QUATRIÈME PARTIE
LA PEINTURE RELIGIEUSE
INTRODUCTION
LA PEINTURE religieuse commence, si l'on veut, aux Catacombes et dans les basiliques romaines, mais cet art chrétien primitif n'intéresse en nous que l'iconographe et l'archéologue. On en trouvera un écho suffisant dans la troisième partie de ce volume. Telle que nous la comprenons aujourd'hui, la peinture chrétienne date du xiv^ siècle italien : elle naît à Assise avec Giottb. Les six études que j'ai réunies ici vont du grand fresquiste florentin aux génies de la Renaissance qui couronnèrent l'effort commencé par lui. Un second groupe de dix chapitres fera connaître au lecteur la peinture monumentale religieuse du xix« siècle.
Entre ces deux parties, il y a un hiatus : toute notre peinture religieuse du xvii» et du xviii* siècle, — c'est-à-dire : Lesueur, Philippe de Champaigne, Sébastien Bourdon, Jouvenet, Coypel, le Moyne, — manque. 11 manque aussi la peinture classique italienne qui va de Titien à Tintoret, de Dominiquin à Tiepolo, et la peinture flamande de Rubens et de ses élèves. Le but de ce livre empêche qu'on puisse m'en faire le reproche. Je crois inutile d'étudier ici cet art pompeux, sensuel et savant, parce que nous avons peu de choses à apprendre de lui et peu de leçons à en tirer. Tout au plus pourra-t-on regretter l'absence de l'art espagnol, celui de
Morales, de Gréco, de Murillo mais ce livre n'est pas un manuel. Et les six
chapitres précédents d'iconographie donnent en partie satisfaction à ce regret.
Les premiers historiens qui, au xix'^ siècle, se sont occupés de la peinture religieuse, â la suite de Montalembert, ont eu le tort d'apporter dans cette étude des préoccupations étrangères qui l'ont dénaturée. C'est là le vice d'un ouvrage comme VAri Chrétien de Rio. Une critique d'art est sortie de là qu'on a appelée la critique mystique. Elle est fausse dans sa méthode comme dans ses conclusions: je n'ai écrit le chapitre sur Fra Angelico que pour en montrer l'insuffisance et le danger.
S'il est vrai qu'il y a une peinture chrétienne, c'est comme esprit, lequel admet plusieurs variétés, mais ses moyens d'expression ne lui sont point particuliers et elle les emprunte à l'art sans épithète. Celui-ci a des règles communes, dont une commande de respecter le caractère qui convient à chaque sujet. Les œuvres qui violent cette règle cessent d'être chrétiennes. Avec cette remarque qui la complète et la corrige, on peut répéter la parole de Michel-Ange, rapportée par François de Hollande dans ses Entretiens :
« La bonne peinture est noble et dévote par elle-même, car chez les sages rien n'élève plus l'âme et ne la porte davantage à la dévotion que la difficulté de la perfection qui s'approche de Dieu et qui s'unit à lui. »
La peinture chrétienne, c'est donc d'abord de la peinture, et c'est ensuite chose chrétienne. Le sujet seul, a-t-on dit, est ce qui la fait telle. Admettons-le, à condi-
lion que le sujet soit bien compris; mais cela rentre dans les règles de l'Art. Le christianisme, en introduisant des thèmes nouveaux, n'a pas apporté une nouvelle ou particulière façon de peindre : ses premières formules comme ses premiers procédés sont des emprunts à l'art antique. On remarquera même le peu d'influence de ces thèmes sur l'art pictural demeuré indifférent, en somme, au sujet. Par contre, la technique s'avère comme la grande cause des courants évolutifs. Qu'est-ce qui a amené au xv* siècle, entre Giotto et Van Eyck, une si radicale transformation dans la peinture chrétienne? Une invention de praticien: la peinture à l'huile. La vie s'ajoute aux conditions matérielles pour achever cette œuvre de rénovation. Qu'est-ce qui a transformé, au moyen âge, la vision picturale? Les mystères liturgiques et le théâtre populaire. Car le peintre n'est jamais un cerveau qui imagine: c'est un œil qui enregistre. La floraison actuelle n'a pas d'autres causes. A quoi devons-nous la peinture chrétienne d'un Maurice Denis? A la palette claire des grands décorateurs modernes influencés par l'impressionisme et le symbolisme.
Des mosaïstes romains à Cimabué, la peinture chrétienne a été symboliste : ses œuvres sont les équivalences plastiques du dogme catholique. Avec Giotto, la peinture devient sentimentale. Ce mot ici n'a rien de péjoratif. Je veux dire que, désormais, c'est le cœur qui parle chez le peintre, et non l'intelligence seule. Le peintre chrétie n renoue la chaîne qui rattache son art à la vie; il fait appel aux deux grands sentiments de l'amour et de la pitié; et de théologien qu'il était, il devient narrateur, poète, historien.
Un moment seulement, la peinture chrétienne a su unir le symbole avec la vie ambiante et l'histoire : c'est dans l'œuvre de Fra Angelico, Mais passé ce moine de génie, l'art de sentiment reprend. Ce n'est que de nos jours, avec le grand Puvis de Chavannes, que les peintres chrétiens ont retrouvé la valeur du symbole par le seul jeu des lignes et des couleurs. Une constatation de ce genre ouvre la porte à tous les espoirs.