CHAPITRE XIX
Je proteste par mon vote contre le bannissement des fils de Louis-Philippç, -— M. Puvergi^r de HAurunne vote le bannissement et H. Odilon Barrot s'abstient. — Je demande le rappel de Louis-Napoléon Bonaparte. — Souvenir de la visite au fort de Uam.
n y a des hommes qui s'imaginent qu'il est possible d'être habile dans le mal, et que l'iniquité change de nature, par cela seul qu'on l'appelle raison d'état. Rien de plus faux, Dieu merci ! Le coup qui atteint un innocent ébranle la sécurité de tous ; il porte donc sur l'humanité tout entière. Oui, à examiner les choses de haut, à les étudier dans leur ensemble, des milliers d'hommes, égorgés par suite d'une vérité qu'on ignore, sont une moindre calamité qu'un seul homme qui souffre par suite d'une injustice qu'on avoue.
Aussi, quand il fut question de savoir, dans l'Assemblée, si Ton fermerait à jamais aux fils de Louis-Philippe les chemins de la France, je n'hésitai pas à protester par monvote^ contre une loi de proscription qui à l'injustice donnait pour excuse la peur. Non suspect de partialité envers une famille que j*avais passé dix années de ma vie à combattre, j'aurais rougi, comme républicain, d'a-
^ Voy, le iloniteuri séance du 26 mai 4848 (liste des votes].
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voir à écrire dane les lois de mon pays que la République tremblait devant la concurrence d'une dynastie jetée par terre. Pour le duc de Nemours, le prince de Joinville, le duc d'Aumale, le duc de Montpensier, je votai le droit de venir retrouver les débris du trône où s'était assis leur père. Pour la République, je votai le drpit de se croire invincible.
Un orléaniste de la veille, M. Duvergier de Hauranne, vota le bannissement des d'Orléans. Un autre orléaniste, M. Odilon Barrot, n'eut ni le courage do sa fidélité ni celui de sa défection : il s'abstint ^ !
Le 13 juin, la même question de proscription s'étant présentée à l'Assemblée nationale, au sujet de Louis Bonaparte, que la Charente-Inférieure venait d'élire, je pris la parole,
Louis Bonaparte, qu'il s'agissait alors de condamner k un exil éternel, est aujourd'hui Président de la République. Après avoir promis l'amnistie, il a forfait à sa parole ; il a choisi pour ministres les ennemis les plus mortels et les plus connus de cette République qui lui a rendu la patrie ; il force la Révolution de février, sa mère adoptive, à le renier. Qu'on me permette de consigner ici quelques souvenirs qui, peut-être, ne seront pas sans intérêt. .
Quand Louis Bonaparte publia le livr& intitulé : Idée$ napoléoniennes, j'étais rédacteur en chef de la Revue du Progrès. Les prétentions impériales de l'auteur furent dénoncées par moi, dans un article véhément dont il serait possible que la réimpression devînt opportune. Mais, après la tentative de Boulogne, je fus frappé de la lâcheté
^ Yoy. le MoniUur^ séance du 28 mai 18^ (list3 des votes),
avec laquelle ceux qui auraient adoré la fortune du vainqueur se mirent à insulter le vaincu ; c'était à qui outragerait Yaventuriei* de Boulogne. Son journal même, le Capilote, Tabandonna. Seul, je crois, dans toute la presse, je rappelai le blâme à la dignité, les colères à la pudeur. L'accusé, — il vient de signer mon renvoi devant la haute cour de Bourges, — avait été traîné devant la haute cour d'alors, la chambre des pairs : je m'élevai très-vivement, à cette occasion, contre le principe des juridictions spécialement politiques.
Je n'avais jamais eu avec Louis Bonaparte aucune espèce de relation. Enfermé au château de Ham, il désira me voir et me l'écrivit. La lettre n'était pas signée d'un prétendant, elle portait la signature d'un homme malheureux et prisonnier : je me rendis à Ham. Je trouvai Louis Bonaparte rêvant, dans l'amertume de sa captivité, le retour de l'astre impérial, et rabaissant, jusqu'à le faire tenir tout entier dans le culte d'un nom, le culte de la patrie. Il acceptait la loi du suffrage universel, à cause de ce qu'il en attendait. La République, il la jugeait impossible. Je lui montrai sans ménagement par où son ambition manquait de grandeur. Je lui dis que l'œuvre de son oncle était désormais épuisée ; que l'histoire se continuait en changeant d'aspect et ne se répétait point; que la grande préoccupation de l'homme du peuple, au dix-neuvième siècle, était de cesser d'être prolétaire, non de devenir soldat; que la République, en dépit des apparences, était inévitable, imminente même ; qu'elle arrivait portée par une puissance bien autrement sérieuse que l'opinion : la force des choses. Je l'engageai en termes pressants à abdiquer toute prétention personnelle, à se souvenir des conseils d'Armand Carrel, et à se faire une
place dans les âmes élevées» en publiant cette déclaration : « Je suis républicain. )» La franchise de mon langage parut le toucher, et, lorsque je le quittai, il m'embrassa, les yeux pleins de larmes. Ces mots : c< Je suis républicain, » il a dû les prononcer depuis. Mais en sait-il bien le sens, la noblesse et la portée?
Pour en revenir à la séance du 13 juin, je combattis vivement Tidée d'interdire le territoire national à Louis Bonaparte.
ce La logique républicaine, disais-je en terminant, n'admet pas qu'un fils puisse porter une couronne parce que son père Ta portée; elle ne saurait donc admettre que le fils soit puni pour les fautes dont le père fut coupable. Elle repousse la solidarité héréditaire dans l'exercice de la puissance^ elle ne saurait donc l'admettre dans l'application des châtiments... La force du despotisme, c'est la violence. La force des monarchies constitutionnelles, c'est la corruption. La force de la République, et c'est pour cela que je l'adore, c'est la justice *. »
^ Voy.lc Manitturdw 14 juin 1848, p. 1364.