CHAPITRE XVll
Nouveau système d% calomnie employé par le dmiiUutionmlf la PairU et V Assemblée nationale contre moi. — On m'accuse d'être personuel, — Le 51 mai , une demande en autorisation de poursuites est dirigée contre moi par MM. Portails et Landrin.— Ma défense. — L'échaiiiudest rétabli. — Écrit sur la Journée du ih mai.
Ce fut alors aussi que commencèrent les machinàti(Mlè dont mon exil à Londres a montré le succès. Avant de me proscrire comme agitateur , il fallait accoutumer les esprits à me craindre et h me haïr comme tel. Les journaux de la réaction s'y employèrent. S'arrogeant sur ma conduite un contrôle indécent, le Con^/i/w/io»»^/ s'étonnait que je né parusse pas plus souvent à la tribune. La Patrie annonçait ftiuâsemént que je n assistais plus aux séances parlemen* taires* DaAs un article où elle dénonçait d'aflVeux complots prêts à éclater, la feuille royaliste intitulée VAsseithblie nationale ajoutait aux insinuations de la Pairie y du CénsHMionnel , et, avec une emphase hypocrite, elle s*écriait : « Achille s'est retiré sous sa tente! » ce qui voulait dire en bon français que, si la place publique venait à 9*agîter, ee serait ma faute et mon crime.
Mais dénigrer injustement un honnête hoïrtihè pouffait bieh ne pas réunir, quand il a , pour répondre à ses
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agresseurs, pour les châtier, l'imprimerie et la tribune. Il fallait donc trouver moyen de décrier d'avance, entre mes mains, Temploi de cette double ressource : on imagina de dire, toutes les fois que je prendrais la liberté grande de repousser les qualifications d'homme de sang, d'anarchiste , de démagogue furieux , de conspirateur infatigable : « Le voilà qui parle de lui ! »
Poursuivi d'attaques dont la violence égalait l'ineptie, m'arrivait-il de garder le silence? on redoublait, jusqu'à ce qu'enfin je me fusse ému, et alors... — je parlais de moi!
Accusé d'avoir par mes discours préparé odieusement la guerre civile, m'arrivait-il de vouloir prouver le contraire en citant des passages de ces discours ? — Quoi de plus clair? Je n'avais pu résister au plaisir de me reproduire!
Lorsque des agents officiels de la contre-révolution vinrent, une première fois, demander à l'Assemblée l'autosation de m'arrêter, il y en eut qui trouvèrent fort extraordinaire que j'eusse fait consister ma défense.... à me défendre !
Lorsque le soir du 15 mai, — on le verra plus bas, — pour témoigner en faveur de Barbes, en faveur d'Albert, et flétrir ceux qui violaient la dignité de représentant du Peuple par l'assassinat, je montai à la triljune, le visage ensanglanté, les cheveux arrachés, les vêtements déchirés, le corps meurtri, tel en un mot que venaient de. me faire les assassins, il parait qu'au milieu du tumulte, des insulteurs anonymes crièrent : « Il parle toujours de lui ! « c'est indécent! » Voilà, du moins, ce que je lus, le lendemain, dans le Moniteur.
. Qu'en réponse aux zoïles de la politique, M. de Lamac-
Une rappelât un à un tous les services par lui rendus, dans le gouvernement provisoire ou dans la commission executive, cela était non-seulement légitime mais digne d'éloges.
Que, du haut de la tribune, M. Ledru-Rollin opposât à des invectives grossières le récit de ce que lui avaient dû tour à tour Tordre et la liberté, qu'y avait-il là qui ne fût très-permis et très-naturel ?
Que Caussidière lui-même , tout réprouvé qu'il était , forçât ses ennemis à ne pas oublier au prix de quels efforts et par suite de quelle heureuse vigilance, Paris était resté calme au plus fort de la Révolution, passe encore.
Mais moi, me défendre quand on m'attaquait , quelle infatuation ! Ne pas me taire , quand la calomnie allait allumant autour de moi des inimitiés mortelles , quelle fureur de personnalité! Ne point parler uniquement d'autrui , quand c'était moi seul qu'on mettait en cause, quelle absence de modestie et de pudeur !
