MAIRIE DE PARIS
« 21 avril 1848.
« Mon cher Emile , la nuit porte conseil. J'ai pensé « qu'une revue des ateliers nationaux ressemblerait trop « à une manœuvre électorale. J'ai communiqué cette « crainte à Marrast et à Recurt. Ils ont pensé comme « moi...
« Signé Bûchez *. »
^ HUloire des ateliers nationaux f par M. Emile Thomas, p. 215. * Ibid., p. 214.
Aussitôt, d'après ce ^u il raconte lui-même, M, Emile Thomas courut à rHôtei-ile- Ville. Il représenta à M. Bûchez Jles inconvénients d'un conlremandetneiU ; illui fit observer que « PEU IMPORTAIT l'impression produite, lorsque, en dé-
« FINrriVE, LE BUT SERAIT ATTEINT TOUT ENTIER OU frofil de la
€< modération et delà sagesse ^ »
En d'autres termes, aux yeux de M. Emile Thomas, le but justifiait les moyens.
Il en était de môme, il faut le croire , aux yeux de UU. Bûchez et Marrast, puisque M. Emile Thomas ajoute : « M. Bûchez goûta mes raisons, et me mena chez M, Mar-
« fiAST, QUI RIÎVINT ENTIÈREMENT A MON AVIS *. » Eu COUSé-
quence, M.fiuchez écrivit de nouveau pour coulremander le contrecom mandement '.
Malgré tout cela, la revue n'eut pas lieu. Pourquoi? C'est ce que M. Emile Thomas n a pas su probablement et ce que je suis en mesure de dire.
Informé de ce que la mairie projetait, j'avais porté la question au conseil, et, sur mes observations, il avait été décidé que, si la revue de Saint-Maur avait lieu, ce serait, non pas en présence de deux membres du gouvernement provisoire seulement, mais en présence du gouvernement tout entier. — Quanta la paye supplémentaire, j'ignorais ce détail caractéristique, et Ton n'en parla pas.
Toutefois, l'heure approchant, le projet fut abandonné par ceux mêmes qui l'avaient conçu. Et en effet, si tous les membres du gouvernement étaient appelés à paraître dans cette manifestation , que devenait le but indiqué plus haut par M. Emile Thomas? Comment faire servir
^ Histoire des Ateliers nationaux, par M. Emile Thomas, p. 243.
« Ihid,
une semblable fête à donner a MM. « Marrast et Marie une grande prépondérance?» Comment savoir si l'épreuve tournerait « au profit de la modération et de la sagesse, » telles qu'on les entendait à THôtel-de-Ville?
Mais la mine des aveux instructifs n'est pas encore épuisée. Et» par exemple, c'est M. Emile Thomas lui«même qui veut bien nous apprendre que la mairie de Paris fit imprimer à un million d'exemplaires» sur papier rose, une liste électorale où les noms de MM. Louis Bland, Albert, Flocon et Ledru-Rollin n'existaient pas ; que cette liste fut distribuée par des hommes connus pour appartenir d*opinion à la mairie ; qu'elle fut envoyée aux maires d'arrondissement sur lesquels on pouvait compter ; qu'enfin elle fut répandue par M. Barthélémy Saint-Hilaire ^
« Nous avons pensé à quelques retranchements à opé- « rer, écrivait M. Bûchez, le 24 avril, à M. Emile Thoa mas. Veuillez voir le ministre. »
Et comme, en citant cette phrase, H. Emile Thomas craint que le lecteur ne la trouve trop obscure, il a soin de l'expliquer en ces termes :
a Cette note est relative à la composition des listes « électorales. Les noms de MM. Louis Blanc et Albert en ce avaient été d'abord écartés; il est question là de ceux « de MM. Ledru - Rollin et Flooon, qui le furent égalece ment '. »
Ce qu'on aura peut-être quelque peine à croire et ce qui n'est pourtant que trop certain , c'est que M. Emile Thomas ne se fit pas scrupule d'employer l'argent de l'État au succès de ces déloyales menées. Prenez le rap-
i Hiêtoirg de»aUU$ri nitiomvx, par M. Emile Thoma, p. fi16. ' IM., p. SIÙ.
