CHAPITRE XVI
Le Luxembourg devient parliculièrement Tobjet des attaques de la réaction. — Je fais , sans le lire , devant T Assemblée nationale Texposé des actes de la commission du Luxembourg. — On m'accuse de vouloir me séparer de mes collègues. — Alliance adultère. — Commission executive. — Création d'un ministère du progrès proposé à TAssemblée constituante.
Ce fut donc sur Albert et moi que les agents , encore masqués, de la réaction, résolurent de frapper les premiers coups. L'excès de leur rage et la bassesse des moyens qui la servirent sont choses à peine imaginables. Qu'on me permette, à ce sujet, de mentionner un fait, de peu d'importance en lui-même, mais caractéristique.
Les membres du gouvernement provisoire s'étaient réunis en conseil, pour la dernière fois, au ministère de la justice, place Vendôme. Là furent réglés certains détails relatifs à la séance d'ouverture de l'Assemblée. Une députation d'ouvriers m'ayant ce jour-là retenu au Luxembourg, je ne pus assister au conseil, de sorte que, le 4 mai, je me rendis à l'Assemblée nationale sans savoir que c'était par discours écrits et lus à la tribune que chacun de mes collègues devait rendre compte aux représentants des actes de son ministère. Quand vint mon tour, je fis, sans lirCf l'exposé de^ actes de la commission du Luxembourg,
par la raison bien simple que je ne pouvais pas lire ce que je n'avais pas écrit. Qui le croirait ? ceci fut un crime. Plus de doute ! j'avais voulu me séparer avec éclat de mes collègues, j'affichais des prétentions oratoires, je posais scandaleusement ma candidature du haut de la tribune, que sais-je? Ce sont là d'étranges misères, je le sens* bien, et je n'aurais garde de m'y arrêter si l'injustice des haines politiques ne se voyait mieux encore à leurs puérilités qu'à leurs fureurs.
Mais, quelque violent que fût le désir des royalistes de voirie Socialisme abattu, peut*étre n'auraient-ils pas osé de sitôt porter la main sur lui, s'ils ne s'étaient sentis appuyés, dans l'Assemblée, par le parti de M. Marrast, le parti des emplois à envahir. La vérité est qu'il se fit alors entre tous les royalistes sans pudeur et tous les républioains adultères une alliaïiee d'où naquit la commission executive, pouvoir marqué d'avance d'un sceau fatal, et qui n'exprimait que trois^ choses : l'absence du Socialisme, la haine, la peur. Les votes coalisés le composèrent de cinq hommes : MM, François Arago, Garnier-Pagès, Marie, Lamartine, Ledru-RoUin. C'était le gouvernement provisoire moins l'idée du travail; c'était la Révolution de février moins ce qui était toute la Révolution : le Peuple,
Dans cette combinaison, la tribune du Luxembourg n'était pas renversée, du moins on se taisait là-dessus. Mais à quoi aurait servi désormais la commission de gouvernement pour les travailleurs^ dépouillée de son omnipo» tence morale et soumise à une pentarchie ouvertement hostile? Gomme enseignement et propagande, le Luxem* bourg avait laissé dans l'esprit du Peuple une trace profonde, ineffaçable : son œuvre historique se trouvait à peu près épuisée ; et, quant à sou œuvre politique, quant
à la réalisation ofticielle des idées émises, rien, sous ce rapport, n'était possible sans une organisation administra* tive, sans de larges moyens d'application, sans un budget. Il fallait donc, ou que la commission du Luxembourg ces* sât d'exister comme pouvoir, ou qu'elle se transformât en un ministère du Progrès*
Faire de l'État le banquier des pauvres ; centraliser, pour en former le budget des travailleurs, les bénéfices que rapportent à la spéculation privée les chemins de fer, les assurances, la banque, et y joindre ceux qui résulte^ raient de la création de colonies agricoles, de l'établissement de vastes entrepôts, de la fondation de nombreux bazars *; employer le budget des travailleurs à commanditer les associations ouvrières, instituées d'après le principe d'une fraternelle solidarité, et les mettre en état d'acquérir, en se développant, un CAprrAL collectif, inaliénable ET TOUJOURS GROSSISSANT, scul moycu d'arriver à tuer l'usure, grande ou petite, et de faire que le capital ne fût plus un élément de tyrannie, la possession des instruments de travail un privilège, le bien-être une exception, l'oisiveté un droit; telle eût été la mission du ministère du Progrès,
Pour mon compte, je me suis toujours beaucoup défié de la puissance des tentatives partielles, tentatives auxquelles cependant, faute de mieux, il est nécessaire de re* courir, sauf à y apporter de la maturité, de la prudence. Changer la base et la nature des rapports qui ont si long* temps existé entre les hommes n'est pas une affaire qui se puisse passer du concours de toutes les ressources et de toutes les forces. Il y faut le pouvoir de la société tout
* Voir le livre intitulé : La Révolutim de février au Luwtmbourg^
entière, noblement et énergiquement représentée par TÉtat. Le danger des essais de rénovation tentés malgré la pression et la résistance presque indomptables du milieu environnant, c'est de décrier, s'ils échouent, le principe qu'il s'agissait de servir, de jeter le découragement dans les cœurs, d'ajourner le bien, rendu témérairement responsable de l'opposition même qu'il a rencontrée de la part du mal. Il importe, d'ailleurs, de remarquer qu'en présence de questions qui contiennent tout, — le passé de la société, son présent, son avenir, — l'État ne saurait rester jusqu'au bout indifférent et neutre. De sorte que, si on ne l'a pas pour soi, on l'aura inévitablement contre soi.