Ainsi, l'on me plaçait dans l'alternative, ou de courber la tête, et, dans ce cas, l'on disait.: « Vous voyez bien qu'il n'a rien à répondre ; » ou bien de faire face aux accusations, et, dans ce cas, l'on disait : « Voyez comme il est personnel !»
Soit donc. Puisqu'il fallait choisir, j'ai choisi. La crainte
d'une calomnie de plus, d'une calomnie imbécile , n'aura
-pas pouvoir de me désarmer devant de tels détracteurs,
et c'est leur affaire si, contre eux, les armes d'un honnête
homme, ce sont des verges !
Survint la fatale journée du 15 mai. La suite de cet écrit dira quel rôle y fut le mien.
Cependant des poursuites ayant été ordonnées contre divers citoyens qui n'appartenaient pas à rAsscmbléc, le
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juge d'instruction requit mon témoignage. Mais dans le témoin qu'on interrogeait, ce qu'on cherchait avidement, sans l'avouer encore , c'était un coupable. De leur côté, parmi les écrivains de la réaction, il y en avait que sem^ blait avoir tentés la gloire de ceux qui , sous le nom de délateurs, reçurent autrefois de Tacite l'immortalité du mépris. Pour donner l'idée de mon arrestation, ils an*nonçaient quotidiennement que je venais d'être arrêté. Pendant toute une semaine, je me réveillai chaque matin au bruit de ce mensonge qu'on se plaisait à crier sous mes fenêtres.... D'autres imprimaient qu'on m'avait aperçu sortant de chez le juge d'instruction, dans un état de trouble extraordinaire et le visage couvert de pâleur. misérables! misérables 1
Je dois l'avouer : il y avait encore, à cette époque, quelque chose de si opiniâtre dans mon ingénuité, qu'il ne m'arriva pas un seul instant de croire à une demande d'autorisation de poursuites contre moi. Le 31 mai, comme je me sentais un peu malade, j'hésitais à me rendre à l'Assemblée, ne pouvant me douter de ce qui m'y attendait. Cette hésitation tomba devant le désir de répondre par mon assiduité à une des calomnies que j'ai déjà men« lionnées : je partis. Au moment où j'entrais dans l'Assemblée, j'entendis prononcer mon nom à la tribune , qu'un Corse, M. Piétri, occupait. J'interroge mes voisins, et j'apprends qu'une demande en autorisation de poursuites contre moi vient d'être adressée à l'Assemblée nationale par les procureur et avocat généraux de la République, MM. Portalis et Landrin.
Ainsi; Ton ne m'avait prévenu de rien, et j'avais couru risque d'être cohdaniné éàns avoir été entendu ! Je pris la parole, en proie à une indignation qu'il ne me (bt point
possible de dominer. Nous étions au 31 mai, jour anniversaire de la proscription des Girondins, comme Tobserva Théodore Bac. L'homme n'avait ni à se justifier ni à se défendre ; le représentant du Peuple avait le droit de dire et je dis qu'on se précipitait dans une voie où se trouvaient les luttes sanglantes , Tinexorable ardeur des partis à se décimer les uns les autres, le rétablissement de la peine de mort, la guerre civile. Jamais je n'oublierai avec quelle violence la majorité royaliste m'interrompit, lorsque je parlai de la peine de mort, a Qui la rétablira? Expliquezvous ! Qui la rétablira? » me criait-on de toutes parts d'une voix furieuse. Je répondis que ce serait la logique même à laquelle ils se livraient, la terrible logique des pasi^ions. Dieu veuille que je me sois trompé * !
L'Assemblée nomma une commission pour examiner la demande en autorisation de poursuites, et le lendemain je fis distribuer à mes collègues l'écrit que voici :
JOURISÉE DU 15 MAI.
