L. Moi^DUiT, électeur, délégué du 11* arrondissement
M. GouDfiHAtx, électeur, délégué du 2* arrondissement.
Barbier, électeur, délégué du iO" arrondissement.
Laweau, capitaine, 7* légion, électeur délégué du 7* arrondissement
DAVPHrit, capitaine, 7* légion, électeur, délégué du 7* arrondissement.
Destoorbet, capitaine, 7* légion, électeur, délégué du 7* arrondissement.
Jtrus BABTmi, électeur, délégué du V arrondissement.
HovYN, chef de bataillon, 3* légion, électeur, délégué du 3" arrondissement.
VictOB MAssoif, électeur, délégué du H* arrondissement.
De u Ghatbb, électeur, délégué du 1*' arrondissement.
Cercueil, capitaine, électeur, délégué du 8* arrondissement.
On le voit : je ne pouvais qu'applaudir au double but de la manifestation du 17 mars. Mais , je Tavoue, l'idée de la manifestation elle-même m'effraya. J'avais de la peine à croire, — la sagesse du Peuple m'a puni depuis de mes appréhensions en me remplissant de joie, — * que plus de cent cinquante mille ouvriers traversassent tout Paris sans y causer la moindre agitation, sans y donner lieu au moindre désordre. Mais comment prévenir la manifestation annoncée? En faisant accorder au Peuple ce qu'avec raison, selon moi, il demandait; c'est à quoi nous nous employâmes, Albert et moi.
Malheureusement, il était entré dans l'esprit de nos collègues que nos avertissements avaient pour objet principal de peser sur les délibérations du gouvernement, de l'entraîner par la menace. ,
Dans un conseil qui se tint un soir au palais du Petit- Luxembourg, et auquel avaient été appelés MM. de Courtais et Guinard, chefs de la garde nationale, je fis loyale-
ment connaître ce que je savais. Le Peuple devait se porter en masse à THôtel-de-Vilie pour obtenir Tajournement des élections. Cette grande démarche serait* elle sans danger? Jusqu'alors, Paris, le Paris de la Révolution, avait été admirable de majesté tranquille et de puissant repos : ne devions-nous pas veiller à ce qu'il gardât jusqu'au bout cette noble attitude? S'il était vrai que des agitateurs inconnus voulussent faire sortir quelque orage du fond de la multitude mise en mouvement, de semblables projets étaient faciles à déjouer. Qui va au-dévant des désirs populaires ne risque point d'avoir à leur obéir. Sans doute, il ne pouvait nous convenir de plier d'avance sous la domination de ces désirs, quel qu'en fût l'objet : il est des circonstances où un gouvernement qui ne sait pas résister à ce que le Peuple veut , trahit le Peuple. Mais si, devant certaines exigences injustes, des hommes de bien doivent placer au-dessus de la souveraineté du Peuple celle de leur conscience, pourquoi hésiteraient-ils quand montent vers eux de légitimes volontés ? Ne valaitil pas mieux faire avant la manifestation, pour en conjurer les périls, ce que nous aurions à faire après , pour en arrêter le cours ? La dignité du gouvernement se trouvait ici enveloppée dans sa prudence.
A ces considérations s'en ajoutaient d'autres qu'un sentiment de convenance m'ordonnait de taire.
Qu'il ait existé entre les divers membres du gouvernement provisoire des dissidences graves, il n'y a pas aujourd'hui à le cacher. Mais les dissidences qui , au point de vue de l'unité d'action, auraient fait de ce gouvernement un très-mauvais pouvoir, constituaient son originalité comme gouvernement de passage, desliné à garder la place do la souveraineté. Oui , rhëlérogénéité même des
éléments dont il se composait était de nature à sauver la situation parce qu'elle tendait à maintenir en équilibre les diverses forces de la société. C'est ainsi que les antécédents de M. de Lamartine le rendaient propre à attirer dans les routes du progrès la partie la moins vive de la nation , alors que je devais à la nature bien connue de mes idées le pouvoir de calmer la classe ouvrière. De là ce que je disais un jour à M. de Lamartine : « Nous a sommes l'un et l'autre dans cette situation singulière a que vous êtes responsable du progrès et que je suis « responsable de l'ordre. »
Par ces motifs, je jugeais indispensable qu'on respectât l'intégrité du gouvernement provisoire, si l'on persistait à le considérer comme tel.
