CHAPITRE XVin
On répand le brait que j'étais, le 15 mai, à THôtel-de-Ville. — Opinion de Godefroy Gavaignac sur M. Marrast. — Lettre de Barbés, datée du donjon de Yincennes. — Dans un rapport fait à rAssemblécUUUbuto*
^^Ts^X^MO^clai à Tautorisation de poursuites contre moi. — Jugement sur ce rapport. — Déclaration de M. Marrast, portant que je n'avais pas mis les pieds à l'Hôtel-d^-Ville. — La demande en autorisation de poursuites est rejetée, et ce vote entndne la retraite de MM. Jules Favre, Portalis, Landrin et Grémieux.
Le jour où cet écrit fut distribué, m'étant rendu à F Assemblée , je crus lire sur chaque visage l'injure d'un soupçon inutilement combattu. On me regardait d'un œil scrutateur; les paroles qui me furent adressées étaient enveloppées de je ne sais quelle réserve menaçante : évidemment , on avait quelque chose à me cacher. Un de mes' collègues , un ami , m'aborda. — Je pourrais le nommer au besoin. — « Vous savez raffection que je vous « porte, me dit-il, et vous ne risquez rien de vous confier « à moi. Est-il vrai que, le 15 mai, vous étiez à THôtel-de- « Ville? — Non, répliquai-je avec un étonnement doulou- « reux, et la preuve c'est ma parole. — J'en étais sûr ! « s'écria-t-il. Eh bien ! sachez qu'on a ourdi contre vous ce une trame abominable. On a répandu sourdement para mi les représentants du Peuple le bruit que vous étiez,
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« le 15 mai, à rHôtel-dc-Ville ; que Marrast vous y avait « vu; que lui-môme il avait protégé votre évasion. Pour « vous ôler la ressource de démentir le fait en pleine As- « semblée, pour vous laisser dans l'ignorance du soupçon « sous lequel on espère que vous succomberez, l'homme « qui a semé ce mensonge a eu soin de recommander le « secret, et cet hoitirae*.. c'est Marrast* »
Devais-je et pouvaisje croire à tant de noirceur , à un tel raffinement de fausseté? Je réfléchis à la réputation que M. Maffàst s'était faite dans le parti réptiblicain j je me rappelai sous quels traits il avait toujours été peint à mes yeux par ceux qui l' avaient bieii connu ; je retroutai dans ma mémoire tous les termes du jugement terrible qu^ avait porté sur lui^ en ma présence , Godefroy Cavaignac , devenu le plus implacable ^ le plus dédaigiietix de ses ennemis, après avoir été son compagnon de captivité et d'exil. Mais, encore une fois, qu'il eût osé dire : «Je « l'ai vu, et c^est moi qui l'ai fait évader, » était-ce possible? Il aurait fallu, pour cela, trop d'impudence, même an rfcammandant le ètctei. Totitefois, une e^iplicatioii étdt îiécessaire : Ce fut du haut de là tribune que je me pro^ mis de la demander.
Le 2 juirï , à l'ouverture de la séance, le président de rAssemblée annonça qu'une lettre venait de lui être apportée par le gouverneur dti château de Vincennes. Elle était de cet héroïque Ëarbès, dont la vie entière n'a été qu'un grartd acte de générosité, et qu'on potîrrait appeler le Bayard de la démocratie. Voici la déclaration du pliiS noble cœur qui fut jdmais :
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« Au prétident de l'Assemblée nationale.
« Ùonjôn de Vîncénnés, lé f* juin 1Ô4Ô.
Ci Citoyen président,
« A Ghâcun la responsabilité de ses paroles et de sds « actes.
<t Oh accuse le citoyen Louis Blanc d'avoir dit, dans la « journée du >I5 mai, aux pétitionnaires :
« Je vous félicite d'avoir reconquis le droit d'apporter ce vos pétitions à la chambre : désormais! on ne pourra « plus vous le contester. »
« Ces mots, ou leurs équivalents', ont été en effet pro- « nonces dans cette séance; mais il y a confusion de pef- « sonnes. Ce n'est pas Louis Blanc qui les a dits ; c'est « moi : vous pouvez les lire dans lé Moniteur ^ écrits quelce que part aprèâ mon nom.
c( La présente n'étant à autre fin que de faire cette « déclaration à TAssemblée, je vous prie , éitoyen prési- « dent, de vouloir bien agréer, pour elle et pour vous, K mes salutations fraternelles.