La vérité conquiert le domaine des idées, par l'effort de quelques-uns contre tous; mais elle ne s'installe dans le domaine des faits que par l'effort de tous contre quelques-uns.
Le ministère du Progrès aurait été cet effort de tous contre quelques-uns.
Et c'est justement pourquoi ceux-là devaient s'en effrayer qui ne vivent que de la commune détresse.
Nous prévîmes bien, Albert et moi, qu'il en irait ainsi; mais notre devoir était de mettre l'Assemblée en demeure de se prononcer. Seulement, pour qu'il fût impossible de nous accuser d'ambition personnelle, nous convînmes de la déclaration suivante, que je portai à la tribune, le 8 mai :
« Citoyens, la commission de gouvernement pour les a travailleurs est née delà Révolution de février; elle n'a « pas été jusqu'ici un ministère; elle n'a relevé que d'un « seul pouvoir, le Peuple ; elle relève aujourd'hui de vous a seuls, par qui le Peuple est représenté.
Ci Le président et le vice-président de la commission de « gouvernement pour les travailleurs ont résigné leurs .« fonctions le jour où F Assemblée nationale a pris possescc sion de sa souveraineté. Ces fonctions, après le vote « qui vient d'avoir lieu, ils sont décidés à ne pas les re- « prendre. Us vous prient de vouloir bien pourvoir à leur « remplacement. »
Cette déclaration faite, je me sentais à Taise pour proposer la création d'un ministère du Progrès. C'est ce que je fis dans la séance du iO mai.
Mon discours se terminait en ces termes :
c< Oui, je crains que la société actuelle, si on la laisse « sur cette pente, ne roule vers un abîme : défiez- vous « de la nuit! Il faut que la lumière descende sur la si- « tuation. C'est à vous d'y pourvoir, et par là vous aurez c( conquis des droits immenses, je ne dis pas seulement c< à la reconnaissance du Peuple, mais à la reconnaissance ce de la postérité ; et vous aurez conjuré des périls dont « souvent on ne, comprend bien la portée que lorsqu'on c< les touche de la main. On disait avant la Révolution de ce février : c< Prenez garde à la Révolution du mépris ! » « Eh bien ! c'est à nous à rendre impossible, et cela se c( peut, la Révolution delà faim. »
Cette révolution de la faim que je redoutais, elle s'appellera dans l'histoire V insurrection de juin 1848. Hélas! je ne croyais pas que la misère du Peuple vînt donner sitôt raison à mes terreurs !
L'Assemblée resta sourde à l'appel qui lui était fait. Mon cœur en souffrit^ mais j'avais obéi à ma conscience.
On a vu dans la déclaration citée plus haut quelles précautions j'avais prises pour désarmer la malveillance. Tout fut inutile. Dans leur implacable mauvaise foi, mes
150 PAGES d'iUSTÛIAE DE LA REVOLUTION DE FÉVRIER.
ennemis feignirent d'ignorer ce qui leur ôtait la ressource d*une calomnie nouvelle. J^avais formellement annoncé que, jusqu'au moment où la Constitution serait décrétée, je n'aspirais qu'à l'honneur de rester représentant du Peuple ; et l'on mit une affectation odieuse à dire, à répéter que j'avais proposé un ministère du Progrès dans l'unique but de l'occuper.