Ceux qui l'auraient entamé n'auraient-ils pas ouvert une brèche par laquelle se seraient précipitées , avides et frémissantes , toutes les ambitions? Voilà une des raisons qui , dans mon esprit , militaient contre la manifestation annoncée ; je craignais , avec un désintéressement réfléchi, qu'on n'en profitât pour renverser quelques-uns de mes collègues.
On devine ce que je dus souffrir, lorsque je vis mes conclusions repoussées, par un sentiment de défiance que je méritais si peu. Profondément blessé, je me levai et déclarai que je cessais de faire partie du gouvernement provisoire. De son côté, Albert s'était levé impétueusement, et déjà nous sortions de la chambre du conseil, quand , saisis d'une inquiétude honorable , nos collègues nous rappelèrent et nous retinrent. Prenant aussitôt la parole, M. Ledru-Rollin exposa d'un ton animé qu'après tout il n'y avait pas lieu de fixer d'ores et déjà le moment précis des élections ; que, pour cela , un travail matériel était à
faire ; que ce travail n'était pas fini ; que des renseignements, attendus de la province et nécessaires, n'étaient pas encore arrivés. C'était nous ouvrir à tous une issue : la question fut remise en suspens.
Cependant l'agitation continuait parmi le Peuple. Le Luxembourg étant devenu , grâce aux délégués des corporations, une sorte d'écho sonore que venait frapper, en traversant Paris, la grande voix des faubourgs, j'appris que cette agitation avait quelque chose de singulièrement grave et solennel. Le 16 mars, la suppression des compagnies d'élite de la garde nationale provoqua, de leur part, une démonstration aussi infructueuse qu'imprudente ; Paris se troubla, et mes alarmes s'accrurent. C'était par les corporations et non par les clubs qu'avait été prise l'initiative delà manifestation ^ Je me hâtai d'appeler au Luxembourg, dans la matinée du 17 mars, les ouvriers à qui je savais de l'influence sur leurs camarades. «Le « mouvement est imprimé, me dirent-ils, il est devenu (c irrésistible. » Je les exhortai alors à s'abstenir de tout cri provocateur, à réprimer eux-mêmes tout dangereux emportement, à conduire enfin la manifestation de manière à honorer pour jamais la sagesse du Peuple. Us s'y engagèrent d'un ton si affirmatif, que leur confiance me gagna, et ce fut l'esprit presque entièrement rassuré que j'allai rejoindre mes collègues à l'Hôtel-de- Ville.
La grande nouvelle du jour y avait déjà pénétré. Mais, comme on ne voulait pas s'avouer qu'on avait eu tort de prêter une oreille défiante aux avertissements d'Albert et aux miens, on s'efforçait de croire ou l'on affectait de dire
* Voyez la Gazette dei Tribunaux, numéro du 24 mars 1849. Procès de Bourges, déposition de Lavoye, délégué du Luxembourg.
qu'il s* agissait tout simplement, pour les ouvriers» de protester contre les menaces des compagnies d'élite : inter* prétation frivole à laquelle les ouvriers, par Tordre savant de leur marche et les termes mêmes de la pétition qu'ils apportaient^ allaient donner le plus éclatant démenti !