« L'exercice du pouvoir appelle toujours une expiation, et cette expiation est en général d'autant plus amère, que le dévouement apporté aux choses publiques a été plus absolu. Aussi ne me suis-je ni étonné ni ému outre mesure des basses calomnies dirigées contre moi, tant que je suis resté au poste difficile et périlleux où la Révolution m'avait poussé.
c< Peut-être étais-je en droit d!espérer qu'une fois hors des affaires, je serais jugé avec moins d'emportement et
* Depuis, l'échafaud a élé relevé!
d'iniquité. Mais la haine qu'on s'attire en Voulant le bien ne se lasse pas si vite ! On a fait aux idées que je sers l'honneur ou Tinjure de les croire assez redoutables pour qu'on fût autorisé à les combattre par cette longue conspiration du mensonge, un des opprobres de ce temps-ci. Calomnier lâchement, c'était peu : on est descendu jusqu'à la dénonciation. Après la funeste journée du 15 mai, il s'est trouvé des hommes de lettres pour le métier de délateur ; et je me suis vu accusé de complicité dans un attentat qu'au prix de mon sang j'aurais voulu avoir puissance d'empêcher.
c< Ce que je dis maintenant, je l'aurais pu dire plus tôt, et j'y avais intérêt, sans nul doute; mais au milieu du déchaînement de l'opinion, répondre eût ressemblé à de la faiblesse. Or, je ne voulais pas donner à mes ennemis cette joie de m'avoir, à force d'impostures, réduit à un semblant de justiGcation.
a Aujourd'hui, je me trouve avoir gardé assez longtemps le silence qui convient à la dignité. Je prendrai donc la parole à mon tour : je le dois aux électeurs qui m'ont honoré de leurs suffrages, à mes collègues de l'Assemblée, à mes amis, à la vérité ; je le dois à la cause que j'ai toujours défendue , et que je ne cesserai de défendre avec une fermeté qu'aucune injure, aucune menace, aucune violence n'ébranlera.
« Je commence d'abord par déclarer — et cela uniquement pour mettre au jour l'audace de certains mensonges — que je n'ai jamais eu aucun rapport, soit direct, soit indirect, avec les citoyens Blanqui, Raspail, Huber. Les deux premiers, je ne les ai aperçus qu'une fois dans ma vie, il y a quelques années; le troisième, je ne Tai même jamais vu. Personnellement, je ne connais aucun d'eux.
« Ainsi que plusieurs de mes collègues de Tancien gouvernement provisoire, je m'étais trouvé quelquefois avec le citoyen Sobrier, avant la réunion de l'Assemblée nationale. Depuis, nous sommes restés complètement étrangers Tun à l'autre.
« Pour ce qui est d'Albert et de Barbes, j'aurais honte de moi-même si, les sachant prisonniers et malheureux, j'hésitais à dire tout haut que je suis leur ami.
« Voici les faits qui me concernent dans les événements du 15 mai.
«Le 14, de vagues rumeurs m'avaient apporté, comme à tout le monde, la nouvelle qu'un grand nombre de citoyens se proposaient d'aller présenter, le lendemain, à l'Assemblée nationale, une pétition en faveur de la Pologne. Là se bornaient les on dit. Moi, du moins, je n'entendis pas parler d'autre chose. Du projet monstrueux d'envahir l'Assemblée, de la déclarer dissoute, pas un mot. Hais quoi ! quelle que put être, à son origine, la démonstration annoncée, ne risquait-elle pas, dans l'état de fermentation où étaient les esprits, d'ouvrir carrière à des tentatives anarchiques et de fournir plus tard à l'esprit de réaction des armes dangereuses? Voilà ce qu'on n'avait que trop sujet de craindre, surtout après la journée du 16 avril. Voilà ce que je craignais pour mon compte ; et je puis dire que l'opinion d'Albert était conforme à la mienne.
« Ayant rencontré Barbes, je lui fis part de mes appréhensions, qu'il partageait sans réserve. Il s'en expliqua même avec beaucoup d'énergie. Dans une manifestation dont le caractère pouvait être, ou perverti par les uns, ou calomnié par les autres. Barbes voyait un péril et pressentait un malheur. Il me quitta bien résolu à détourner
de la manilTestation tous ceux de ses amis qu'il lui serait possible de joindre.
