‹ Pages d'histoire de la révolution de février, 1848Chapitre 17 sur 68 · CHAPITRE Xll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xll

Appréciation historique du 17 mars. — Réponse à des attaques insensées. — Ce que le gouvernement avait à faire, — Ce qu'il a fait* — Avec quoi il Ta fait, -i- Appel à Téquité de Thistoire,

Il est des sophistes vaniteux qui , en niant ce que chacun affirme et en affirmant ce que chacun nie » mendient l'admiration des sots.

Il est des Érostrate ridicules qui » sans autre but que de faire du bruit, mettraient volontiers le feu à tout ce qui est noble et grand.

Il est des eunuques qui n'assistent aux enfantements de rhistoire que pour aller ensuite les calomnier, par envie.

Il est des hommes de proie qui suivent à la piste les sociétés en marche , comme les corbeaux suivent les armées , dans l'espoir de quelque pâture sanglante.

Il est des Zoïles niais dont les fourbes se servent pour combattre l'influence deshonnâtes gens, et dont ils se moquent en secret pendant qu'ils les applaudissent en public.

Pourquoi donc trouverait*on extraordinaire que les événements les plus considérables de la Révolution de février et, notamment, la manifestation du 47 mars n'aient pas échappé au venin des commentaires de certains henmrès?

Dans un livre publié récemment sous ce titre : Confessions d'un Révolutionnaire , plaFsante tour de Babel où il lui a suffi d'une seule voix, qui est la sienne, pour nous donner le spectacle de la confusion des langues , M. Proudhon me reproche, comme une contradiction manifeste, d'avoir cru qu'une autorité dictatoriale était nécessaire et de n* avoir pas profité de la manifestation du M mars pour renverser, ceux de mes collègues par qui cette autorité dictatoriale était repoussée.

Il y aurait eu effectivement contradiction ici entre ma pensée et ma conduite , si, d'une part, il eût suffi de porter la main sur la majorité du conseil pour l'abattre sans tout embraser , et si , d'autre part , il m'eût été prouvé qu'en renversant la majorité du conseil , j'aurais , eu égard aux circonstances, sauvé la République.

Or, même aujourd'hui, à la clarté de ce triste flambeau que les événements ultérieurs et alors impossibles à prévoir, ont allumé, j'affirme que renverser, au 17 mars, la majorité du gouvernement provisoire , c'eût été jouer sur une carte , — des milliers de têtes servant d'enjeu , — les destinées de la République.

Et d'abord , s'il y a quelque chose de certain au monde, c'est que les causes déterminantes de la manifestation du A 7 mars , dans l'esprit de ceux qui l'organisèrent et des corporations qui la firent , furent celles que j'ai indiquées ; elle n'en eut pas d'autres. Prétendre, comme a fait M. Proudhon , que , pour le Peuple , l'éloignement des troupes signifiait l'impuissance du gouvernement, c'est dire juste le contraire de la vérité. Loin de vouloir le gouvernement mort, le Peuple le voulait actif, plein de vie ; et sa préoccupation principale était de le pousser en avant! Si l'on demandait l'éloignement des troupes, c'était afin de ren-

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dre le pouvoir impuissant à faire le mal, mais non à faire le bien. Et moi aussi, je voulais Téloignement des troupes, ce qui n'empêchait pas de crier : Hâtons-nous, hâtons-nous ! Usons du pouvoir que le Peuple nous a confié pour féconder la situation , pour asseoir à jamais, par une initiative hardie, la République sur ses véritables bases 1 Car, gouverner avec des idées dispense de gouverner avec des soldats.

Pour qui juge les événements après coup et du fond de son cabinet ; pour qui n'a pas à répondre de chacune de ses décisions devant son pays, devant F histoire, devant son propre cœur, il est assurément fort commode de venir dire : « J*aurais fait , moi , sauter mes collègues par les « fenêtres de THôtel-de- Ville, et, par là, je sauvais la «Révolution! » Un instant, de grâce; pas si vite, et voyons un peu.

Est-ce que M. de Lamartine , qui eût été , dans ce cas , le premier homme à écarter , ne jouissait pas alors d'une popularité éclatante, non pas au sein des clubs il est vrai, mais parmi les masses? Est-ce que la présence dans le gouvernement provisoire de M. Marie , de M. Gamier- Pagès , de M. Marrast , n'était pas le seul levier avec lequel nous parvenions à faire pencher, quoique péniblement , la bourgeoisie vers la République? Est-ce que, le jour où les représentants de cette bourgeoisie auraient été violemment chassés de THôtel-de-Ville , elle ne serait point passée de la crainte au désespoir? Est-ce qu'il est bien sûr que son désespoir n'eût pas été la guerre civile? Est-ce qu'il est bien sûr que la République serait allée loin , une fois les pieds dans le sang? À quoi bon en faire mystère ?

9i PÀGK9 t)*tltsTë}iiM

loi plupart des départements, êii février 1848, étaieMéneore monarchiques ; ils avaient appris Favéneinent de là Ré|)ubliqne avec une sorte de stupeur ; ils F avaient reconhûc plutôt qn'acclaitiée : se figurë-t-on quel eût été sur la province i ainsi disposée , refiel dé cette nouvelle : ta République , proclamée il y a quelques jours est ikmiéH en question, et Ton se bat à Paris ? Évidemment, là ^ùerte civile , en de telles circonstances , eût été une épreuve Bloftelle.

Je sais ^ue celle épreuve ftjneslè , nous avons eu plue lard à la traverser. Mais n'oublions pas que ces terribles journées de juin, lô>l6 avril les porta dans ses flancs. Or, eothment aurais-je pu prévoir qtle, par un malentendu à jamais déplorable , Tordre de battre le ràiipel contré uiî second 17 mars partirait du ttlinistèfe dé Tintérieùrf II importe , d'ailleurs , de remarquer que la bataillé de juin ne s'est livrée qu'apfès le triomphé du suffrage universel, qu'après la reconnaissance ofBtièlle et solëhnélle de là République par TÂssemblée constituahté; De èiortë qu'au moié de juin, la guerre civile n'a eu pdùr résultat que de vaiiiere momentanément le SociâHsnié ; éh dévoilant sa {fuissahee , taiidiâ qu'au moi^ dé tnar^ , la guerre civile aurait ; iélon toute apparence, étouffé dàn^ sën berceau là République elle-même.

