‹ Pages d'histoire de la révolution de février, 1848Chapitre 27 sur 68 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Dissolution des ateliers nationaux. — Insurrection de Juin. — Seconde tentative d'assassinat. — M. Corne, royaliste de la veille, n'a garde de dirigor des pounuSte» contré )m «MMsio». —^Dictature du général Cavaignac. -^ Première prodamatlon du chef du pouvoir mcutit en date du 25 juin. — Nouvelle proclamation, le 26 juin. — Les vengeances commencent aussitôt après là reddition du faubourg Saint-An-> toîue. — MtNacrts dant lei priso&i. — Cdomnios de MM. fiferruau et Véron. — Tableau de Paris sous Vé\Ai de siég^

Cependant, la journée du 15 mai avait exalté outre me^ sure les espérances du royalisme et mis les réactionnaires en goût de provocation. Pas une pierre de l'édifice de Février qu'on ne cherchât à détacher. Parmi ces attaques, celles qui portaient sur l'existence des Meliers nationaux n'étaient malheureusement que trop fondées; mais si établir ces ateliers avait été une immense faute, les dissoudre sans précaution, sans issues prudenunent ménagées, qu était-ce donc? Quoi! on allait jeter sur le pavé des masses d'hommes que la misère donnerait à la révolte ! Aucune considération ne fut capable de retenir ces esprits emportés. A les entendre, il y avait dans les ateliers nationaux un commencement d'incendie, et cet incendie, dont ils parlaient tant, leur sagesse consistait à le souffler sur Paris! Le dirai-je? Ayant compté le nombre de soldats dont regorgeait la ville, quelques-uns désiraient

le combat, dans Tespoir du triomphe. Leur mot était : « II faut en finir t » Assez longtemps Fémeute avait eu ses prétoriens : qu'attendait-on pour trancher, d'un coup d'épée, les incertitudes du moment? Les ateliers nationaux furent dissous, et Paria qui, en février, avait eu la révolution du mépris, eut, quatre mois après, la révolu* tion de la faim.

Ces jours-là» aucun cri ne monta vers le ciel dan9 le bruit de la fusillade. Nul signe de ralliement. Pas de chefs. Sur quelques drapeaux, deux syllabes seulement : DU PAm 1 On s'extermina en silence.

Pendant ce temps, j'étais à l'Assemblée nationale, li* vrée alors à de mortelles angoisses. Cette insurrection de juin, s'il m'eût été donné de la prévenir, je l'aurais fait au prix de tout mon sang. Eh bien ! tandis que, réuni à mes collègues, l'esprit plein de sombres pressenti** ments, le cœur déchiré, je demandais à Dieu d'abréger, pour mou pays, les heures de cette grande agonie, on s'en allait me désignant partout comme un des chefs de la révolte, et on ne mettait pas en doute, hors de l'Assemblée, que je ne fusse derrière les barricades. De fait, l'insurrection n' avait-elle pas eu dans les ateliers nationaux, dissous, son point de départ? Et n'était -il pas convenu que j'étais l'organisateur des ateliers nationaux?...

Le 25 juin, je regagnais ma demeure, accompagné de quelques-uns de mes collègues, lorsque tout à coup des modérés m'assaillirent. Ils hurlaient des paroles de mort. Un d'eux m'appuya son pistolet sur la tempe, les autres levèrent sur moi leurs sabres, et j'étais lâchement égorgé, si les représentants du Peuple qui se trouvaient là et

d'honnêtes gardes nationaux n'étaient accourus pour me défendre et n'avaient réussi, après une lutte ardente, à m'arracber aux meurtriers. Poussé par la foule dans le café Frascati, je ne tardai pas à sortir, entre deux citoyens généreux, le lieutenant-colonel de la 2' légion, H. Bouillon, et un de mes collègues, M. Dutier. Le tilbury de M« Dutier Tattendait sur le boulevard. Il me fit place à côté de lui, et nous reprîmes le chemin de l'Assemblée. On me tira par derrière deux coups de fusil.

M. Corne, royaliste de la veille, et qui était devenu, à cause de cela, procureur général de la République, s'abstint de toute poursuite. Il faut croire qu'à ses yeux une pareille tentative d'assassinat n'est pas un crime!

La commission executive avait disparu, et la dictature du général Cavaignac s'était élevée sur des cadavres. Je ne ferai pas revivre, à ce sujet, des accusations que le moment n'est pas venu d'approfondir. C'est là un procès tenu en réserve, parmi le Peuple. Le dossier existe ; aucune pièce n'y manque.