. c< Ainsi donc, que Barbes et Albert aient été d'un complot quelconque, c'est ce que mes relations avec eux m'au* torisent à déclarer impossible. Plus encore que mon amitié, ma conscience leur devait ce témoignage.
c< Le 15 mai, je pris, à l'heure accoutumée, le chemin de l'Assemblée nationale. Des libellistes n'ont pas rougi d'imprimer que, le matin de ce jour néfaste, j'étais descendu au café Tortoni et que je m'y étais concerté avec Blanqui, Barbes et d'autres chefs : odieuse imposture que je flétris en passant !
c< A l'Assemblée, je m'étais assis, pour mieux entendre, sur les bancs de la droite, dans le voisinage de la tribune, lorsque tout à coup un mugissement lointain annonça l'arrivée de la foule. Plusieurs représentants du Peuple entrèrent précipitamment ; on cria en place ! Je montai alors aux bancs les plus élevés de l'extrême gauche, où je siège. Le bruit se rapprochait. Les tribunes du fond se remplirent d'hommes du Peuple qui portaient des étendards. Peu de temps après, les portes ayant été enfoncées par la foule, et ceux des tribunes se laissant glisser, le long des galeries y dans la salle , l'enceinte se trouva complètement et de toutes parts envahie. Mille clameurs diverses, confuses, se croisaient en l'air. Le tumulte devint horrible. Au milieu de ce désordre, il m'était commandé de garder la même attitude que mes collègues. Je restai donc, comme eux, à ma place, comme eux spectateur consterné, mais impuissant, de l'invasion d'un sanctuaire que le triomphe du suffrage universel aurait du rendre à jamais inviolable, aussi inviolable que la souveraineté du Peuple. Mais bientôt — et les témoins ne manquent pas, qui pourraient
certifier au besoin la parfaite exactitude de ces détails — * je vis se succéder auprès de moi, représentants du Peuple» huissiers de la Chambre et garçons de salle, qui tous ve* naient m'avertir qu'une foule immense se pressait dans la cour donnant sur la rue de Bourgogne ; que cette foule me demandait à grands cris, et que, si je ne paraissais pas, elle menaçait de grossir violemment le flot qui déjà inondait la salle. Que faire ! Ne devais-je pas me tenir à mon poste , au sein de l'Assemblée dont je faisais partie? Et, d'un autre côté, m'abstenir quand on réclamait ma présence comme un moyen de calmer l'agitation, n'était-ce pas encourir une grave responsabilité? Je me refusai quelque temps aux instances qui m'étaient faites; mais, comme elles devenaient de plus en plus pressantes, je pris le parti de me mettre aux ordres de l'Assemblée» Je monte donc au bureau de la présidence, et m' adressant au citoyen Bûchez, déjà prévenu de ce qui se passait par un huissier de la Chambre, je lui demande si, dans le cas où l'on croirait utile que je parle au Peuple, je suis autorisé à le faire par l'Assemblée dont je suis membre et dont je ne veux en rien me séparer. Le citoyen Bûchez me fit observer que, dans un moment où sa voix se perdait complètement dans le tumulte, il lui était impossible de consulter la Chambre a Alors, répliquai-je, au nom de l'Assemblée, et en votre qualité de président, m'autorisez-vous à intervenir? » Il me répondit d'une manière affirmative S en présence d'un des vice-présidents, le
^ Sa réponse textueUe fut : « Gomme président, je n'ai pas à vous or- « donner de parler; comme homme et comme citoyen, je vous y engage. » J'insistai pour avoir une réponse plus catégorique. Alors , en présence de M, Bûchez qui garda un silence d'acquiescement, M. Corbon, vice-président, me dit : « Eh bien ! le bureau vous autorise. »
citoyen Corbon. Ce ne fut donc que dans l'intérêt de Tordre, et après en avoir obtenu l'autorisation officielle, que je m'adressai à la foule. Debout sur le bureau des secrétaires, je demandai un moment de silence qui me fut accordé, et j'en proGtai — le Moniteur en fait foi — pour inviter le Peuple au calme et à la modération, au respect de sa propre souveraineté, personnifiée, en effet, dans une Assemblée issue du suffrage universel.