Maintenant , plaçons-nous datis l'hypothèse la |iluis fa* vorable; admettons que le rendetnaili du renversement dé la majorité, là bourgeoisie eût été èoritentie rien qùë par sa frayeur. Toujours est-il que le comnierce àiirait reçu le coup de grâce; que les capitaux , déjà tt-ôp prompts à se cacher, auraièilt pris la fuite de toutes parts ; qtie les ateliers se seraient fermés de plus belle ; qu'une perturbation générale, profonde, incalculable dans ses résultats, s'en

serait Suivie. Et la foule des affamés montait; elle montait comme là mer!.. Aurait-il failli opérer, pour dôminei^ la crise , ce brutal déménagemefit dé la société , qu'avec tant d'injustice M. Protidhon m'accuse d'avoir rêvé et qui lui fait horreur? Aurait-il fallu înteriler les capitaux par voie de décret ^ dëclaî^er les frontières sas)Declés, taire fouiller les maisoftà, rétablir le maximum, pbrlér là làihpé au fond de chaque fortune , ressusciter là Tei*rèur, èl , en eds de résistance trop vire , relever réchàfaud que nous avions abattu?

Mais t[Ubi! ce tt'est rien encore. Par quel gouvernement^ au profit de quelles idééé, avec i[}uêlle chance raisonnable de succès, tôtit cela ^e feèt*aii-il accompli? Ces places que le rfeflivei'sémeht de là itttjjorité du conseil aurait laissées vides, est-ce que, d'aventuré, personne ne se présentàît piour les remplir? ModiiTiér utle préihiêré fois le gouvernement provisoire , A'élaît-cé paé teneôùrager les ambitions rivales à le vouloir modifier une seconde îbis , une troisième; et à tènit incessamment la brèche ouverte^ Il n'est pas nti seul homme du parti démocratique qui en soit à ignorer combien profondes étaient, à cette époque, les divisions entre plusiéut's persohhages dont les candidatures au pouvoir reposaient sur d^s titres presque également considérables : sérîait-on parvenu à s'entendre , et à s'entendre sans retard, — la situation pressait, — à s'entendre le jour même , sur l'heure , devant là bourgeoisie troublée, devant le Peuple éitiù, au pkià fort des passions tumultueusement soulevées , malgré les rivalités inévitables de club à club , au milieu de l'effroyable confusion produite par une contrefaçon de fVufctidor?

Ohl feertès, ce n'est pas l'àùdace révolutionnaire qui me manque , lorsque je la crois féconde ; je l'ai assez

prouvé au Luxembourg, et, pour peu qu'on en doute, on peut interroger mes nombreux ennemis : leur haine , à cet égard , m'a rendu justice ! Mais remettre en question toute chose par un coup de main que ceux-ci m'auraient imputé à trahison et où ceux-là n'auraient vu que l'attentat d'une ambition en délire ; prouver aux départements attentifs qu'on ne les avait pas trompés en leur faisant peur de l'instabilité orageuse de tout pouvoir républicain ; courir, sans y être forcé par le fatum qui fit à Robespierre sa destinée, au-devant d'un autre 93, avec un autre thermidor pour dénoûment ; mettre enfin mon pays au hasard des tempêtes, et renoncer à cette grande, à cette merveilleuse nouveauté : une révolution immense et calme.... ah! me reprocher d'avoir craint tout cela , c'est me reprocher de n'avoir pas été un insensé !

La vraie politique de la situation , la seule politique qui fût à la fois sage et forte , était celle que la minorité du conseil adopta , et qui consistait à profiter de la secousse imprimée aux âmes vacillantes, pour faire avec les membres de la majorité, et par eux , quoique malgré eux, la besogne révolutionnaire. Qu'on n'objecte pas la difficulté de l'entreprise : les faits répondent. N'avions-nous pas obtenu successivement la proclamation de la République, le suffrage universel , la reconnaissance formelle du droit au travail , l'établissement d'un système de propagande socialiste par le pouvoir? Or, à la lecture de chaque décret , qui était un pas vers l'avenir, que disait la partie contre-révolutionnaire de la nation? Elle disait : a II faut a que ceci soit bien nécessaire , puisque la nécessité en « est reconnue par des hommes tels que MM. Marrast et ce Marie. » En conséquence , elle se résignait, et la Ré-

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Yolution poursuivait sa route , traînant après elle , d'une main triomphante, ses ennemis silencieux.

Voilà pourquoi la journée du >l 7 mars fut un grand FAIT POLITIQUE. Elle uous douuait, en opposition à la supériorité numérique de nos adversaires dans le conseil, une autorité morale qui tendait à rendre la Révolution complètement maîtresse des affaires. Aussi n est-il pas douteux pour moi que, sans le 46 avril, la face des choses était changée. Mais le >l 6 avril ! ... Qu'on se rappelle ce qui décida de la fortune de cette journée, et qu'on me prouve qu'il était logiquement possible de prévoir pareil désastre !

Après cela , que penser de M. Proudhon , lorsque, sans rire, il appelle le >I7 mars la réaction de Louis Blanc F De semblables puérilités sont au-dessous de toute critique : je ne m'y arrête pas. Le 47 mars a été l'ouvrage du Peuple. Silence aux calomniateurs !

Quant aux conséquences du 47 mars, elles furent heureuses, décisives; et, à ce sujet, il faut répondre, une fois pour toutes, aux attaques chaque jour dirigées contre l'action du gouvernement provisoire , et par les ennemis de la Révolution , et par ses faux amis.

Le sort qu'on est parvenu à faire à la République est bien lamentable, n'est-ce pas? Les fondateurs de cette République indignement proscrits, Tintrigue et la trahison aux places d'honneur, le patriotisme au bagne, les lâches cachant les souillures de leur front sous leurs couronnes , des égorgeurs s'appelant des sauveurs , les fuyards d'hier hurlant la guerre civile pour demain, la faim raillée ou niée quand elle implore, et, quand elle s'irrite, menacée d'un coup d'épée , les partis enfin , se mesurant des

|çqx et h^jetant s^us la hain^ , 1^1 e^t ]e SîpeatapU e[ui se déroule à nos rfgar(]f;.

Eb bien I je pré^çnds q^e là ^$t justement le grand titre dç\ gloife desi vfais républicç^ips. è qui le Peuple, en fé^ yriçr, qon% 1^ Révolution, non-çiettleiment parce qae cette situation terrible 4'aujour4'hui si pris n^iissance le jour où i|s. qnt éfé éçArtQs du pouvoir, nou-sciuleinent parce qu elle ^§t rpsuvre d^ l^ura p]^s cru^Qli^ goqemi^ » mais encore parce qu'^11^ mpp^r^ quels ob^(acleis $ana nombre Tanoien gtat de la société opppaajt au f égimçi lîQiiveau , et quels eflfer^ç ^esvireu:^ i| a fallu pour arriver, pialgré ces obs-r tacles , à établir la République , à mettre en mouvement le sflffraiçg ijaiv^f §p| , ^ paç^er le tr^vfiil , |i pbange? h dey^^ de la Ç'ranpe j^ et, daijç |'e§paçp dç 4çu|; mpis , à rap-s Çrqcher (f'^n depii-^ièç|§ PfiU»r|tr^ Vav^nciHiftnl da. la ju»^ tiçp.

