‹ Pages d'histoire de la révolution de février, 1848Chapitre 28 sur 68 · CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL

Origine de la fameuse enquête sur l^însurrection, — Les Débats se font Técho des mensonges de mes ennemis. — Ma réponse à ce journal, en date du 1T juillet 1848. — M. Bauchard est nommé rapporteur de la commission d^enquête. — Trois représentants y sont particulièrement calomniés. — Pourquoi certaines pièces compromettantes pour le général Gavaignac n'ont pas été jointes au rapport. — Explication de la célèbre poignée de main donnée par U. Gavaignac à M. Ledru-RolUn ea pleine Assemblée. — Détails sur le général Gavaignac. — Le Pilori.

Il semble que dans cet affreux état de choses et au milieu de cette extraordinaire fermentation des esprits , des personnages graves, de vrais législateurs, n'auraient dû songer qu'à fermer les blessures de la patrie. Mais à les envenimer, à les élargir, les réactionnaires trouvaient un cruel bénéfice. Il y avait, dans l'Assemblée, certaines têtes gênantes qu'ils brûlaient d'abattre; il fallait, à tout prix, en toute hâte, s'emparer des chances que le délire du moment allait ménager à l'iniquité. Telle fut l'origine de cette fameuse enquête sur les causes de l'insurrection. Il est à noter qu'on décida de rattacher le mois de juin au mois de mai ; la contre-révolution ne se pouvant résigner au vote qui m'avait mis à l'abri de ses vengeances, et espérant amener la chambre à se déjuger, sous l'empire de la colère, dans Fasservissement de la peur.

En attendant, la presse réactionnaire continuait à me

poursuivre avec un redoublement inouï d'injustice et de fureur. Le mépris que m'inspirait la rage des libellistes à la suite était si profond, que longtemps je les laissai jouir en paix du bénéfice de mon silence. Mais le Journal des Débats qui, dans son opposition au gouvernement provisoire, avait apporté quelque réserve et quelque dignité , s'étant fait l'écho des mensonges de mes ennemis, j'adressai à cette feuille, le 17 juillet 1848, la lettre suivante, qui à des calomnies sans pudeur répond par des textes sans réplique *!

a Monsieur^

« Je lis un article où vous paraisse* vouloir nfie rendre moralement solidaire de Tafireuse lutte qui vient de désoler Paris. Une pareille insinuation , Monsieur , couronne dignement cette série de Calomnies qu'on a érigées en système, et que mon seul tort a été jusqu'ici de trop dédaigner, puisque sur certains esprits le mensonge a tant dé puii^sance.

« Où rappelle les discours que j'ai prononcés au Luxembourg. Des citations textuelles , incontestables , puisées dans le Moniteur, feront connaître l'esprit de ces discours, et sufBront pour confondre mes détracteurs.

<3c Tôici ce que je disais, dans la séance du 5 mars 1848, aux membres de la Commission pour les travailleurs î

« Lès préoccupations exclusives de l'esprit de partie les souvenirs amers des luttes passées doivent être de part et d'autre écartés.

« Je ïié dôm&nde aux personnes que j'appelle ici que deux èôttditioïis : volonté très-ferme de faire le bien et capadtë notoire.

« Il convient de donner au pays le spectacle d'une réunion d'hommes qui, animés tous de l'esprit de progrès, ijuoique divisés souvent sur des questions particulières, s'empressent d'oublier leurs dissentiments passés, et viennent mettre en commun leurs lumières et leur dévouement dans l'intérêt de tous. » (Voyez le Moniteur du >l3mars>l848.)

« Le >l 7 mars, je disais aux délégués réunis dans Taucienne chambre des pairs : a Remarquez bien que je ne vous parle pas comme le représentant exclusif é'une faction ou même d'une classe. Non ; le progrès n'existe pour moi qu'à la condition de proGter à tous, à tous sans exception. Le progrès pour moi, c'est la solidarité reconnue, réalisée de tous les intérêts. Savez-vous pourquoi j'ai déclaré dans mon cœur une guerre à mort au principe de l'antagonisme? Ce n'est pas seulement parce que bien souvent il fait le malheur de l'ouvrier; c'est aussi parce que bien souvent il fait le malheur du patron ; c'est parce qu'il déplace la tyrannie quand il ne la rend point permanente. Or, de quelque part qu'elle vienne, la tyrannie m'est odieuse. » (Voyez le ilfoniteiir du >l 9 mars >l 848.)