« Cependant le tumulte continuait dans la salle, et l'agitation du dehors devenait à chaque instant plus vive. Je fus entouré de nouveau des sollicitations les plus inquiètes. Fort de l'assentiment du président de l'Assemblée, j'allai à une des fenêtres de la cour qui conduit à la place de Bourgogne , je montai sur le rebord de la fenêtre, où Albert et Barbes parurent , et je tins à la multitude entassée dans la cour le langage qui me parut le plus propre à l'apaiser. Je lui dis en substance qu'on ne pouvait nier la légitimité des vœux portant sur une plus équitable répartition des fruits du travail, sur l'extinction graduelle delà misère, mais que les intérêts sacrés des travailleurs , on pouvait en être certain , ne seraient pas abandonnés par l'Assemblée; que l'éternel honneur de la République serait précisément d'avoir travaillé sans relâche à réaliser le droit de tous au bonheur ; que, s'il y avait folie à élever trop haut , sur ce point , le niveau de son espérance, c'était là du moins une de ces folies sublimes auxquelles on était bien pardonnable de dévouer sa vie ; que, du reste, c'était un spectacle très-touchant et très-noble que celui d'un Peuple sortant de la préoccupation de ses propres douleurs pour s'occuper des souffrances d'un Peuple ami ; que là se reconnaissait le génie essentiellement généreux et cosmopolite de la France;
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mais que plus les sentiments du Peuple étaient dignes de respect, plus il convenait d'en présenter l'expression d'une manière légale, régulière. Et je terminai en conjurant la foule de laisser l'Assemblée nationale à toute la liberté de ses délibérations.
« Je me retirais pour prendre place au milieu de mes collègues , lorsque , saisi par un groupe nombreux qui s'était formé derrière la fenêtre , je fus emporté à travers la salle des Pas-Perdus. On voulut m' entendre encore une fois, on le demandait impérieusement, on fit cercle, une chaise fut apportée sur laquelle on me força de monter , et je dus prendre la parole. Ce fut alors que , parlant de la force invincible de la Révolution de février, mais de l'absolue nécessité de l'imposer à l'admiration du monde entier par la modération et la sagesse , seul moyen de la rendre bientôt victorieuse de tous les rois, je prononçai ces mots , si cruellement dénaturés depuis : c< Cette révolution, en effet, n'est pas de celles qui ébranlent les trônes, mais de celles qui les renversent.» Et la conclusion, le résumé de mon discours, fut ce cri, que tous les auditeurs répétèrent avec enthousiasme ; Vive la Républiqtie universelle !
c< Presque au même instant , on m'entoure de toutes parts, on m'enlève, on veut me porter dans l'Assemblée. J'eus beau me débattre violemment, j'eus beau répondre , à diverses reprises , aux acclamations passionnées qui retentissaient autour de moi , que le seul cri vraiment digne du Peuple était : Vive la République ! je m'épuisai en efforts inutiles. Dix fois je tombai dans la foule qui m'entraînait ; dix fois des bras robustes me soulevèrent. Il y en avait qui se précipitaient sur moi pour m' embrasser; d'autres criaient : « Prenez garde de l'étouffer! » Si c'est
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un tort que d'exciter de telles sympathies, lorsqu'on eij combat de toutes ses forces Texpression, et qu'on a toujours servi la cause de ce qu'on croit la vérité, sans condescendaiice , sans flatterie , sans vaine captation de popularité , ce tort est le mien ; qu'on en trouve un autre dans nia conduite !