Je vois d'ici se récrier les détracteurs de. ]a R^velutio^. » j'entends d'ici leurs clameurs,.* A Iqur ^isf^! ce li'ç^t pas pour eux giie j'éçriç. J'épris ppur les clairypyaiitP et niin pour les aye^ple§ yplqntaire^ , . pour peu?: ({\\\ d'pn pa^ résolu marchent vprs^ le soleil levant et pQii pfji^ pgqtr ces fanatiques amante des ténèbre^ qui ^'apcrpupjs^pQt autour d'un pagsé en ruinps ; j'écri? ppm* la vie et iipn pour la mort.

Oui , je le prédiç sans crainte : les deqi^ mpip de m^f^ et d'avril ^ 848 seront un des étonnements d^ riiistpife. Oui , lorsque , dans quelque temps d'ipi » Tpn sq fappel' lera quelle société fut léguée à la Révolution de février par un denii-siècle de dépravation nionarchique , qupl)ps choses furent accomplies sQusleçouvernenaentprpvisoirç, et par quels moyens , c'est à peine si ces merveille^ pa^ raîtront croyables.

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Ç^f i^fift, y eqtHl jamais éléments plus pebrilds que ç§^ ^ui, ^n février, s'offraieut au maniement d'un pour y^ir répttUi^ainî En debers de ce peuple des grandes villes , si pn^Gçupé de lavenir et si intelligent , où était 1^ France? Jlu-dessus de ce peuple, y avait-il , je le de- II|a^de, quelque autre passion que celle de Tor? Une soif de ^en-etins brutale et sans bornes , l'esprit de mercan* ti}ii;nie daii^ ce qu'il a de plus grossier, la vanité dans ee qu'elle a de plus étroit, n'avaieni;-i]s pas pris victorieuff^ffi^nt, soi|s l'influence de Louis-Pfaiïippe, la place de toute fqrte pensée, de toute aspiration glorieuse, de loat éjan de légitime orgueil 9 de tout dévpueraent? Et la bouffa geoisie n'en était-eUe pas venue â s'inquiéter elle-mé«i« de cette corruption qu'elle suait par tous les pores 9 Ajoutez à cela Tabsence d'une éducatino vraiment publitque , l'empire des pp^ugés ipooarciiiques sur les quatre (^fàquièm^ 4e ia lation , la nuit inteHeetuf^Ue répandue ^ les eampagnes, la faiblesse fuimérîque du parti répn- |)Jiçaiff I le^ souvenirs de Q5 hypocriteoient évoqués, et d^s$jnaf}t (iuibo^ des iim^ifiatiaufi frayées la Répubtiqn^ e;i tr^jt^ 1^ s^ng, vç^m amrei alors le tableau fid^e de ia «opi^té 4prH i\ ^'^gi^sait d'élpver le destin.

Or, m ^#ux moh « wm ee qi|i iut hit ;

Pn eoA>£^ra la ^uUîque , c'est-à-dire ie seul mode de g^iiyerBeinent dign^ d'i^ne qatien majeure.

Le fey^h fi^t rewnnu spuveraii^ et mis en possessîopi diS ^ spiiver^în^té par 1^ suffirage universel.

^'ii^viol^bliit^é 4q la vie bumaiae fut prociamce haute- S^Rt , et \fi )>ourreaii déi^you^ au nom de ia civilisation.

\ij^4éa^§\r §ubiié 4^1^ ia fameuse nuit du 4 août, dé^ çl^ra Igç titres nobilji^ire^ anéantis, ei elïaça jusqu'aux der»* pierfi vestiges de l'aristocratie*

La contrainte par corps abolie comme un sacrifice immoral de la liberté de Thomme à la puissance de l'argent, laissa vides des prisons qui se transformèrent en ateliers.

Le droit au travail , inscrit au nombre des droits les plus saints , prépara la chute de la tyrannie financière.

La réduction des heures données à un labeur manuel, par ordre de la pauvreté, rendit solennellement témoignage du droit de l'être humain à vivre de la vie de Tintelligence et de la vie du cœur.

La formule aux trois termes radieux qui prophétise tout l'avenir et l'embrasse , parut en lettres d'or sur les monuments, sur les drapeaux de la patrie, et, pour la graver dans les cœurs, ce fut, — nouveauté remarquable, — ce fut du haut du pouvoir qu'on prêcha au Peuple Tévangile de l'égalité.

Âh! ce n'était donc rien que cela!

Qu'on songe maintenant aux ressources dont on pouvait disposer et aux moyens mis en usage. Voyons! Où étaient nos canons, et nos soldats, et nos gendarmes, et nos juges en robes rouges? Qu'on cite, qu'on cite, pendant ces deux mois, un individu que nous ayons arrêté, un domicile que nous ayons profané, un journal que nous ayons saisi , une insulte que nous ayons vengée , une voix calomnieuse à notre égard que nous ayons fait taire, une liberté que nous ayons confisquée , une violence que nous ayons ou exercée ou permise , une mère qui ait à nous redemander son fils envoyé au bagne ou froidement assassiné le lendemain d'un combat! Contre tant de résistances prévues, contre l'ancien égarement de l'opinion, contre la ligue des vieux préjugés , contre la corruption invétérée des uns et leur égoïsme en émoi, contre l'ignorance des autres , contre l'effort désespéré d'un monde qui doit et

ne veut pas mourir, quelle était notre force ? La parole.

Et quand nous sommes tombés..., plus heureux que les vaincus de thermidor, qui emportèrent leur idée enveloppée dans leur chute , nous avons pu , nous, tomber du moins aux pieds de la statue de la République , de la République s'imposant à ses ennemis et aux nôtres.

Nous avons laissé aux royalistes le funèbre honneur des insurrections provoquées , puis noyées dans le sang du Peuple. Nous n'avons pas voulu avoir sur nos mains la tache de Macbeth ; et si les royalistes , depuis , n'ont pas craint de l'avoir sur les leurs, c'est leur affaire. Ils se sont chargés du parallèle; l'histoire tirera la conclusion.

En attendant , il doit rester bien constaté qu'en présence de nombreux obstacles et avec de faibles moyens, nous avons fait de grandes choses. Qui le nie ment.

