‹ Pages d'histoire de la révolution de février, 1848Chapitre 15 sur 68 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Journée du 17 mars. — Ses causes. — Son caractère. — Que devait être le gouveir&ement provisoire, que devaiMI oser?— ^ Réponse é des reprocbe9 al>8urdes. r-« J^e Peupla sur la plfice de Grève; les délégués dMPfUr ple à rHôteWe-Viile. -^ Attitude du gouvernement provisoire. — Im* portante et admirable journée.

A peine sorti de l'acelamation populaire, la gouvernement provisoire avait eu à se demander comment il se définirait lui-même.

Se considérerait-il comme une autorité dictatoriale , consacrée par une Révolution devenue nécessaire, et n'ayant h rendre ses comptes au suffrage universel qu'après avoir fait tout le bien qui était à faire?

Bornerait-il , au contraire , sa mission à convoquer immédiatement l'Assemblée nationale, en se renfermai dans les mesures d'urgence, dans des actes d'administration d'une portée secondaire?

l)e ces deux partis , le dernier avait sans contredit quelque chose de plus régulier , de moins hasardeux : il mettait à l'abri de tout soupçon le désintéressement du gouvernement provisoire 5 il nous sauvait à demi du reproche d'usurpation.

Ce fut celui auquel |é rangea le conseil.

Pour moi , j'avais une opinion entièrement opposée h

celle qui prévalut, et je regardais Tadoplion de l'autre parti comme devant exercer la plus heureuse influence sur les destinées de la République nouvelle.

Ce n'est pas que je m'en fusse dissimulé les inconvénients et les périls. Une société, je le savais, ne se laisse point aisément conduire beaucoup au delà de ce qu'elle connaît et de ce qu'elle pense. L'histoire a une marche qui ne se règle ni sur les battements d'un cœur généreux ni même sur le développement logique d'une idée juste, et il n'est donné à personne de lui faire, selon son caprice , hâter le pas. Toutefois , cette observation , pour être juste, demande à n'être pas prise en un sens trop absolu. Car les circonstances ne sont, après tout, que le résultat d'une certaine combinaison d'efforts individuels ; et l'action de quelques hommes de bien, lorsqu'ils sont en mesure de faire servir un grand pouvoir au triomphe d'une grande idée, a certainement son poids dans la balance des affaires humaines.

Ainsi donc, considérant l'état d'ignorance profonde et d'asservissement moral où les campagnes en France vivent plongées , l'immensité des ressources que ménage aux ennemis du progrès la possession exclusive de tous les moyens d'influence et de toutes les avenues de la richesse, tant de germes impurs déposés au fond de la société par un demi-siècle de corruption impériale ou monarchique , enfin la supériorité numérique du peuple ignorant des campagnes sur le peuple éclairé des villes, je pensais :

Que nous aurions du reculer le plus loin possible le moment des élections ;

Qu'il nous était commandé de prendre, dans l'intervalle, et cela hautement, hardiment, sauf à en répondre

sur nos têtes, l'initiative des vastes réformes à accomplir, réserve faite, poijr l'Assemblée nationale, du droit de raffermir ensuite ou de renverser noire œuvre, d'une main souveraine.

Nous aurions, de la sorte, mis le temps de notre parti. Nous aurions pu agir avec toute la force que donne r exercice du pouvoir, sur cette nation française, si vive, si intelligente, si prompte à suivre les impulsions venues d'en haut. Nous aurions comme allumé au sommet de la société un phare lumineux qui en aurait éclairé toute l'étendue. En un mot, quand la souveraineté du Peuple, dès l'abord reconnue et proclamée , aurait été appelée autour des urnes , elle se serait trouvée avoir fait son éducation.

Telle était aussi Topinion d'Albert, et rien n'était plus propre à me confirmer dans la mienne. Car, à une rare droiture, Albert joignait un sens 'exquis, une intelligence élevée. Quand il prenait la parole au sein du conseil, c'était toujours pour exprimer des idées justes ou généreuses, et il le faisait en termes pleins de précision et de force.

A quels autres et déplorables résultats ne conduisait point la route contraire! Le gouvernement provisoire obligé de précipiter son action et , en la précipitant, de la compromettre ; le pouvoir poussé par le mouvement naturel de la Révolution à des réformes éclatantes et s'arrêtant à de grossières ébauches ; des indications , quand il fallait des applications suivies ; les élections abandonnées à l'empire des préjugés anciens et des vieilles influences de localité; le suffrage universel amenant sur la scène, grâce à la coalition des divers partis vaincus, une assemblée hostile à son propre principe ; l'esprit de réac-

82 PAGES d'histoiuc

lion encouragé par la défiance du gouvernement envers lui-même, par son peu de durée» et devant cet esprit de réaction, les élus de la place publique se désarmant d'à* vance... Yoilà ce que je pressentais, voilà ce qui no s'est que trop réalisé !

Oui, je le dis sans hésitation t j ^aurais voulu que, dès le premier jour , le gouvernement provisoire mît ses devoirs très*bautet qu'il élevât sa puissance au niveau de ses devoirs.

Il esrt, d'ailleurs, dans la vie des peuples, des occasions suprêmes que l'instinct des hommes d'Etat consiste précisément à saisir. Substitution d'une Banque nationale à la Banque de France , acquisition des chemins de fer , concentration des assurances, formation d'un budget des travailleurs, création d'un ministère du progrès, que de choses faciles alors, qui, plus tard devaient être faussement, mais avec succès,*déclarées impraticables !

On peut juger par là de quelle importance était la question de savoir s'il convenait de presser les élections ou de les ajourner.