« C'est ainsi que , malgré moi , je fus porté dans l'Assemblée à travers la masse compacte des envahisisears. Ceux qpi assistaient à cette scène ont "pu juger à mon attitudç si je n'ai pas tout fait pour en empêcher le funeste éclat. Mais que pouvaient dans un pareil monient ma résistance matérielle et les quelques paroles que j'essayai de lanper qncore au milieu du bruit? Accablé de fatigue, baigné de sueur , la voix complétejnenf éteinte , je fus poussé vers les bancs extrêmes de l'amphithéâtre, ta, un ouvrier vint me dire : a Vous n'avez plus de vpix, mais, si vous voulez écrire sur un niorçeau de papier qu'une dernière fois vous conjurez la foule de se retirer , peut-être parviendrai-je à lirp ce papier d'une voix assez forte pour être entendue, » Je pris une plume aussitôt, et je traçais à la hâte ces lignes : Au nom de la patrie , de la patrie républicaine , au nom de la souveraineté du Peuple , dans
tinlérêt de tous ^ je vous adjure de lorsque tombèrent
du haut de la tribune les fatales paroles : ce L'Assemblée nationale est dissoute. »
« Alors il se fît dans l'enceinte un grand mouvement dont l'impétupsité me porta jusque dans la salle des conférçncçç. On m'appelait de toutes parts. Une foule serrée, viçlente, m'entpura, me criant d'aller à THôtel-de-Ville. Je répondis avec une consternation profonde qu'aller à THôtelde-Villç, c'était risquer de faire couler le sang. Je demandai où étaient plusieurs de mes collègues ; je ne pus rien savoir
DE tk RËVOLimON DE FÉVRIER. 163
sur Albert, mais quelqu'un me dit qu'on avait voulu con** duire Barbes à rHutel-de-Ville, et qu'il s'en était défendu avec beaucoup d'animation^ ce qui fut confirmé par quel* ques assistants dont le nom m'était inconnu. Tout le monde se précipitant vers les portes, le torrent m'entraîna dehors, et je sortis tellement pafdu au s^ïn de la multitude environnante , que j'ignore encore par quelle issue et par quel chemin j'arrivai à l'esplanade des Invalides* « Là , je rencontrai mon frère, qui , suivi d'un peintre et de quelques amis , ine cherchait avec inquiétude , et fit des efforts inouïs pour me dégager. Car j'étais pressé à ce point que mes plus proches voisins étaient obligés de me faire , en se donnant le bras , un rempart contre le mouvement qui m'enveloppait. Un moment, toutefois, il se fit une halte que je mis à profit pour engager de nouveau ceux qui m'accompagnaient à se disperser. « Vous allez vous faire tuer, » leur disais-je. Mais quel* ques-uns me répondaient dans une sorte de délire et en montrant leur poitrine nue, « On n'osera pas frapper des hommes désarmés.» Mon frère reprit vivement : «Eh bien, c'est donc lui que vous voulez faire tuer? » Aussitôt les rangs s'ouvrirent. Un cabriolet venant à passer, on l'arrêta, on en fit descendre le maître; c'était un marchand de vins qui s'en retournait à Bercy. 11 déclara qu'il avait des valeurs dans son cabriolet et témoigna le désir de ne point le quitter. De sorte que nous nous tiouvâmes quatre dans le cabriolet: le propriétaire, le cocher, mon frère et moi. J'étais dans un tel état de prostration physique, que l'honnête citoyen qui m'avait ainsi donné place dans sa voiture me proposa généreusement de me mener chez un de ses amis où je pourrais prendre un peu de repos. Il me conduisit en effet dans le quartier de l'École de
Médecine, chez un jeune homme, qui m'offrit la plus gracieuse hospitalité. Je regagnai ensuite ma demeure , après m'être arrêté quelques instants, pour y changer de linge, dans une librairie voisine, celle du citoyen Masson, qui était absent, et dont les neveux me reçurent. Prétendre , comme un journal a osé le faire , qu'on m'a vu à
l'Hôtel-de-Ville c'est un mensonge dont l'impudence
passe tout ce qui peut être imaginé.
« Ayant appris , chez moi , que l'Assemblée était rentrée en séance, je me hâtai d'y aller reprendre mon poste.
«Arrivé au vestibule, je fus reconnu par quelques gardes nationaux. Ils se précipitèrent sur moi, en proie à un incroyable accès de rage. « £n accii«a/ion, disaient ceuxci ; il faut le tuer; ce sera plus tôt fait j » disaient ceux-là. Heureusement, d'autres gardes nationaux, j'aime à le constater ici, mirent à me défendre là même ardeur que leurs camarades mettaient à m'attaquer. Le général Duvivier parut en uniforme et fut un des premiers à protéger ma vie. Parmi ceux qui m'entourèrent et parvinrent à me sauver de la fureur la plus aveugle qui fut jamais, je citerai, avec reconnaissance, mes collègues La Rochejacquelein, Boulay de la Meurthe, Wolowski, Adelsward, mon compatriote Conti, représentant de la Corse, le citoyen Moussette, le peintre Gigoux , un lieutenant de la garde nationale nommé Férey, délégué du Luxembourg. On m'a dit, depuis, que, fidèle au souvenir de notre longue amitié, M. François Àrago était sorti précipitamment de la Chambre, pour venir à mon secours. Il m'est doux de trouver cette occasion de lui exprimer publiquement, ainsi qu'à mes autres collègues, ma profonde gratitude.