ÇHAPJTP Xîll,

Jqurnée du 16 avril. — La majorité du gouvernement |)rovi8oir« : MM. Crémieux, Arago, Dupont (de l'Eure), Garnier-Pagés , Marrast , lamar^ tlne. — Conduite die M. de Lamartine, r- L'ei^anisatîon de rStat-major de la ^arde i^afipnale «^ l'origin^ d^ év^fiefiients de ia jfNiniée du 16 avril. — La pressa royalisfe or^apise çon système ()e o^lojjïnie. — : Les corporations ouvrières se réunissent le 46 avril au Champ-de-Mars I«a«r élire quatorce oficiers d'état-major el aller ensuite porter au gouyeri^njent provijjoire |'exprfi«^sip« de leui^ ^r^B^ïc — PéUtioa des puvriers par laquelle ils demandent Tabolitipn de l'exploitation dç Thomin^ par Phorame. — Fureur des ennemis de la Révolution et de ses faux amis. — Prétendue conspiration des clubs. Sous quel prétexte on fait battre le rappel. — Enquête sur le 16 avril. — Entrevue de M. de Lamartine avec Blan qui. — L'UôteWe-Ville changé en forteresse. — Bruits d'assassinat sur deux membres du gouvernement. — Indignation des délégués des corporations ouvrières. — Premier cri de guerre poussé par la contre-rétolution : A bas les communistes ! — Relation du Moniteur. — Promenade quasi-nocturne ; M. Marrast. — Protestation des délégués du Luxembourg. — Véritable portée de la journée du 16 avril. — Attitude du gouvernement provisoire le lendemain de CÈtte journée.

Le 17 mars était apparu aux royalistes comme la révélation d'un nouvel univers. Plus que du bruit de la fusillade, plus que du roulement des canons sur le pavé , ils avaient pris alarme de ce silence épique du Peuple. Leur insomnie les retrouvait traversant Paris, ces calmes légions sorties tout à coup de tant d'ateliers fraternels. Quelle force pour des chefs d'État vraiment pénétrés de l'esprit de la Révolution ! Mais que vaudrait le levier

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d*Àr(^hiq[ièd§ ayx in^i^s d'hoipm^s obstiné? h YQuloi^ Vimotobilité du monde?

La vérité est que 1^ 17 mars, avait profondément troublé la majorité du gpuvernement provisoires, M. de Lamartine surtout.

L'influencç d^ M W^W étîii|;, depuis» restée CQfflme vivante dans le eonsçil* Il y av^it |)ien toigopr^ sept votaats d'un côté, quatre de l'autre; inais derrière les quatre le squvenir du 17 ifl^^rs faisait apparaître yn qnqui^me voyant... I^PcypIe, E^ppH géoé^epsement agité, intelligence mpbile commp le progrès , ê^jn^ susceptible d'enthou^iasipe, }ll. Gréfn^eu^ çn avait pris sqn part^ résqlûipent; mais de tpy^ jps mepibres d^. la mqjprité , ç'élajt le sei^J qui pçi^cbât à ftire pacte avec laRéYQJutipp, M. Ar^çp, qq^ 1^ Sjçiçqce avilit trpp distrpjt de ^a politigyp, s'arrêtait éton^îé d^^^nt ViîWpr^^Ht M. Diîpppt (4e rEurçs), undecesf^omqeç qu'on resppcte et qu'on ^iïïi^ î^lHé^ eu adversaires , avait qpntrp la Révolution et cop|.rp ^on pror pre çœ^r §^ yî^îll^^. ipaipifeçteiii^ôot pITrayée, MM. Gnrnier-Pagès et Marrast cachaient leur inquiétude, celpirpi spug yqe hq|{ile ajlfePtalioi) de ^Qgèirpt,é , cp|nji-là sq^iç les dejiors d'iine activité prompte 9 se répandre en paroles ; etquan^ ^1||I. M^r^^f on devina jt ftisémpnt pes appréhei^sions à sa bouche contractée, à son pQW\ soucieux;, à se§ regards qu'altérait Je §oupçon.

Pour pe qui est dp ]V|, de Jiapîartioe, ij ayait pjii^ par-r ticulièreinent è^ rpprocher au 17 mars d'avoir étp|'fpyvrç des délégués du Luxembourg, pt d'avpir fait passer ep revue, par le gouvernpment , la grande, pacifique et puissante armée des corppratipns ouvrières. Car, li^i qui était si prodigue envers tous de ^ps gvancps pt de pps c^r resses , lui qui recherchait avco tant d'çmprcçsemB^U

Tapprobation des clubs pour en fortifier sa popularité de salons, lui qui entretenait des rapports suivis avec Sobrier, lui. qui se hasardait jusqu'à Blanqui, il s'était toujours montré aveuglément, opiniâtrement hostile au Luxembourg. Est-il vrai que le Socialisme, officiellement discuté, lui ait déplu comme divisant l'attention publique? Est-il vrai que, s'étant réservé la partie théâtrale de la Révolution, il se soit inquiété de ce qui en était le côté sérieux? Est-il vrai que ses familiers l'aient poussé à combattre une popularité qui importunait la sienne? Pour moi, j'ai toujours pensé que la haine dont M. de Lamartine m'honora était parfaitement désintéressée, loyale et sincère. Étranger à la science de l'économie politique, il prit, de très-bonne foi, en aversion des doctrines qu'il n'avait pas étudiées et que la nature de son esprit était, d'ailleurs, peu propre à approfondir. Entouré d'égoïstes qui abhorraient les idées sociales, pour les- avoir trop bien comprises, il ne les jugea dangereuses, lui, que faute de les comprendre. A l'en plaindre, il y a plus de justice qu'à l'en blâmer.

Telle était donc la disposition d'esprit des divers membres delà majorité dans le conseil, aux approches du 16 avril, qui eut pour origine l'organisation de l'état-major de la garde nationale.

n avait été décidé que dans cet état-major la classe ouvrière serait représentée par quatorze officiers tirés de son sein : j'appelai les corporations à se réunir au Champde-Mars pour fixer les choix.