Toutefois, il est bon de constater que, le 25 juin, quand l'insurrection tenait encore, le général Cavaignac disait, dans une proclamation adressée aux insurgés :

« Ouvriers, et vous tous qui tenez encore les armes le- « vées contre la République, une dernière fois, au nom « de tout ce qu'il y a de respectable, de saint, de sacré « pour les hommes, déposez vos armes! L'Assemblée na- « tionale, la nation tout entière vous le demandent. On

<K vous DIT QUE DE CRUELLES VENGEANCES VOUS ATTENDENT : CE « SS(9WT VOS ENNEMIS, LES NOTRES QUI PARLENT AINSI ! On VOUS

ce dît que vous serez sacrifiés de sang-froid ! Venez à nous.

DE LA RÉVOLUTION JDE FÉVRIER. 4 8>l

a vener ôomme des frères repentants et soumis à la loi, « et les bras de la République sont tout prêts à vous recc cevoîr.

« Le chef du pouvoir exécutif,

« E. Caviignac *. »

Le 26 juin, on lisait dans une autre proclamation, adressée à la garde nationale et à Tarmée :

ce Ce matin Fémotion de la lutte était légitime, inévice table« Maintenant, soyez aussi grands dans le calme « que vous venez de l'être dans le combat. Dans Paris je « vois des vainqueurs, des vaincus. Que mon nom reste <c maudit si je consentais à y voir des victimes ! La justice « aura son cours, qu'elle agisse; c'est votre pensée, c'est « la mienne.

« Le chef du pouvoir exécutif,

« E. Cavaignac *. »

Ainsi, avant la fin du combat, on ne parlait que d'oubli, et, après avoir de la sorte fait déposer les armes aux insurgés, on commençait à parler de justice. Mais, comme les cendres de la guerre civile étaient encore brûlantes, comme le feu pouvait encore se rallumer, on disait : « Dans Paris je vois des vainqueurs, des vaincus. a Que mon nom soit maudit si je consentais à y voir des a victimes ! »

Or, le faubourg Saint-Antoine ne se fut pas plutôt

* Voy. le Mmiieur du 26 juin 4848.

» Voy. le Moniteur du 27 juin 4848.

rendu, que h^ vengeances commencèrent terribles, implacables. Les malheureux à qui on avait crié : « Venez ce à nous, les bras de la République sont tout prêts à vous ce recevoir, » furent traînés devant les conseils de guerre pour y être jugés, chose horrible ! par ceux mêmes qu'ils avaient combattus. Ces vaincus ^ dont le général Gavaignac avait promis solennellement à l'histoire de ne pas faire des victimes, furent déportés en masse et sans jugement. Et, quant à ceux auxquels on avait dit : « Soyez aussi ce grands dans le calme que vous venez de l'être dans le ce combat, » voici ce qu'on laissa faire impunément aux plus ftirîeux.

« Il y avait environ un millier de prisonniers dans lé c< souterrain étroit de la terrasse du bord de Teau.... « L^aîr méphitique et irrespirable de ce caveau forçait les « prisonniers à s'approcher des soupiraux pour respirer « un peu d'air. Alors les sentinelles tiraient par les lu- « carnes... On amena parmi les prisonniers un vieillard « qui pleurait et disait qn'il n'était pas insurgé, qu'il c( était venu à Paris pour voir son fils. Alors un garde c< national lui déchargea un coup de fusil sur l'épaule, un ce autre l'abattit d'un coup de sabre , et un troisième <c l'acheva d'une balle, en disant : « Je pourrai au moins ee dire que j'en ai tué un. » Le cadavre resta deux jours <« sur ^escalier *. »

Ces atrocités, non démenties d'ailleurs , sont restées comme écrites sur les murs du souterrain des Tuileries. J'ai vu, de mes propres yeux, autour des lucarnes, les traces des balles.