port de M. Ducos sur les comptes du gouvernement provisoire {Moniteur du 26 avril 4849), et vous y lirez :
c< Il résulte des déclarations de M. Gariépuy que, quelce que temps avant les élections du mois d'avril 4848, c< M. Emile Thomas lui donna l'ordre de mettre d'abord c( trente-six hommes de sa brigade à la disposition de « M. Mouton, qui était président de l'Union des travail- « teursj dans le but de l'aider à répandre les listes élec- « torales. Plus tard, de nouveaux ordres furent donnés c< pour que les huit cents artistes fussent employés à la c< même œuvre, dut-on accorder a chacun d'eux 5 francs <( PAR jour.
Âh ! c'est à en rougir de honte ! Et comment ne pas reculer de dégoût en voyant quel impur limon contenaient les bas-fonds d'une Révolution si glorieuse! Mais n'admirez-vous pas qu'on ait eu l'effronterie de m'attribuer la création des ateliers nationaux, alors que leur directeur ordonnait aux brigadiers de faire répandre, à prix d'or, les listes électorales où lui et ses patrons de l'Hôtel-de-Ville avaient rayé mon nom? Voilà ce que, dans un certain monde, on appelle de l'habileté! Détournons la tête.
Cependant, puisqu'on se décidait à faire ces déclarations dégradantes, il fallait trouver moyen d'en atténuer l'effet. Aussi M. Emile Thomas cherche-t-il dans son livre à présenter les manœuvres électorales de l'Hôtel-de-Ville comme desimpies représailles envers le Luxembourg. Malheureusement cette assertion, donnée pour excuse à l'intrigue, tombe devant des preuves tirées de documents qu'on ne récusera point.
Le rapport de la commission d'enquête, rédigé par mes ennemis, dans le but avoué de me perdre, renferme un
discours de moi que je puis rappeler avec autorité, puisqu'il n'était pas destiné à voir le jour et qu'il se compose de notes sténographiées, recueillies et rassemblées d'une main complaisante par mes accusateurs eux-mêmes. Eh bien ! que s'est-il passé lorsque, au Luxembourg, il a été question de la liste électorale à former? Je cite :
c< Une voix : Vous devriez la faire vous-même,
c< Louis Blanc : Je ne. le puis pas, parce que je suis « membre du gouvernement provisoire*. »
De fait, s'il existe un homme assez osé pour prétendre que j'aie, même par voie indirecte, fait exclure de la liste électorale du Luxembourg un seul de mes collègu es, que cet homme se lève ! .
Je suis intervenu cependant, mais veut -on savoir comment? Je vais le dire, toujours en prouvant mes affirmations.
Appelé pour la première fois à l'exercice de son pouvoir souverain, le Peuple paraissait vivement ému du désir de donner pour représentants au travail... des travailleurs. Paris avait trente-quatre candidats à présenter, et il m'était revenu que, sur ce nombre, il était question, parmi le Peuple, de nommer 24 ou S!5 ouvriers. Ce chiffre me sembla exagéré, et je m'en expliquai nettement devant les délégués du Luxembourg.
c< Vous me permettrez, leur dis-je, de vous parler avec « franchise ; il serait très-important, dans votre intérêt, « que votre liste ne se composât pas tout entière d'ou- « vriers... Parmi les hommes qui ne sont pas ouvriers c< comme vous, il y en a — vous en connaissez quelquesa uns — qui le sont par le cœur et par les entrailles; il y
^ Rapport de la commission d'enquête, PWol., p. 421.
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« en a qui vous aiment comme s'ils avaient partagé vos c( douleurs; il y en a qui, sans avoir été réduits à la dure « nécessité de se vouer douze, treize, quatorze heures « par jour à un travail manuel de nature à ôter à Tintel- <( ligence une partie de son développement, n*en ont pas « moins consacré leur vie à étudier vos misères, vos in^ « térêts, qui les connaissent, qui sont en état de les dé- « fendre, qui le veulent, qui le feront... Je vous propose- « rai donc, sur les trente-quatre noms, d'en choisir vingt « appartenant à la classe ouvrière, et quatorze apparte- « nant à la catégorie de ceux qui, n'étant pas ouvriers, (i ont donné des gages au Peuple \ »
Le lecteur remarquera que le chiffre proposé par moi laissait place, sur la liste des corporations, et pour mes àùMte collègues, et pour les deux ministres qui n'étaient pas membres du gouvernement provisoire. De sorte que je m'étudiais à tenir la porte de la liste électorale ouverte à ceux-là mêmes qui, pendant ce temps, ne songeaient qu'à me la fermer !