Un mois s'était écoulé depuis le 17 mars. Encouragés par l'impassible modération du gouvernement provisoire, les partis vaincus cherchaient à se reconnaître et commençaient à gronder. Ouant à la presse royaliste, ren-

due, dès les premiers jours, certaine de Timpunité, elle attaquait sans relâche, elle insultait, elle calomniait, elle vouait à l'exécration et des générations futures et de la génération présente un pouvoir qu'elle savait résolu à respecter, dans les injures mêmes dirigées contre lui, la présence de la liberté. Que dis-je? Nous poussions ce respect jusqu'à intervenir de nos personnes entre l'indignation du Peuple et 4a rage de nos iusulteurs. Le Consiiiulionnel ^ étant armé contre moi d*une plume aiguisée en stylet, j'empêchai l'invasion projetée de ses bureaux, en déclarant que je me regarderais comme personnellement offensé par ceux qui oseraient me défendre ainsi. A son tour, la Preise de M. Emile de Girardiu ayant été menacée, MM. de Lamartine et Ledru-Rollin la protégèrent. Mais, pour que la modération d'un gouvernement soit honorable et honorée, il ne faut pas qu'on la puisse attribuer à sa faiblesse. Rien ne dispense mieux de la violence que la constatation de la force. Or, comme le Peuple avait prouvé, au 47 mars, jusqu'à quel point il était capable de demeurer maître de lui, je fus charmé qu'une occasion lui fût offerte de venir dire une fois encore : « Je suis là ! »

De leur côté» les représentants des corporations attendaient avec une impatience légitime et croissante qu'on s'attaquât à leur ennemi, la misère; ils reprochaient au gouvernement né de la Révolution d'hésiter devant un problème qui, résolu, était toute cette révolution; tournant un regard inquiet vers les provinces, vers les campagnes, encore à demi plongées dans les ténèbres, ils se demandaient si leurs espérances n'allaient pas rester étouffées au fond des urnes, sous ce nombre trop considérable, hélas! de boules qui appartiennent aux influences

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de position et de fortune, à Fintriguie, à l'ignorance, au haisard. H fallait donc appuyer le gouvernement proVisoirfe, l^encourager au bieii par des témoignages nôii équivoques de sympathie, mais en mêioie tempà le pousser â Une généreuse ihitiattvô et lui rappeler que, dans sek préoccupations, les inoyens de détruire le prolétariat réclamaient la première place.

C'est sous l'empire dé ces idées que, lé 16 avril, les corporations se réunirent au Champ-de-Mars. Il était convenu qu'après avoir élu lés quatorze officiers devahi faire pJiMié de l'élat-majôr, elles se dirigeraient en non ordre, cotiime ail i7 inars, vers TITôtei-de-Ville, et y apporteraient au gouvernement provisoire, en même temps que l'expression de leurs vœux, celle de leurs sympathies,

(iu'ON DEVAIT TÉMOIGNER PAR UNE OFFRANDE PATRIOTIQUE.

A cet égard, nulle dénégation possible : la preuve de ce que j'avance est écrite au Moniteur ' et dans la pétition môme que les ouvriers, le 16 avril, vinrent lire à THôtel-de-Ville. La voici :

c< Citoyens, lâ réaction lève la tête; la calomnie, cette arec nie favorite des hommes sans principes et sans honneur, (c déverse de tous côtés son venin contagieux sur les vé- « ritables amis du Peuple. Ùesi à nous, hommes de la « Révolution, hommes d'action et de dévouement, qu'il <:c appartient dé déclarer au gouvernement provisoire que ce le Peuple veut lafeéjpiiblique démocratique ; que le JPeu- « plè veut l'abolition de l'exploitation de l'homme par « l'homUié ; que lé Peuple veut l'organisation du travail ce par l'association. Vive la feèpubLiQUE! Vive le iSouvERNE-

6 MENT PROVISOIRE ! )) ^ VAv. le Mo^tthr du n avril.

DE LA RÉVOLUTION CE rÉVRIER. 4H

Ces derniers inots, qui résumaient la pétition en la ierminant» la recotnmandatioit faite aux ourriers de ^e rassembler sans armes, ToArande que venait faire â la H-* chesse publique l'association de leurs généreuses misères, les mesures concertées d'avance pbur que dés personnes étrangères à là maniféstatioh^he pdssettt point, cohime au 17 mars, essayer d'en changer le caractère et le but, tbtit cela prouvait bien que le nenversemerit d'une partie du gouvernement jprovisoire était très-loin de l'esprit des travailleurs convoqués. Mais ils déniandaient au pouvoir de s'occuper de l'organisation du travail par l'iassociatibn; Or, c'était là justement be qui mettait en émoi oii en fureur les ennemis de la Révolution et ses feux àtiiis;

Sur certains complots qui se tràmèrëiit alors, je kûh des choses que je publierai quand le moment sera venu. Mais lever ëntièremBnt le rideau est uH devoir poilr l'accbmcomplissement duquel je me réserve le choix des heiires!

Il avait été dit que, le 18 avril, il y aurait cdhseil, rue de Rivolij au ministère dfes finances, et qiië totls les ihembres du gouvernement provisoire y assisteraieiil. A notre grdndé surprise, M. dé Lamartine y manqba : rioiis àpprîihes qu'il s'était retidii à l' Hdtel-dé- Ville , et nous crûmes detoir en prendre le chemin; chàcuh de holre côté; Je partis avec Albert,

Qiie s'était- il donc passé? Dans sa Lettre aux dix 'âépaf^ tefii^en1s,M. de Lartarliné raconte lui-mêniel:|n'à six heiires du matin des hbmmefe iélés étaient vehbs le [)révénir que 1^ clUbs avaient passé là nuit en délibération; (Ju'ils s'étaient déclarés en permanence ; (Qu'ils aVaient décidé son ostracisme ; qu'un comité dé salut pdblic avait été proclamé, comité composé de quelques membres du gouvernement provisoire, désignés à Ifeûr Insii, et de éertains

noms alors investis d'une puissance d'agitation ; que ces clubs et leurs affiliés allaient se mettre à la tête des ouvriers réunis au Champ-de-Mars pour une élection, les entraîner à rHôtel-de-Ville et y consommer leur attentat contre le gouvernement provisoire *.

Étranges renseignements ! Voici des milliers d'ouvriers qu'on accuse de fournir une armée à des conspirateurs pour renverser un gouvernement. Et il se trouve que chacun de ces ouvriers laisse chez lui son fusil ! Il se trouve que ces factieux, qui doivent assiéger THôtel-de- Ville, apportent pacifiquement à THôlel-de-Ville une patriotique offrande contenue dans un chariot ! Il se trouve que ces insurgés, qui ont résolu de renverser le gouvernement provisoire, terminent par ces mots : Vive le gouvet^nemenl provisoire! la pétition qu'ils viennent lui soumettre !

Non, non, il n'est pas vrai que la convocation des ouvriers ait répondu à un projet quelconque de complot; non, il n'est pas vrai que le gouvernement ait couru, à cette occasion, le moindre péril. Ce qui est vrai, c'est que la contre-révolution, qui se cachait alors, mais qui se cachait partout, et jusqu'au fond des couloirs de l'Hôtel-de- Ville, avait intérêt à transformer, dans les alarmes de l'opinion trompée, cent mille pétitionnaires pacifiques en cent mille factieux, afin de donner lieu ainsi à une intervention violente de la garde nationale. A tout prix, Ton voulait détruire l'impression produite par la manifestation du 17 mars, et Ton espérait d'autant mieux y réussir, que, les ouvriers devant se réunir sans armes, il s'agissait tout simplement de leur opposer des hommes or-mes. Mais, pour cela, que fallait-il? Arriver à faire battre

* Voir le Moniteur du 17 avril.

le rappel. Et comment faire battre le rappel sans un prétexte? De là le bruit artificieusement répandu qu'une vaste conspiration était ourdie; qu'un comité de salut public venait d'être formé ; que le gouvernement provisoire allait périr.

