CHAPITRE XV
Quels pouvaient être les résultats du suffrage universel. >- M. Duvergier de Hauranne me déclare , deux jours après la réunion de l'Assemblée nationale, que lui et ses amis se rallient franchement à la République. — Différence entre les monarchistes et les républicains. — Attaques contre le Luxembourg.
Qu'allait être cette Assemblée, issue du suffrage universel? Grande eût été Terreur des républicains, si, lorsqu'ils réclamaient Tapplication du suffrage universel , ils s'étaient bercés de T espoir que de ce principe sortiraient immédiatement des résultats heureux. Pour moi , j'avais toujours pensé , toujours écrit que dans l'état de dépendance, d'ignorance, où végètent les populations rurales, il y aurait folie à espérer tout d'abord des choix intelligents et libres. Mais ce n'est point à l'intérêt du moment que se doit mesurer l'importance des principes qui régissent les sociétés. Le suffrage universel a besoin d'être appris j mais il est de l'essence même de cette institution de se perfectionner à mesure que les peuples s'éclairent, que leur intelligence s'élève , que leur vie politique se développe. Le suffrage universel, d'ailleurs, repose sur la notion du droit , et, rien que dans la reconnaissance solennelle du droit, il y a un fait d*une portée immense.
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C'était donc sans hésitation et pourtant sans illusion que j'avais signé, comme membre du gouvernement provisoire, le décret constitutif du suffrage universel. Je fus moins surpris qu affligé, en voyant dans quelles mains les élections remirent les destins de la République.
Du reste, l'impression produite par le coup de tonnerre de Février durait encore, et les rancunes des royalistes disparaissaient sous leurs frayeurs. Je me rappelle que , deux jours avant l'ouverture de l'Assemblée nationale, M. Duvergier de Hauranne vint à moi, au palais Bourbon, et me dit : « Je crains bien que le gouvernement provi- « soire ne se soit fait une idée fausse des dispositions « que nous apportons ici, mes amis et moi. Ce n'est certes « pas nous qui avons voulu la République, mais elle existe, « et nous nous rallierons franchement au régime nouveau, ce Voilà ce dont il faudrait que vos collègues et vous fusc< siez bien convaincus. ^^ ^* ?n ff,^'^', ^^ jfînrnjfi l'^nyfir-i, ture^lig§u»jay^
renl à reconnaître la République, à la proclamer, à la salue!', toW 'allecUliou^ j^jpthou îi^ >ffmf!(! f f^i s^ff^ . On put juger alors quel abîme Tes convictions politiques qui sont une foi, décolles qui sont un intérêt. Car enfin, ces monarchiens, à qui nous faisions crier : Yive la République! ils ne nous avaient jamais fait crier, à nous : Vive le roi !
. Quoi qu'il en soit, ce fut par des attaques pleines de fiel, dirigées contre le Socialisme, que les prétendus républicains convertis commencèrent la contre-révolution. Les doctrines du Luxembourg avaient été présentées à la bourgeoisie sous de si mensongères couleurs, qu'on la savait prête à appuyer Tattaque. Que n' avait-on pas dit du pouvoir effroyable de destruction contenu dans ces doc-
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trines 7 Demander à TÉtat de devenir le tuteur des pauvres, juste'ciel I Lui demander de former, en créant une banque d'Ëtat, en fondant des colonies agricoles, en prenant la direction des chemins de fer, en se chargeant des assurances, en établissant des entrepôts , en ouvrant des bazars, un opulent budget du travail dans lequel on aurait puisé pour commanditer les associations ouvrières et généraliser autant que possible la possession des instruments de travail.^., mais c'était donner un rival inattendu, tout*puissant, à l'industrie particulière et au commerce ; c'était les menacer, c'était les ruiner, au moyen même d'impôts levés sur eux! Et, là-dessus, chacun de crier à l'injustice. Comme s'il était plus .juste de faire payer au pauvre les impôts à l'aide desquels on protège aujourd'hui le système de concurrence qui l'écrase 1 Gomme s'il n'était pas absurde et inique d'interdire à l'État de faire avec mesure, en connaissance de cause, pour le compte des intérêts dont il représente Tuniversalité, ce qu'il est loisible aujourd'hui au premier grand spéculateur venu de faire aveuglément, brutalement, dans son intérêt propre et sans égard aux milliers de malheureux qui mourront broyés dans une lutte inégale !
Inutile d'ajouter qu'on ne pouvait poser la question ainsi que je viens de dire sans un singulier raffinement de mauvaise foi.
Quelle est la question, en effet? La question, c'est de savoir si la concurrence illimitée est , oui ou non , une cause d'appauvrissement, non pour telle ou telle classe, mais pour la société tout entière. S'il en est ainsi, déclarer ruineuse l'action de l'État, aboutissant à substituer l'association à la concurrence, c'est faire sonner bien haut un non*sens«
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Or, est-il vrai qu'au lieu d'unir les forces et d'accroître leur fécondité par leur union, la concurrence les use, les annihile en partie» par cela seul qu'elle lés met aux prises les unes avec les autres ?
Est-il vrai que , signalant sa présence chaque jour, h toute heure, sur chaque point du sol, par la chute des établissements hors d'état de résister au choc 'de Tantagonisme universel, la concurrence entraîne une énorme déperdition de temps, de capitaux, de travail humain?
Est-il vrai que, se développant au milieu de la plus ténébreuse , de la plus confuse mêlée , la concurrence nous montre des industries périssant par Tétisie à côté d'industries périssant par la pléthore , et réduit le mouvement commercial à n'être qu'une tumultueuse loterie?
Est-il vrai que, pour apaiser les différends, juger les procès, vider les débats qu'elle engendre en séparant les intérêts, la concurrence nécessite une foule de fonctions parasites, pompes aspirantes de la richesse?
Est-il vrai que, grâce à la concurrence, les machines nouvelles, les applications imprévues de la science, les découvertes du génie, deviennent des appareils de guerre entre les mains de quelques-uns, au lieu de servir à augmenter la fortune de tous ?
En un mot, est-il vrai, je le répète, que la concurrence est une cause générale d'appauvrissement, elle qui rend l'émulation même subversive, et ne permet de bâtir qu'avec des ruines?
Si cela n'est pas vrai, qu'on le prouve. Si cela est vrai, qu'on se taise ; car il est manifeste que ceux qui épuisent dans les efforts anarchiques de l'industrie particulière une partie de leurs ressources et de leur activité, trouveraient, à les employer dans le régime de l'association, où rien
ne se perd, infiniment plus de sécurité, d'avantage et de profit.
Voilà du moins sur quel terrain il aurait fallu placer le débat. Mais à quoi bon invoquer la logique contre la haine? Le parti du mal ne raisonne pas; il ment et il tue.