1 Voy. le saisissant récit publié par M. Ltois Méilard dans le Pet^U du 12 février 1849; sous ce titre : ProlùtUé é'mné Révohtim. j

On fusilla des prisonniers dans la plaine de Grenelle, au cimetière Montparnasse, dans les carrières de Montmartre * ; on en fusilla sur la place du Panthéon *. On en fusilla au Cloître-Saint-Benoît et dans la cour de l'Hôtel deCluny'. Un insurgé blessé avait été étendu sur un lit de paille : des cannibales y mirent le feu et brtilèrent vif l'agonisant*,

«c On vous dit que vous serez sacrifiés de sang-froid! a Venez à nous!... Les bras de la République sont tout « prêts à vous recevoir !

ce Le chef du pouvoir exécutif,

a £. Cavaign4C. y»

iu reste» les barbaries commises furent aussi le crime de ceux qui les provoquèrent par de faux récits, par des inventions abominables, telles qu'en répandit le journal de MM. Yéron et Charles Merruau , le ConslitutionmL k quelles fureurs n'ouvrait-on pas carrière quand on impri* mait mensongèrement (car les dix mille arrestations qui ont été faites, les innombrable témoins qui ont été en* tendus, les investigations ardentes des conseils de guerre n'ont pu fournir la preuve d'un seul de ces faits) i — On a coupé le poing des dragons prisonniers , on en a sciés entre deux planches ; — sur la place du Panthéon , des femmes d'insurgés ont coupé la tête à des offîeiers de la garde mobik. — Des gardp$ wpbiles, âgés de dpu«e ou

* Voy. dam h Peuple du42fi¥rieriS49,}9 Prologue d'umRév^luliçn.

* Dépositions deMM.Mathé et Madet, représentants du Peuple, dans l'affaire Bréa.

* Voy, le Prowf du fràhguê dw^ JRévoluiion,

* Procès de Barthélémy.

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quinze ans, ont été pendus à des réverbères. — Des cantinières ont distribué de Teau-de-vie empoisonnée, etc.. etc.. etcî,.. De ces horreurs imaginées avec un art infernal naquirent des horreurs malheureusement trop réelles.

De là une terreur sans bornes , le renouvellement aggravé de l'ancien régime des suspects , les maisons ouvertes à rinvasion du premier venu en uniforme , une rage de délation qui n'eut jamais d'exemple et qui jamais ne pourra être égalée. Avait-on un concurrent à ruiner, un rival à perdre, une vengeance personnelle à assouvir? On disait de son ennemi : « il était aux barricades, » et cela suffisait.

Dans les premiers jours de l'état de siège, des lignes de bourgeois armés coupaient les rues , et Paris s'était hérissé de barricades vivantes. Lorsque le commerce aux abois eut obtenu qu'on lui laissât la voie libre, on se lança aussitôt à la poursuite de ceux qu'on ne pouvait plus saisir au passage. Remplissant tout de leur peur, changée en folie barbare, des patrouilles effarées et vindicatives couraient çà et là. Le secret de mainte paisible demeure fut indignement profané par les satellites de je ne sais quel tyran inconnu et nouveau. Us arrêtaient , pour y chercher des restes d'insurrection, les voitures publiques; ils y plongeaient d'ardents regards ; volontiers ils les eussent sondées avec la pointe des baïonnettes. Et pendant ce temps, les journaux de la faction du mal animaient les colères par le bruit, espèces de cors qjuvages qui sonnaient la chasse aux hommes. Malheur à qui osait faire entendre des paroles de pitié ! Déplorer l'égarement des insurgés, rappeler que beaucoup d'entre eux avaient été conduits au combat par la faim, c'était devenir leur com-

plice. Ses parents même, ses amis , si Ton en avait qui fussent morts, involontairement enveloppés dans l'insurrection, il était interdît de les pleurer. Du côté des vaincus, dans cette vaste cité remplie de funérailles, le deuil était crime. On fusilla une jeune fllle parce qu'elle avait fait de la charpie dans une ambulance d'insurgés , pour son amant peut-être, pour son mari , pour son père ! D est vrai que, comme à Magdebourg aux mains des Croates de Tilly, il est vrai que, comme à Crémone inondée par les cohortes d'Ântonius, les maisons ne furent pas livrées au pillage et les enfants écrasés contre les murs; mais ce qui manqua en accès de rage, on l'eut en ignominie. Car, espionner, ce fut de la vigilance; trahir l'amitié, ce fut du civisme ; •assassiner, ce fut du courage. Puis vinrent, chaque soir, à l'entrée de la nuit , les rassemblements causés par des apparitions prétendues, par des complots dont on croyait voir les fantômes passer dans les airs. Ainsi que d'un signal donné de loin à des conspirateurs mystérieux , on s'inquiéta d'une lampe agitée derrière une vitre. Dans la maison que j'habitais , on vint un soir poursuivre les reflets de la lune sur l'ardoise de mon toit soupçonné ! La colère avait des visions, la haine en était aux illusions d'optique. humiliation de mon pays! Un moment Paris appartint à des fous furieux.

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