a II est certain, il est probable du moins que, sans leur
intervention, c'en était fait de moi. On m'arracha des poignées de cheveux ; on mit en pièces mon habit ; des misérables essayèrent de me frapper par derrière à coups de baïonnette ; il y en eut un qui, ne pouvant m'atteindre autrement, saisit ma main droite et me tordit les doigts. J'entrai dans l'Assemblée, véritablement couvert de lambeaux. Dans cet état, peut-être aurais-je dû m'attendre, de la part de tous mes collègues, à quelques-uns de ces égards que commande le seul sentiment de l'humanité. Mais tel est le cruel effet de certains malentendus , inséparables des temps de révolution, que je ne trouvai, dans une partie de l'Assemblée, que dispositions hostiles. Ma présence à la tribune, où m'appelait le plus impérieux des devoirs, celui de témoigner en faveur de mes malheureux amis Albert et Barbes, provoqua les plus violents murmures. « Est-il vrai, comme plusieurs journaux l'ont rapporté, qu'il se soit mêlé à ces murmures, des insultes qu'un homme de cœur ne souffre point? Je suis en droit de le nier, non-seulement parce que je n'ai pas entendu ces insultes, mais parce que j'ai écrit, depuis, une lettre qui invitait les prétendus insulteurs à se faire connaître. Or, cette lettre est demeurée sans réponse, et je tiens en assez grande estime l'Assemblée dont j'ai l'honneur de faire partie , pour croire qu'elle ne renferme pas un seul homme capable de descendre à une injure anonyme , à une injure irresponsable*.
^ Voici la lettre que j'adressai au rédacteur de la Presse : « Citoyen ,
« Vous dites, dans votre numéro de ce jour, que j'ai tenu au Peuple « un « discours qui se résume en ceci : la DÉMONSTRATION d'aiyourd'hui n'est K pas de celles qui ébranlent, mais de celles qui renversent. »
« Je n'ai pas dit cela; j'ai dit, en parlant de l'influence que notre grande
« Le Hfonitêur porte que l'autorisation de poursuivre Albert fut votée ce soir-là à runaniiiiité« Au nom de plumeur» de mes amis, et pour mou propre compte, je proteste énergiquemefit contre cette assertion.
« Telle est, racontée atec la plus parfaite, la plus minutieuse etâctityde, la conduite que j'ai tenue dans la journée du 15 mdi.
« Maintenant, s'il a paru extraordinaire à plusieurs que j'aie désiré toir les prisonniers de Vincennes, deux amis... c'est assurément un des plus tristes symptômes de rabaissement des caractères dans ce pays ! Inutile d'insister là-dessus, ces éclaircissements n'étant qu'à l'adresse des gens de cœur.
a Je me propose de montrer, plus tard, en détail, combien les faits historiques jde ces trois derniers mois ont été, en ce qui me touche, odieusement altérés* En attendant, et en reprenant les accusations intentées contre moi, void ce que j'affirme :
ce II est faux que j'aie pris part, de quelque façon que
•t impérlasaUe Révolution de février a exercée sur TEurope monarchique : « GeUe RÉVOLUTION, en effet, n'est pas de celles qui ébranlent les trônes, « mais de celles qui les renversent. »
« Je n'insisterai pas sur la di/Téfencede ces deux versions, surtout duns les circonstances présentes ! Je ne parlerai pas non plus des injures ano^ nymes que vous mentionnez, injures qui se sont perdues pour moi dans le tumulte, injures qui m'auraient pu être épargnées, chez un Peuple généreux, après les honteuses et indignes violences dont je venais d'être Tobjet, au seuil même de l'Assemblée.
« Je ne provoque jamais personne ; mais ceux qui me connaissent savent bien que je ne recule pas devant toute provocation portant un nom propre.
« Je recommande à votre loyauté, citoyen, l'insertion de cette lettre dans votre plus prochain numéro.
<c Salut et fraternité.