CHAPITRE XIV
La police de M. Armand Marrast démasquée par le rapport de M. Ducos d l'Assemblée nationale. — La majorité et la minorité du Conseil se dîvi« sent en deux camps bien tranchés. -^ Bôle particulier de TA, Grémieux. — Alliance de MM. Marrast et Marie avec M. Bûchez. •— Opinion de ce dernier sur les massacres de la Saint-Barlhélemy. — MM. Marrast et Marie forment le projet d'aller passer en revue, à Saint-Maur, les ouvriers des ateliers nationaux , la veille des élections ; oh fait distribuer aux ouvriers une paye supplémentaire. — Lettres de M. Bûchez à M. Emile Thomas. — Pourquoi la revue n'eut pas lieu. — Distribution des listes électorales foites à la mairie de Paris et d'où sont écartés les noms de Louis Blanc, Albert, Flocon et Ledru-BoUin. --L'argeptde l'État est employé paç M. Emile Thomas au succès de ces déloyales menées. — Extrait du rapport de M. Ducos. — Conduite désintéressée du Luxembourg, en opposition avec celle de la mairie de Paris. — » Je propose, sur trente-quatre candidats à la représentation nationale, de choisir vingt travailleurs. — Une commission d'examen est nommée pour préparer la liste des candidats. — Programme des questions qui devaient être adressées à chaque candidat. — Séances de la commission. — Pierre Leroux se présente devant elle ; simples et belles paroles prononcées par l'illustre philosophe. — Pour payer les frais de leur modeste repas, les délégués font entre eux une collecte qui s'élève à 42 francs. — Fausses listes électorales distribuées par la mairie de Paris. — Circulaire adressée aux commissaires dans les départements au sujet des élections.
On a VU, par nn passage extrait du rapport de M. Ducos sur les comptes du gouvernement provisoire, que M, Armand Marrast , suivant ses propres aveux , s'était donné, dans le sein du gouvernement provisoire, Thonnêle mission de faire espionner la minorité du con-
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seil, au profit de la majorité dont lui-même faisait partie.
Que cette trahison se soit révélée trop tard pour être déjouée ; qu elle ait été connue il y a quelques mois seulement et grâce au compte rendu dessommesqu elle avait coûtées à rÉtat, on ne doit pas s'en trouver surpris. Les manières de M. Marrast, à Tégard de tous ses collègues, étaient si affectueuses 1 II gardait avec tant d'art le secret de ses antipathies ! Son rôle ostensible était si bien calculé pour donner le change sur son rôle occulte! D'ailleurs, il faut le dire ; ceux qui passaient leur vie dans les hautes ré* gions où s'agitaient les destins de la République, auraient eu à descendre trop bas s'ils avaient voulu s'enquérir des menées vulgaires et des défiances de l'Hôtel-de^YiHe,
Mais ce fut principalement à fausser les élections que s'employa l'obscur génie qui dirigeait la mairie parisienne ; et ce que je vais raconter ici, nul ne sera tenté de le contredire, ceux que j'accuse ayant par leurs propres déclarations fourni les preuves dont je m'armerai contre eux.
Il y avait dans le Conseil , on Ta vu, deux pensées bien distinctes : l'une représentée par MM. Flocon, Ledru- Rollin, Albert et moi; l'autre par MM. Garnier Pages, de Lamartine, Marie, Arago, Marrast, Dupont (de l'Eure). Quant à M. Crémieux, cette justice lui est due que, sans appartenir d'une manière absolue à la minorité, il se prononça le plus souvent dans le sens de la Révolution, qu'il servit, en mainte occasion décisive, avec beaucoup de chaleur, d'énergie et d'éloquence.
Le moment des élections étant venu, on put se demander, dans le publie, avec une curiosité inquiète, à laquelle des deux pensées qui divisaient le gouvernement provisoire l'urne électorale assurerait la victoire.
A. la mairie de Paris, cette préoccupation revêtit, dès Fabord, un caractère étrange.
M. Marrast comptait au rang de ses assesseurs un écrivain connu pour avoir mêlé monstrueusement dans ses livres la démocratie et le papisme, Saint-Just et Loyola, Robespierre et Joseph de Maistre. Révolutionnaire de sacristie, prêtre en habit noir, M. Bûchez avait fait une doucereuse et dévote apologie des massacres de la Saint- Barthélémy ^ , la grande maxime des Jésuites étant , comme chacun sait, que « le but justifie les moyens.» M. Marrast ne pouvait donc s'appuyer sur un plus utile auxiliaire. L'un et l'autre , ils se concertèrent avec M. Marie pour imprimer au mouvement électoral une direction conforme à leurs desseins. Voici quels furent les moyens adoptés :
Les élections devant avoir lieu le 23 avril, il fut convenu que, la veille, MM. Marrast et Marie passeraient en revue les ouvriers des ateliers nationaux, rassemblés à Saint- Maur. On décida, en outre, que chacun des ouvriers,
^ a II n'entre pas dans le plan de cette Introducdon de parler de cette ((Sanglante exécution (la Sainl-Barthélemy). Pour en donner une idée a exacte et présenter l'histoire dépouillée des sophismes de parti qui en ont (( caché les causes, il nous faudrait entrer dans de trop longs détails. Il (( suffit de dire que, mettant de côté les motifs de la cour, le sentiment qui « poussa le peuple à permettre cette terrible action était uwe colère trop (( JUSTIFIÉE, où il y avait autre chose que du fanatisme religieux. Ce fut la a noblesse qui fut frappée, cette noblesse qui depuis si longtemps trou-< « blait les destinées du pays. Goligny lui-même, dont les écrivains ont « porté si haut le caractère, était , des nobles , le plus indépendant et le (( plus ambitieux. Il était coupable de plus d'une atteinte à la nationalité.* « Entre autres, il était accusé d'avoir livré le Havre aux Anglais en 1562.))
(Introduction à V histoire fHirlemerUairef de Bûchez et Roux, 4" vol., p. 156 )
ainsi réunis la veille de l'élection, recevrait une paye supplémentaire.
JeTai déjà dit : j'entends ne rien avancer dans ce livre que sur preuves irrécusables. Je vais donc laisser la parole à M. Emile Thomas.
Après avoir déclaré que cette idée, soumise par lui à MM, Marrast et Marie, fut accueillie avec la plus vive satisfaction, parce qu'une semblable fête était destinée à leur donner une grande prépondérance, il s'exprime ainsi :
c< En conséquence, dès le 21 au matin, j'avais tout fait « préparer pour cette revue, qui devait avoir lieu au champ « de manœuvres de Saint-Maur, le 22, et se terminer le a soir par une réception officielle des délégués dans la « salle du Palais de la Bourse, par les deux membres du « gouvernement provisoire. A cette occasion, et pour les « indemniser des frais que leur déplacement leur eût « causés, les ouvriers devaient, non pas être tous payés « comme en un jour de travail, mais recevoir seulement « une paye supplémentaire de 50 centimes *. »
Il parait qu'on craignit les commentaires ; car, dans la journée, M. Emile Thomas reçut de M. Bûchez une lettre où il était dit :