Ôr, à cet égard, mon opinion se trouva conforme au sentiment du peuple de Paris. Conviés tout à coup à Texcrcice de ce droit électoral, pour eux, si nouveau, les ouvriers n'entendaient pas improviser leur salut. Ils avaient besoin de se reconnaître ; ils demandèrent qu'on leur laissât le temps et qu'il leur fût loisible de se con-* certer sur les choix à faire.

Ce désir , enflammé chez eux par les chefs des clubs , était aussi légitime que raisonnable* Seulement, dans la fixation du délai, ils eurent le tort de ne pas tenir assez compte de la situation des provinces, fort différente de celle de Paris. Ils insistèrent pour un délai d'un mois en«

DE LA RéVOLUnON BË FÉVRIER. 83

vîron: c'était trop ou trop peu. Évidemment, il aurait fallu ou procéder aux élections sans retard de manière à profiter de l'élan révolutionnaire de Février, ou les renvoyer à une époque assez éloignée pour que le gouverne-* ment provisoire accoutumât l'opinion à mieux connaître le régime républicain, à en éprouver la force , à en apprécier les bienfaits. Prendre un moyen terme, c'était donner aux partis abattus le temps de relever la tête sans retenir la force qui aurait servi à les réduire.

Quoi qu'il en soit, .f appris au Luxembourg, plusieurs jours avant le 17 mars, que le peuple de Paris se disposait à faire une imposante manifestation, dans le double but d'obtenir l'ajournement des élections, soit de la garde na tionale, soit des membres de l'Assemblée constituante, et l'éloignement des troupes qui occupaient encore Paris.

Il n'y avait rien là qui ne se rapportât à mes convictions les plus intimes. L'ajournement des élections, sauf la question du délai, je le souhaitais ardemment par les motifs déjà mentionnés. Quant à l'éloignement des troupes, j'avais toujours pensé que la présence d'une armée dans les villes de l'intérieur, et à Paris surtout, était le plus sérieux des périls que pût courir la liberté. Cela est si vrai que, la veille de la Révolution de février, j'avais rédigé , comme membre d'une réunion politique dont je faisais partie, une protestation contre l'emploi du soldat dans la compression des troubles civils. Voici cette protestation, telle que l'ont publiée les journaux démocratiques. Les événements lui assignèrent une date immortelle, la date de la Révolution de février :

« Le ministère est renversé : C'est bien*

a Mais les derniers événements qui ont agité la capitale

appellent sur des mesures, devenues désormais indispensables, Tattention de tous les bons citoyens.

« Une manifestation légale, depuis longtemps annoncée, est tombée tout à coup devant une menace liberticide lancée par un ministre du haut de la tribune. On a déployé un immense appareil de guerre, comme si Paris avait eu l'étranger, non pas à ses portes, mais dans son sein. Le peuple, généreusement ému et sans armes, a vu ses rangs divisés par des soldats. Un sang héroïque a coulé.

c( Dans ces circonstances , nous , membres du comité électoral démocratique des arrondissements de la Seine, nous nous faisons un devoir de rappeler hautement que c'est sur le patriotisme de tous les citoyens, organisés en garde nationale, que reposent, aux termes mêmes de la la Charte, les garanties de la liberté.

c< Nous avons vu, sur plusieurs points, les soldats s'arrêter avec une noble tristesse, avec une émotion fraternelle, devant le Peuple désarmé.

a Et en eiîet , combien n'est pas douloureuse pour des hommes d'honneur cette alternative de manquer aux lois de la discipline ou de tuer des citoyens I La ville de la science, des arts, de l'industrie , de la civilisation, Paris enfin , ne saurait être le champ de bataille rêvé par le courage des soldats français. Leur attitude l'a prouvé , et elle condamne le rôle qu'on leur impose.

ce D'un autre côté , la garde nationale s'est énergiquement prononcée, comme elle le devait, en faveur du mouvement réformiste ; et il est certain que le résultat obtenu aurait été atteint sans effusion de sang, s'il n'y avait pas eu de la part du ministère provocation directe , provocation résultant d'un brutal étalage de troupes.

ce Donc, les membres du comité électoral démocratique

proposent à la signature de tous les citoyens la pétition suivante.

« Considérant ,

« Que l'application de Tannée à la compression des troubles civils est attentatoire à la dignité d'un peuple libre et à la moralité de Tarmée même ;

« Qu'il y a là renversement de l'ordre véritable et c< négation permanente de la liberté ;

« Que le recours à la force seule est un crime contre « le droit;

ce Qu'il est injuste et barbare de forcer des hommes de a cœur à choisir entre les devoirs du militaire et ceux du « citoyen ;

<c Que la garde nationale a été instituée précisément « pour garantir le repos de la cité , et sauvegarder la c< liberté de la nation ;

« Qu'à elle seule il appartient de distinguer une révocc lution d'une émeute ;

« Les citoyens soussignés demandent que le Peuple ence tier soit incorporé dans la garde nationale.

ce Ils demandent que la garde municipale soit dissoute.

ce Ils demandent qu'il soit décidé législativement qu'à ce l'avenir l'armée ne pourra plus être employée à la ce compression dés troubles civils.

A. GuiNARD, délégué du 8' arrondissement.

Louis Blakc, électeur, délégué du ^ arrondissement.

David (d'Angers), électeur, délégué du 10* arrondissement, membre

de rinstitut.

MABTiif (de Strasbourg), électeur, délégué du 10* arrondissement et

ancien député.

DuRAUD Saikt-Amaud, électeur, délégué du V^ arrondissement. Félix PrAT, délégué du 8' arrondissement.

Greiubeser, capitaine, 5* légion, délégué du 5* arrondissement. VaSxMER, capitaine, 4* légion, délégué du 4* arrondissement.

BiQUETTs, électeur municipal, délégué du 4' arrondissement,

Recurt, capitaine, 8* légion, délégué du 8* arrondissement.

Page 1