècle, au xv* surtout, celui-ci avait l'habitude de donner à Gaspard l'aspect d'un noir d'Afrique, et c'est lui qui était le porte-parole des trois autres. Comme les innovations précédentes, celle-ci n'est donc aussi qu'un emprunt fait au théâtre. Les artistes du xv^ siècle ont peint l'adoration des mages telle qu'ils la voyaient jouer par les acteurs.
Mais il faut aller plus loin dans l'explication et dire la pensée secrète qui est au fond de cette transformation. Celle-ci n'est pas née précisément de cet amour de l'exotisme qui se manifeste à cette époque. Elle est venue d'une pensée théologique, de cette idée que les trois mages représentaient aux pieds de Jésus les trois parties du monde, les trois grandes races humaines. Dans les sermons d'alors, les prédicateurs, continuant cette grande pensée des Pères que les mages sont les prémices des nations, rattachaient Melchior, Gaspard et Balthasar aux trois fils de Noé, Sem, Cham et Japhet, dont ils étaient censés descendre. De là à dire que Melchior était un roi japhétique, venu d'Europe et de race blanche; Gaspard, un roi chamite, de race noire et venu d'Afrique; Balthasar, un roi sémite, de race brune et venu d'Asie, il n'y avait qu'un pas. Les artistes en vinrent ainsi tout naturellement à préciser définitivement la race et la physionomie de chaque mage. Ainsi comipris de tous, grâce aux commentateurs ecclésiastiques, les trois rois sont bien auprès de la crèche la députation représentative de l'humanité tout entière.
Le roi nègre est plus ancien que ne pourraient le faire croire les œuvres d'art. Déjà, au viii<^ siècle, le vénérable Bède émet l'idée que le plus jeune des mages représente l'Afrique, et du x« au xii^ siècle on trouve plusieurs textes qui le qualifient de noir. Je n'en retiendrai que celui-ci, du codex d'Engelbert, où on lit: « Tertius patissa niger erat qui myrrham obtulit. Le troisième padischah (sultan) était noir et c'est lui qui offrit la myrrhe. » Mais cette notion ne passe dans l'art qu'au milieu du xiv^ siècle.
Avec cette retouche, la dernière qu'y aient faite les artistes, le sujet est au point. Les siècles suivants n'y changeront rien. Le tableau d'Albert Durer à Florence et la fresque de Bernardino Luini à Saronao marquent le terme de son évolution et l'iconographe peut s'arrêter là. (Fig. 275.)
A cette époque, le thème de l'adoration des mages se retrouve partout, et la liste des œuvres serait longue. Je ne la donnerai pas, car je crois inutile de faire ce catalogue. Il me suffit d'avoir donné au lecteur les idées générales qui lui permettront d'assigner sa place à chaque tableau. Mais je m'en voudrais de ne pas citer, à cause de leur exceptionnelle valeur d'art, la fresque de Raphaël aux Loges du Vatican, le tableau de Corrège à Milan, et la toile de Rubens à Anvers. Plus encore que 4es deux
L ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE
Phot. Hermans.
FIG. 276 — TABLEAU DE RUBENS, A ANVERS (l625)
autres, le tableau du peintre flamand peut être considéré comme la suprême réalisation de ce sujet mille fois traité (fig. 276).
Cette scène, d'un faste étrange qui évoquait toutes les splendeurs orientales, ne pouvait que plaire à Rubens épris avant tout de décors somptueux et d'imaginations
Phot. Flandrin.
FIG. 277 — PEINTURE DE FLANDRIN, A SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS, PARIS (l856)
truculentes. Aussi l'a-t-il traitée six fois. L'une de ces toiles est à Madrid, l'autre à Malines, la troisième à Bruxelles, la quatrième au Louvre, la cinquième à Lyon, la sixième à Anvers. C'est celle-ci la belle. Peinte en un jour de verve, elle est une des œuvres de Rubens où s'affirment le mieux sa virtuosité et son lyrisme joyeux. Les mages y sont campés, plus superbes que jamais: Balthasar chamarré comme un archevêque, Melchior héroïque comme un conquérant, Gaspard fastueux comme un sultan de Constantinople, roulant des yeux de braise dans une face d'ébène.
En i856, à Saint-Germain-des-Prés, Hippolyte Flandrin a tiré de l'Epiphanie une belle composition ifig. 277).
Maintenant les mages ne sont plus pour nous une énigme. Nous savons tout d'eux . et comment ils vinrent, en grande pompe, vêtus d'habits royaux, adorer l'Enfant Jésus. Hérédia peut donc venir et nous dire son sonnet, exact, précieux, métallique, sans envergure ni souffle, mais ciselé d'une main sûre comme un pommeau de dague, et où nous retrouvons condensé l'enseignement des artistes :
Donc, Balthasar, Melchior et Gaspar, les rois mages. Chargés de nefs d'argent, de vermeil et d'émaux, Et suivis d'un très long coriège de chameaux, S'avancent, tels qu'ils sont dans les vieilles images.
l'iconographie chrétienne 5QC
De l'Orient lointain, ils portent leurs hommages Aux pieds du Fils de Dieu né pour guérir les maux Que souffrent ici-bas l'homme et les animaux. Un page noir soutient leurs robes à ramages.
Sur le seuil de l'étable où veille saint Joseph, Ils ôtent humblement la couronne du chef, Pour saluer l'Enfant qui rit et les admire.
C'est ainsi qu'autrefois, sous Augustus Csesar, Sont venus, présentant l'or, l'encens et la myrrhe. Les rois mages Gaspar, Melchior et Balthasar.