« A. Barbes, d
Inutile d'ajouter qu'on trouva effectivement dans le Moniieur la confirmation de cette lettre t la parole d'un homme tel que Barbes dispensait de recourir au Moniteur.
Ainsi disparaissait Tunique fondement sur lequel reposât le réquisitoire de M. Portalis. Après cela, que restaitil? Rien, absolument rien.*. Je me trompe, il restait un soupçon, celui qui avait été répandu sous la recommanda' tion du secret. Dans un rapport plein de restriction flatteuses^ plein de fiel, chef-d'œuvre de perfidie s^avante et
qui fut spirituellement comparé par M. RibeyroUes à une jatte de lait empoisonnée , M. Jules Favre conclut à l'autorisation de poursuites. Il est vrai que l'auteur de Y Histoire de Dix ans n'avait pas cru devoir taire la conduite de M. Jules Favre dans le procès d'avril ; et des passions d'origine vulgaire se vengeaient sur le représentant du Peuple de la probité importune de l'historien !
Heureusement» beaucoup de mes collègues avaient été témoins de mon attitude dans la journée du 15 mai. Les représentants du Peuple Piétri, Bezançon, Etienne Arago, James de Montry, Jusseraud, Huot, de Tréveneuc, s'empressèrent de proclamer la vérité. D'autres, avec une éloquence qui était l'écho des plus généreux sentiments de l'âme, vinrent me défendre contre des attaques trop manifestement injustes. C'étaient MM. Larabit, Laurent (de l'Ardèche), Mathieu (de la Drôme), Théodore Bac, Dupont de Bussac. « J'atteste, m'étais-je déjà écrié, que je n'ai « pas mis les pieds à l'Hôtel-de-Ville ; que dis-je ! j'en fais c< le serment devant Dieu, et , au nom de la vérité , au ce nom de la justice, je somme celui qui croirait avoir le « droit de me démentir, de venir à cette tribune opposer ce son serment au mien. » Il fallait donc que M. Marrast s'expliquât. Interpellé à cet égard par M. Reynal, il dut faire la déclaration suivante :
« Au moment où je suis sorti de l'Hôtel-de-Ville , un « citoyen qui était à mes côtés m'a affirmé que le citoyen a Louis Blanc avait été à l'Hôtel-de-Ville, et qu'il avait face vorisé son évasion en le faisant sortir par une petite ce porte donnant sur la rue Lobau. J'ai fait immédiatece ment toutes les recherches, d'une part, pour retrouver ce ce citoyen, d'un autre côté pour m' assurer si ces reuseia gnements étaient exacts, je dois dire avec la même sin-
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« cerité qu'après m' être assuré des citoyens qui étaient « placés dans l'escalier par lequel Louis Blanc aurait dû ce sortir et des dispositions qui avaient été prises dans « l'intérieur, après avoir interrogé ceux qui étaient ence très dans les différentes salles qu'on avait parcourues, ce il m'est resté la conviction la plus complète que jamais c( Louis Blanc n'avait mis les pieds à l'Hôtel-de-YiHe ^ »
Faute de mieux , un prétexte eût été nécessaire pour me frapper, et l'on n'avait pas même l'ombre d'un prétexte* Ceux des réactionnaires qui n'avaient pas toute honte bue se joignirent aux républicains ; la demande en autorisation de poursuites fut rejetée, vote qui entraîna la retraite de M. Jules Favre comme sous-secrétaire d'Élat, celle de MM. Portalis et Landrin, le premier comme procureur général, le second comme avocat général de la République, et enfin, par contre-coup, celle de M. Crémieux comme ministre de la justice.
Cette défaite, on le devine, ne fit que redoubler la fureur d'hommes tels que MM. Odilon Barrot, Taschereau, Denjoy, Duvergier de Hauranne. La proie, promise à leur animosité leur échappait : ils ne désespérèrent pas de la ressaisir.
^ Moniteur du 4 juin 1848.