Nous étions dans l'attente... Tout à coup, à une des extrémités de la place de Grève, parait une masse sombre et compacte. C'étaient les corporations. Séparées l'une de l'autre par des intervalles égaux et précédées de leurs ban^ nières diverses, elles arrivaient gravement, en silence, dan^ Tordre et avec la discipline d'une armée. Belle et vaillante armée, en efTet ! Mais, au lieu de la mort, celle^ ci portait dans ses flancs le travail, source de la vie ; et c'était les mains libres du poids des glaives , c'était le regard levé vers les cieux , qu elle s'avançait déroulant à la clarté du soleil républicain ses pacifiques bataillons! Mes yeux se remplirent de larmes, et me rappelant mes craintes, j'en demandai pardon au Peuple dans l'émotion de mon cœur.
Un rapide nuage vint, pourtant, passer sur cette joie. Les délégués étant montés à THôtel-de-VilIe et Tun d'eux, le citoyen Gérard, ayant lu la pétition, qui, au nom du peuple de Paris, réclamait Téloignement des troupes, l'ajournement des élections de la garde nationale au 5 avril, et celui des élections pour TÂssemblée au 31 mai S j'aperçus parmi les assistants des figures inconnues , dont l'expression avait quelque chose de sinistre. Je compris aussitôt que des personnes étrangères aux corporations s'étaient mêlées au mouvement, et que ceux qui se présentaient comme députés par la multitude ne Tétaient pas
* Voyez le Moniteur du 48 mars 1848.
tous réellement, ou, du moins, au même titre. Le vœu des corporations était celui que la pétition exprimait ; mais il y avait là des hommes impatients de renverser, au profit de l'opinion représentée par Ledru-Rollin, Flocon, Albert et moi, ceux des membres du gouvernement provisoire qui représentaient une opinion contraire. Qu'allaitil se passer? La situation était critique. Qu un homme , audacieux eût ouvert, en ce moment, une fenêtre de l'Hôtel-de-Ville et eût crié à la foule qui couvrait la place de Grève : « On repousse vos vœux , on maltraite vos délé- « gués, » c'en était fait peut-être I Qui sait les malheurs qui seraient sortis d'un subit appel à des colères toutespuissantes et trompées? Quelles eussent été les suites de l'embrasement? Où se serait-il arrêté? Et de quelle responsabilité formidable ne m'eussent point chargé le soupçon dont je vivais enveloppé, l'idée qu'on me prétait d'aspirer à la dictature et la présence des délégués du Luxem*» bourg à la tête du mouvement! Je sentis que.ma position particulière dans cette crise m'imposait le devoir de prendre le premier la parole, et m'avançant * : « Citoyens, le « gouvernement de la République est fondé sur Topinion, a il ne l'oubliera jamais. Notre force, nous le savons, est a dans le Peuple ; notre volonté doit toujours être en har- « monie avec la sienne. Nous vous remercions des paroles c< pleines de sympathie et de dévouement que vous nous « adressez. Le gouvernement provisoire les mérite par a son courage, par son ferme vouloir de faire le bien du « Peuple, avec le concours du Peuple et en s'appuyant sur a lui. Les pensées d'ordre que vous avez manifestées sont « la consécration de la liberté en France. Il faut que la
1 Vovcz le Monileur du 18 mars 1843.
« force du Peuple se montre sous Tapparence du calme : a le calme est la majesté de la force. Vous nous avez exce primé des vœux qui feront l'objet de nos délibérations. « Vous-mêmes, citoyens, vous ne voudriez pas que legoucc vernement qui est appelé à vous représenter cédât à une « menace. » Et je terminai en déclarant que nous prendrions les vœux émis en grande considération, réserve faite de la liberté de notre jugement et de notre dignité d* hommes.