Le fait est qu'après le 16 avril je demandai formeljemeut qu'une enquête officielle fût ordonnée sur ce complot dont on avait tant parlé. Appuyée par Ledru-Rollin, cette proposition passa. M. Landrin fut appelé. Nous le chargeâmes de poursuivre activement une instruction destinée "à mettre au jour les prétendues menées des prétendus conspirateurs. En faisant ordonner une enquête, j'étais sûr d'avance qu'elle n'aurait pour résultat que de dévoiler une intrigue de la contre-révolution. Ce qui est certain , c'est que l'enquête eut lieu et n'attesta que le néant de cette conspiration révolutionnaire du 16 avril, péril imaginaire, encore une fois, prétexte d'une portée odieusement calculée, invention ténébreuse qui menait à un guet-apens !

Quant à M. de Lamartine, il est extraordinaire qu'il ait pu croire à ces formidables dangers dont il se glorifie, aujourd'hui encore, d'avoir sauvé la société. Car, l'homme auquel les rumeurs du 16 avril attribuèrent surtout des pensées de renversement, c'était Blanqui. Or, M. de Lamartine avait eu avec Blanqui une entrevue particulière, de laquelle, d'après sa propre déclaration, il était demeuré três-satisfait \ Et cette entrevue, à quelle époque avait-elle eu lieu? la veille

DUl6 AVRIL '!...

* Voy. la Gazelle de$ Tribunaux du 47 mars 4849, procès de Bourges, déclaration de M. de Lamartine.

* Ibid. Déclaration de Blanqui.

Il faut tout dire : on mit en avant des inquiétudes simulées pour masquer les inquiétudes réelles. L'ascendant que le Luxembourg avait pris sur le Peuple, Teffet moral d*un second i7 mars, le spectacle d'une manifestation d'autant plus imposante qu'elle devait être pacifique, la revue , enfin , la solennelle revue des forces du Socialisme, c est-à-dire du monde nouveau, voilà ce qu on re* doutait, mais ce qu on ne pouvait pas dire.

Tel est l'aspect sous lequel doivent être envisagées et jugées les mesures prises par M* de Lamartine dans la matinée du >I6 avril, mesures qui eussent été sans valeur, sans portée et sans résultat , si M. Ledru^RoUin n'avait pas fait battre le rappel , trompé qu'il était par de faux rapports.

Comment exprimer de quelle douleur Albert et moi nous fûmes saisis , lorsque, en approchant de THôlel-de- Ville , nous vîmes la place de Grève hérissée de baïonnette«( et la maison commune changée en forteresse? Pourquoi cet appareil de guerre? Contre qui ce luxe de précautions menaçantes ? Était^^ce contre ces ouvriers qui y dans ce moment même , formaient de leurs derniers centimes , noblement rassemblés , una Qollecte destinée au gouvernement provisoire? Était-ce contre ces pétitionnaires, qui allaient venir, sahs arkcis st au cm m: vivk iir GODVEBNftMBMT pRovisoiM , émettre devant un pouvoir ré** publicain le vœu le plus légitime , le plus sacré qui fut jamais? On parlait d'un mystérieux comité de salut public, on nommait Blanqui; mais, s il étoit vrai qu'en elï^t des agitateurs eussent projeté le renversement de la majorité du conseil, auraient-ils pu réussir sans l'appui des ouvriers rassemblés au Champ-de-Mars? Évidemment non. Or , nous savions que cet appui n'avait été ni promis ni

même céclamé. Pourquoi donc, et contre qui cet appareil de guerre?

Ce fut sous l'empire d'une amère et sombre sollicitude qu'Albert et moi nous entrâmes à rHôtel-de^Yille. Il offrait , en ce moment , le plus singulier spectacle. La dë« fiance éclatait dans tous les regards , une anxiété vague se peignait sur tous les visages; les uns couraient de côté et d'autre d'un air effaré; les autres , immobiles et comme frappés de stupeur , regardaient passer devant eux cette agitation sans but. À travers le flux et le reflux des hommes armés qui inondaient les escaliers et les corridors , nous pénétrâmes dans la salle du ConseiK où M. de Lamartine était occupé à écrire. Aux observations que nous' lui adressâmes, il répondit,, non pas comme il Ta cru depuis S avfc fierté et une eolère mal contenue ^ mais, au contraire , avec une extrême politesse et la réserve que lui commandait le caractère des deux hommes qui lui parlaient. Car il n'était pas sans nous connaître!

Pendant ce temps, des inconnus allaient semant dans chaque quartier de la ville des mensonges dont l'effet avait été perfidement prévu. Vers le milieu du jour, un homme courut au Luxembourg annoncer que j'avais été tué d'un coup de poignard au club de l'Hippodrome, et, avant qu'on eût pu l'interroger, il avait disparu. Presque au même instant l'on apprit qu'un messager à cheval par* courait rapidement le faubourg du Temple et répandait partout la nouvelle que je venais d'être assassiné. C'était aussi ce qu'annonçaient à grand bruit, dans le faubourg Saint-Marceau, les tambours chargés de battre le rappel. On entendit crier par les rues: «Le Luxembourg est me-

* Voy. son livre >ur la Révolulîon de février, p. 551 du V volume.

>HC PAGES d'histoire

« nacé. » D'où un mouvement de trépidation qui aurait pu amener les plus grands désastres. Une compagnie d'étudiants valeureux alla au Luxembourg offrir ses services; elle y resta en armes jusqu'au mardi soir. A son tour le comité de la Société des Droits de Thomme envoya prévenir que de nombreuses permanences avaient été disposées dans les >H* et >! 2' arrondissements, et qu'au premier signal 3,000 hommes armés occuperaient la cour du Palais.

Sur un autre point de Paris , au Champ-de-Mars , des émissaires avaient secrètement reçu mission d'ameuter les classes ouvrières et de faire tourner en révolte la manifestation projetée. Le mot d'ordre était: « Ledru-Rollin a été pendu et Louis Blanc assassiné ^ » Exécrable provocation à la guerre civile, et qui aurait eu peut-être un succès horrible, si, heureusement, pour en détiuiirc l'effet et en démentir la formule , les délégués du Luxembourg n'avaient pas été là!