Il est vrai que sur leur liste les corporations n'admirent que quatre des noms du gouvernement provisoire, ceux de Ledru-ftôllîn, d'Albert, de Flocon, et le mien. Mais qu*y avait-il là dont on dût s'étonner? Est-ce que la séparation du conseil en deux groupes inégalement révolutionnaires n'était pas Un fait connu, éclatant? Est-ce qu'il h' était pas naturel que le cours des préférences populaires fût dans le sens de la minorité, qu'on savait représenter d'une manière plus spéciale le sentiment et les intérêts du Peuple? En quoi pouvûis-je répondre du résultat de suffrages dent la liberté devait être et fut tôu-
1 Rapport de la commission à* enquête^ i®^ vol., p. 1 21 .
jours sacrée à mes yeux? M'eût-on mis dans h main la clef des urnes, je Taurais jetée au loin avec indignation et frayeur. Ce qui est vrai, ce que nul n'aura Taudacô de nier publiquement , c'est que les délégués du Luxembourg fixèrent leurs choix en dehors de toute influence personnelle, et après Texamen le plus sérieux, le plus approfondi , le plus impartial des opinions et des titres de chaque candidat travailleur.
Voici comment les choses se passèrent.
n ftit convenu que chaque corporation présenterait un candidat; que les candidats auraient à comparaître devant une commission chargée de leur foire subir un interrogatoire; que les réponses seraient consignées dans un procès-verbal, après avoir été sténographiées; que le procès-verbal serait lu en assemblée générale, les candidats présents 5 et que, d'après ces données, rassemblée dresserait la liste des vingt noihs à désigner aux suffrages populaires.
Ainsi, rien ne devait être donné ni à la faveur, ûi à l'engouement, ni à la camaraderie, ni à quelque influence ôftieielle que ce pût être.
Trois semaines seulement séparaient le jour des élections générales de celui où furent arrêtées les bases que je viens d'indiquer.
Ce fut le 5 mars 4848 que la commission d'examen fut formée. Elle se composa des citoyens : "Vîez , délégué des typographes; Six, délégué des tapissiers; Bonnefond, délégué des cuisiniers; Passard, délégué des brossiers; Pemot, délégué dès ébénistes en meubles ; Duchêne, délégué des compositeurs.
Où siégerait celte commission! Il ne manquait cmes pas de salles pour la recevoir, dans le Luxembourg, de-
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venu la maison du Peuple. Mais les délégués ne voulurent pas fournir à la contre-révolution un prétexte pour suspecter l'indépendance de leurs choix en calomniant mon influence ; et, comme leur fierté aurait trop souflert soit des refus de THôtel-de-Ville , soit de ses dons , ils durent se mettre en quête de deux misérables chambres de dix pieds carrés , eux , les représentants de ces puis santés cohortes dont la générosité gardait tant de palais demeurés vides I
Avec beaucoup de grâce et de courtoisie , M. Dumas offrit le logement particulier qu il occupait à la Sorbonne, en sa qualité de professeur de chimie : ce fut là que la commission d*examen alla s'installer.
Un président et un secrétaire furent nommés; on rassembla les procès-verbaux des corporations, constatant la validité des candidatures , et Ton fit savoir par lettres à chacun des candidats le jour et Theure où il serait entendu.
Les principales questions étaient celles-ci :
Que pensez-vous des institutions actuelles?
Quelles sont vos idées en matière de religion? Êtes-vous pour la liberté des cultes? Les cultes doivent-ils être salariés par l'État?
Quelles sont vos vues sur l'organisation du travail?
Quelles réformes croyez-vous qu'on doive introduire dans la magistrature?