Ainsi , c'était au risque de me perdre avec eux que je prenais en main la cause de ceux de mes collègues qui m'étaient le plus opposés. Mes paroles furent très-favorablement accueillies par les représentants des corporations ; mais les hommes exaltés qui s'étaient joints aux ouvriers laissèrent éclater un mécontentement sombre. J'avais dit que, s'il le fallait, nous saurions mourir pour le Peuple. Une voix menaçante répondit : c< Soyez persuadés que, « de son côté, le Peuple travailleur mourra pour vous, a bien entendu tant que vous servirez ses droits \ » Je revins sur ma déclaration précédente et j'ajoutai : c< Laisc( sez-nous délibérer, pour qu'il reste bien entendu que le c( gouvernement de la République ne délibère pas sous a l'empire d'une menace. A ceux qui ne représentaient « que les privilèges, il était permis d'avoir peur; cela ne « nous est pas permis , à nous , parce que nous sommes « vos représentants, et qu'en gardant notre dignité nous c< gardons la vôtre*. » — «Nous ne sortirons pas* d'ici c< sans avoir une réponse à transmettre au Peuple, » dit avec violence un des assistants. Mais les citoyens Sobrier et Gabet s'empressèrent de couvrir ce mot impérieux par
1 Voyez le UonUeur du 48 mars 1848.
» Ibid.
des paroles où respiraient la modération, la sagesse et le plus confiant patriotisme.
MM. Ledru-Rollin et Lamartine prirent successivement la parole : le premier, pour faire observer que la France $e composait non-seulement des habitants de Paris mais de Tuniversalité des citoyens, et qu'il fallait, avant de fixer le jour des élections, connaître Texpression du vœu des provinces; le second, pour protester contre l'inquiétude contenue dans la demande relative à Téloignement des troupes. « Il n'y a pas, dit-il, de troupes à Paris, si ce « n'est peut-être 1,500 ou 2,000 hommes dispersés pour €( les postes extérieurs , pour la protection des portes et « des chemins de fer, et il est faux que le gouvernement « ait songé à en rapprocher de Paris. Il faudrait qu'il fût « insensé, après ce qui s'est passé , après que la royauté « déchue a vu se fondre 80,000 hommes de troupes conte tre le peuple désarmé de Paris , pour songer à lui imc( poser, avec quelques corps d'armée épars et animés du « même républicanisme, des volontés contraires à vos vo- « lontés et à votre indépendance 1 Nous n'y avons pas « songé, nous n'y songeons pas, nous n'y songerons ja-
cc mais La République ne veut, à l'intérieur, d'autre
ce défenseur que le Peuple armé S »
Ceux qui allaient jusqu'à désirer le renversement d'une partie du gouvernement provisoire gardèrent le silence ; les autres applaudirent ; et la députation se retirait, lorsqu'une immense clameur monta de la place de Grève. Le Peuple demandait à voir les membres du gouvernement de la République : nous descendîmes pour accéder à ce désir* Or, au moment où nous percions la foule entassée
^ Voyez le JU(mUeur du iS mars 1848.
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sur les escaliers de rHôtel-de-Ville, un homme aux allu^ ras énergiques, et dont des yeux ardents éclairaient le visage couvert d'une pâleur extrême, s'élança brusquement vers moi, et me saisissant le bras avec colère : a Tu es donc a un traître , toi aussi ! » Car il y en avait qui m'imputaient à crime de ne pas saisir l'occasion de renverser ceux de mes collègues auprès desquels d'autres m'accusaient de vouloir, sur les débris de leur pouvoir, affermir et agrandir le mien ! En pensant à cette injustice des passions, je ne pus me défendre d'un sourire amer, et ce fut tout. Quand nous fûmes arrivés à l'estrade qui venait d'être élevée à la porte du milieu de THôtel-de-Ville , je m'adressai aux corporations pour les inviter à se retirer en bon ordre *. Elles répondirent par une vive acclamation qui saluait le gouvernement provisoire , et s'ébranlant aussitôt , elles se dirigèrent avec une admirable solennité vers la colonne de la Bastille, a travers la ville étonnée et silencieuse. Le défilé dura plusieurs heures, et les derniers des cent cinquante mille hommes qui le composaient, rapporte le Moniteur, passaient à cinq heures devant la façade de l'Hôtel-de-Ville.
Telle fut cette journée du 17 mars, la plus grande peut-être de toutes les journées historiques restées vivantes dans la mémoire des hommes.
i Voyez le MtmUiur du 18 mars 4848.