L'Hôtel- de- Ville , comme je Tai déjà dît, était devenu place de guerre, et c'était la baïonnette au bout du fusil que la garde nationale en défendait les abords. Lorsque, après avoir longé les quais dans le même ordre , avec la même attitude qu'au >! 7 mars , les corporations ouvrières touchèrent à la Grève , la garde nationale leur barra le passage, et leurs délégués ne parvinrent qu'à grand' peine à pénétrer jusqu'à l'Hôtel-de-Ville. J'y étais , avec mes collègues, dans la'salle du Conseil, quand, la porte s'ouvrant , une voix cria que les délégués des corporations avaient paru; qu'ils parlaient d'en appeler de l'injure qu'on leur faisait à la place publique soulevée; qu'ils de-

^ Vof . la Gazelle des Tribunaux du 24 mars 4849. Procès de Bourges, déposition de Klein.

mandaient violemment à me voir. Je courus à eux aussitôt, suivi d'un de mes collègues, M. Crémieux. Us étaient, en effet, dans un accès d'indignation inexprimable. «Quoi ! « s'écrièrent-ils avec véhémence en m' apercevant , nous ce venons ici assurer le gouvernement provisoire de nos « sympathies , de notre appui ; nous venons sans armes c< lui faire connaître nos vœux ; nous venons , précédés ce d'un chariot qui porte l'ofTrande de nos dernières rescc sources aux besoins de la République... et l'on nous recc çoit comme des factieux ! Et l'on ferme au Peuple la ce place de Grève ! Et aux députés de ce peuple, les agents ce du maire de Paris n'ont su ménager qu'une réception ce pleine d'insulte! »

Les circonstances ne motivaient que trop cet emportement. Toutefois , je m'empressai de le calmer par des paroles conciliatrices. Rejetant sur la nature des bruits qui avaient couru les préparatifs et la réception dont les délégués repoussaient avec tant de vivacité l'injure inattendue, je ne négligeai rien pour détourner du gouvernement provisoire une responsabilité d'où serait sortie la guerre civile. Les représentants des corporations ayant demandé pourquoi il était interdit aux ouvriers de défiler devant THôtel-de-Ville, je mandai le colonel Rey et je lui ordonnai de prendre, pour que cette démonstration eût lieu, toutes les dispositions convenables. Il s'agissait de tracer un chemin à travers la garde nationale qui couvrait la place de Grève : je recommandai au colonel Rey de pourvoir à ce que ce chemin passât le long de l'Hôtel-de-Ville. Mais tout loyal effort échoua contre un mauvais vouloir qu'encourageaient bassement d'obscurs émissaires de la mairie de Paris, cachés dans la foule. Les ouvriei*s, sans armes, furent donc obhgés de défiler entre deux masses

compactes de gardes nationaux armés, sur une longue ligne, fort étroite, et quon affectait de couper, de dix minutes en dix minutes, pour enlever à la manifesta* tion ce qu'elle aurait pu avoir d'imposant* Placé avec mes ooUègues à une fenêtre de THôtel-de-YiUe , je vis de loin des milliers de chapeaux agités en F air, des milliers de bras étendus; mais les cris d'affection, d'enthousiasme, de fraternel espoir que poussaient les travailleurs n'arrivaient pas jusqu'à nous, étouffés qu'ils étaient par un cri de haine, le premier que la contre^révolution eût fait entendre : A bas les communistes!

Après le défilé des corporations, la garde nationale s'étant insensiblement écoulée , une immense foule dépeuple envahit la place de Grève, qu'à son tour elle occupa tout entière. Voici en quels termes le Moniteur raconte ce qui eut lieu alors :

« Vers cinq heures environ , le bruit s' étant répandu ce que les jours de quelques membres du gouvernement « avait été menacés , une fbule immense est venue sur la « place de l'Hôtel-de^Vilie les demander à grands crîs« Les « apereevant bientôt à une des fenêtres de rHôtel-de-Ville, « le Peuple a témoigné sa joie par les plus vives aeolac< malions. Parmi les députations , il y en avait uiie qui a était venue, dès le matin» de la commune d'Ivry, oon" a duile par le même sentiment d'inquiétude. Elle est ence trée l'arme au bras pour demander avec instance le « citoyen Louis Blanc. Ce citoyen s'étant rendu à cet (( appel , la députa tion a salué sa présence avec enthoua siasrae S »

Ainsi furent déçus, dans une partie de leurs espérances,

y Yoy. le UMleur du 17 avril 1848.

DE Là nÉVOiUTlOK DE FEVl^lER. 1 1

ceux qui , sur de fausses nouvelles, avaient fondé de honteux calculs. Mais , sous d'autres rapports , il y avait eu victoire, puisque la manifestation avait été troublée. Triste victoire, d'ailleurs, dans laquelle l'intrigue n'eut pas même quoique heureuse, les honneurs de l'habileté! Car, que fallait-il pour que le génie de la ruse succombât misérablement? Que l'ordre du rappel ne fût pas donné? Et qui pouvait prévoir qu'il le serait?

La nuit était descendue sur Paris. De tous les membres du gouvernement provisoire, il ne restait plus à FHôtelde-Yille, dans la salle du Conseil, que mon collègue Flocon et moi. Sur la place de Grève , quelques groupes attardés témoignaient seuls du récent passage de la multitude et des émotions du jour. Cependant le cri : Mort aux communistes ! retentissait, poussé avec plus de force, avec plus de violence, à mesure que la foule diminuait. Flocon me fit part alors d'une remarque de nature à jeter une triste lumière sur les événements. « Voyez-vous , me ditce il en me montrant une centaine d'individus à figure Ci sinistre qui se tenaient pressés contre la grille de l'Hôtelc< de-Ville, voyez-vous ces hommes? Ils sont là depuis ce c( matin: je les ai observés attentivement» et il n'est pas c< douteux pour moi qu'ils appartiennent à une police ce particulière. Ce personnage à lunettes vertes que vous ce apercevez au milieu d'eux les dirige, et c'est à un signal c< toujours donné par lui que les clameurs s'élèvent. »

Tout à coup le bruit du tambour se fit entendre. C'était une légion de la garde nationale qui arrivait à la olarté des flambeaux. Pourquoi cette promenade quasi nocturne? Celui-là seul aurait pu le dire qui l'avait provoquée ; et celui qui Tûvait provociuée, quel clait-ll? On nous nomma M. Marrast.