Gomment entendez-vous l'organisation de l'armée? Quel rôle doit être le sien, maintenant, et plus tard ?
Sur quelles bases doit reposer, suivant vous, le système des impôts?
Quelle est votre opinion relativement au divorce?
Que pensez-vous des relations à établir entre la France
et les divers peuples de TEurope, notamment TAllemagne et ritalie?
La commission siégea huit jours durant. Elle entendit soixante-dix candidats, présentés par autant de corporations ; et je tiens des sténographes qui assistèrent à ces graves séances, <jue, parmi les ouvriers interrogés, plusieurs déployèrent une intelligence supérieure.
Une particularité touchante marqua la fin des travaux de la commission. A la dernière séance, le citoyen chargé de recevoir les candidats vint annoncer qu'un personnage, aimé du Peuple, demandait à être introduit. Il entra. Son aspect avait quelque chose d'attirant à la fois et de vénérable. Son regard était doux, pénétrant, plein de pensées. Ses manières où la simplicité se mariait à la noblesse, sa physionomie fine et méditative, sa chevelure opulente, son visage d'une beauté forte et rustique, sa tête que l'habitude des veilles avait un peu courbée, tout en lui commandait le respect, mais un respect mêlé de confiante sympathie. «Citoyens, dit-il, j'ai appris que les « travailleurs me faisaient l'honneur de me porter sur ce leur liste comme candidat à l'Assemblée constituante, ce J'ai cru de mon devoir de me présçnter devant leur ce commission, afin de me soumettre à son examen. »
Les ouvriers se regardèrent; partagés entre TaUendrissement et la surprise. L'homme qui leur parlait ainsi était de ceux dont la vie entière est une éclatante profession de foi. Ses écrits l'avaient fait depuis longtemps connaître à toute l'Europe comme un des plus vigoureux penseurs et des plus magnanimes philosophes de ce siècle. Ai-je besoin de nommer Pierre Leroux ?
Les travaux de la commission terminés , on porta au
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Luxembourg les procès-verbaux, et ce fut le 17 avril, lendemain d'un jour néfaste, que les délégués se constituèrent en assemblée générale pour former la liste des candidats déflnitifs.
Des trois séances qu on y employa, et qui commençaient à huit heures du matin, la dernière se prolongea jusqu'à deux heures après minuil. Ne voulant pas se séparer avant d*avoîr achevé Jeur œuvre, les délégués S*étaient fait servir à dîner dans leurs bureaux. Dû pain, du fromage et de Teau, voila de quoi se composa le festin des travailleurs, dans ce palais du Luxembourg où les libellistes de la contre-révolution allaient placer le roman de leurs immondes calomnies. Et, comme les ouvriers sont trop fiers pour devoir même de Teau à qui que ce soit, les délégués firent entre eux, afin de payer les frais de leur modeste repas, une collecte qui s'éleva à quarante-deux francs : ils en donnèrent vingt aux garçons de service.
Faut-il maînienant rappeler jusqu'où Ton s'âbaÎÈ)Sa, dans le combat électoral qui fut livré aux délégués du Luxembourg? Le jour des élections, Pernot, délégué des ébénistes, revenait du Champ-de-Mars, accompagné du porte-drapeau de* sa corporation, lorsque, devint la mairie du 7* arrondissement, il aperçut plusieurs individus distribuant une liste qu'ils disaient être celle du Luxemboug : c'était celle de rHôtel-de-Ville ! Pernot éclata en reproches méprisants, le peuple s'indigna.... et il est trop certain que , sur une foule de points, des scènes de ce genre furent provoquées par les mêmes fraudes.
Telle est, fidèlement retracée, l'histoire des premières élections que le peuple de Paris ait été appelé à faire, sous Vempire de ce grand principe : Le suffrage universel.
Pour moi, non-seulement je n'indiquai aucun nom, mais je n'assistai à aucun débat électoral, et je poussai le scrupule jusqu'à voiler soigneusement mes sympathies. Cela est si vrai, que la liste du Luxembourg ne comprit pas les noms que j'aurais le plus ardemment désiré d'y voir, tels que celui de Pecqueur, par exemple, qui, au Luxembourg, m'avait secondé avec tant de talent et de zèle.