Je descendis sur la place avec Flocon pour voir défiler les gardes nationaux, et je pus me convaincre de la vérité des remarques de mon collègue. Pendant que les bataillons passaient devant THôtel-de- Ville, les individus rangés contre la grille s'épuisaient à pousser des cris de haine et de mort, dont il s'agissait de renvoyer dans Paris le funèbre écho. Indigné, j'allai droit à un de ces malheureux et je lui dis vivement : ce Pourquoi ceux dont vous « demandez la mort méritent-ils de mourir? » Il balbutia qu'il l'ignorait, qu'il criait ce qu'on lui avait ordonné de crier, et il se perdit dans la foule. La même épreuve, tentée, je crois, par Flocon, eut un résultat semblable. Toutefois, sur ce dernier point, je n'oserais répondre de la fidélité de mes souvenirs *.

Voilà quelle fut la première campagne de la contrerévolution contre le Socialisme.

Le lendemain, émus d'une légitime et noble colère, les délégués du Luxembourg allaient porter à l'Hôtel-de-Ville la protestation suivante, document historique de la plus haute importance * :

* Peut-être s'expliquera-t-on aisément le rôle que put jouer, dans la journée du 16 avril, certaine police occulte, si on veut méditer le passage suivant du rapport de M. Ducos sur les comptes du gouvernement provisoire :

é( M. Armand Marrast, qui appartenait à la fraction modérée du gouver- « nement provisoire, fut chargé, en sa qualité de maire de Paris, de faire 4( une police particulière. D'après la déclaration de M. Marrast, d'après les « témoignages nombreux que nous avons recueillis et dont nous parlerons « plus tard, cette police n'eut rien d'officiel ; elle ne fut pas même le re- « sultat d'une décision régulière et formelle ; mais elle n'en fut pas moins « très-active et très-puissante. On peut dire qu'elle fut convenue entre les <( membres modérés du gouvernement^ à demi^mols et par accord mute tfiel. » (Voy. le Moniteur du 26 avril 1849.)

• Yoy. le Moniteur du 19 avril 1848.

ce Citoyens ,

c( Notre manifestation d'hier a donné lieu à des manœuvres contre-révolutionnaires, à mille bruits mensongers ; et aujourd'hui même elle reçoit, dans certains journaux, des commentaires aussi dangereux qu'absurdes.

« D'un autre côté, les fausses rumeurs qui avaient précédé notre arrivée à rHôtel-de- Ville dans la journée d'hier, y ont donné lieu à un malentendu à propos duquel il est de notre devoir de nous expliquer nettement.

ce Nous commençons par affirmer sur l'honneur qu'en nous réunissant au Ghamp-de-Mars, pour nous rendre de là à l'Hôtel-de-Ville , notre but n'a pas été autre que celui-ci :

c< 1* Élire quatorze d'entre nous pour faire partie de l'état-major de la garde nationale;

c< 2" Prouver que les idées d'organisation du travail el d'association, si courageusement soutenues par les hommes qui se sont dévoués à notre cause, sont les seules idées du Peuple, et que, suivant lui, la Révolution de février serait avortée, si elle ne devait pas avoir pour effet de mettre un terme à l'exploitation de l'homme par l'homme ;

c< 3*" Enfin, offrir au gouvernement provisoire, après lui avoir exprimé nos vœux, l'appui de notre patriotisme contre les réacteurs.

c( Voilà ce qu'ont bien clairement prouvé la devise écrite sur les bannières de nos corporations, le texte de la pétition remise par nos députés à l'Hôtel-de-Ville, le calme inaltérable de notre attitude, et l'offrande apportée par nous au gouvernement provisoire de la République.

ce D'où vient donc que la garde nationale a été convoquée exlraordinairement et en armes comme en un jour

122 rÂGËs d'histoire

de danger? D*où vient qu'avant l'arrivée à l'Hôtel-de-Ville de nos représentants et amis, les citoyens Louis Blanc et Albert, nos délégués, ont reçu un accueil qui avait tous les caractères de la défiance?

« Nous connaissons maintenant ce qui en est et nous allons le dire :

« Précisément parce qu'ils savaient ce que notre manifestation avait de calme, de vraiment républicain et de favorable à la Révolution populaire de février, les réacteurs ont d'abord fait courir le bruit que nous voulions renverser le gouvernement provisoire au profit du citoyen Blanquî, de manière à exciter contre nous tous ceux qui voient dans Inexistence du gouvernement provisoire une garantie de l'ordre et de la liberté.

c< En même temps des émissaires de la réaction allaient colportant cette monstrueuse calomnie, que les citoyens Louis Blanc et Albert nous avaient encouragés à scinder violemment le gouvernement provisoire, calomnie contre laquelle nous protestons de toutes les forces de notre âme indignée.

ce Si nous avions voulu renverser le gouvernement ou le changer, nous ne nous serions pas réunis sans armes au Champ-de-Mars, nous aurions pris des mesures pour nous trouver, non pas comme hier au nombre de 100,000, mais au nombre de 200,000, ce qui nous eût été facile. Enfin, nous n'aurions pas fait entre nous cette collecte que nous avons été porter à l'Hôtel-de- Ville, et nous n'aurions pas terminé notre pétition par ces mots : Vive le Goavernenwil provisoire I

a Voilà ce qu'il était bon que nous fissions connaître à tous.

c( Nous devons aussi dénoncer comme une preuve des

DE Là Révolution de février. 423

manœuvres employées par certains agents de la réaction, k nouvelle qu'on avait attenté aux jours du citoyen Louis Blanc, nouvelle semée, sans aucun doute, dans des intentions de désordre, mais dont heureusement nous avons pu connaître assez tôt la fausseté, et cpii n'a servi qu'à prouver à tous combien était intime et profonde, quoi qfu'en disent les réacteurs, l'union du Peuple et de ceux en qui il a mis sa confiance.

« Il faut donc qu'on le sache bien, riert dans la journée d'hier n'était de nature à motiver les alarmes* Le Peuple sait qu'il est fort : il lui est permis de rester calme. I) est là pour défendre la Aévolutjon telle qu'il la comprend ; sôus sa sauvegarde elle ne périra pas*

a Nous confions cette protestation au gouvernement •provisoire, et nom le prions de vouloir bien la rendre publique.

« Paris, ce 17 avril 1848 ,

c< Les déléguée des corporatime «

c( Lagarde, président du comité central ; c< DuMOND, GoDiN, vice-présidents , « A. Lefaure, secrétaire, »

La journée du 16 avril n'avait pas répondu complètement à l'atteiite des hommes qui, d'une main si impru* dente, y avaient semé la haine et la discorde ; mais les partis vaincus en Février avaient retrouvé la voix, et ils allaient évidemment se préparer à de plus hardis desseins. .11 fallait donc réparer autant que possible le mal accompli, en adoptant des mesures énergiques, propres à saisir

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