Le même sentiment , je l'avais exprimé sous une autre forme dans la séance du 4 mars >l 848 : « Plaider la cause des pauvres , c'est , on ne le répétera jamais trop , plaider la cause des riches ; c'est défendre l'intérêt universel» Aussi ne sommes-nous les hommes d'aucune faction. Nous aimons la patrie , nous l'adorons , nous avons résolu de la servir dans l'union de tous ses enfants. » (Voyez le Moniteur du 4>l mars 4848.)

A ceux qui me reprochent d'avoir trop promis au Peuple et de lui avoir soufflé ainsi de dangereuses impatiences , je recommande la lecture des passages suivants (dis-

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cours du >I0 mars 4848) : « Diminuer outre mesure les heures de travail, n'est-ce point porter atteinte à la production , pousser au renchérissement des produits , resserrer la consommation, courir risque d'assurer sur nos marchés aux produits du dehors une supériorité qui , en fin de compte, pourrait tourner contre l'ouvrier lui-même?

ce Ne dissimulons rien, c'est là une objection quia quelque chose de fort sérieux. Elle prouve que les travailleurs ont intérêt à apporter de la mesure dans leurs réclamations les plus légitimes ; elle prouve que, pour êtrepromptement réalisables , les vœux populaires ne doivent pas être trop impatients; elle montre enfin jusqu'à quel point, dans l'organisation économique actuelle, tout progrès partiel est difficilement réalisable. » (Voyez le Moniteur du U mars 4848.)

PROCLAMATION DU 16 MARS 1848. — « Informés, d'une part, que des patrons, contrairement au décret du 2 mars 1845, ont manifesté l'intention d'exiger plus de dix heures de travail effectif, et, d'autre part, que des ouvriers parlent de travailler moins de dix heures, les présidents et vice-présidents de la Commission de Gouvernement pour les travailleurs confient au patriotisme des citoyens la stricte exécution du décret du 2 mars. Patrons, soyez bien convaincus que votre plus grand intérêt aujourd'hui est d'accorder, dans la mesure du possible, tout ce qui est juste; que l'ordre à venir, que la sécurité présente, sont à ce prix. £t vous, ouvriers, songez que, si vous demandez l'impossible, vous vous porteriez à vous^mênjes un grand préjudice, songez que vous ôteriez à votre cause ce caractère de grandeur que jusqu'ici votre modération lui a donné.

c< Quand il a déterminé la durée du travail , le gouver-

nement provisoire de la République a dû tenir compte de toutes les difficultés.

c( Ne pas limiter le travail , c'eût été méconnaître ce qu'avait de légitime Tuniverselle réclamation des travailleurs ; le trop limiter, c eût été courir le risque de ruiner des établissements qui emploient beaucoup de bras ; c'eût été , dans les circonstances actuelles t s'exposer à rendre plus redoutable la concurrence étrangère.

c( Yoilà ce qu'il importe que patrons et Ouvriers ne perdent pas de vue un seul instant. » (Voyez le Moniteur du 4 G mars 4 848.)

c< C'est cet esprit d'impartialité et de mesure qui a présidé à toutes les conciliations que nous avons été appelés à opérer au Luxembourg.

c( Considérant que la profession des conducteurs et des cochers est, de sa nature, trop pénible et très-assujettissanté; qu'il y a lieu d'améliorer leur sort; que les entrepreneurs ont déclaré qu'ils s'y prêteraient volontiers, dans la mesure du possible; qu'il est de l'intérêt bien entendu des travailleurs d'apporter de la modération et de la me* sure dans leurs réclamations, même les plus légiti^ mes , etc. » (Voyez le Moniteur du 9 mars 484B.)

« Dans une proclamation du 4 nuirs >i848, signée de mon collègue Albert et de moi > vous pourrez lire : a Cice toyens travailleurs, toutes les questions qui touchent « à l'organisation du travail sont complexes de leur na« c( ture. Elles embrassent une foule d'intérêts qui sont « opposés l'un à l'autre, sinon en réalité, du moins en « apparence. Elles veulent donc être abordées avec calme c( et approfondies avec maturité* Trop d'impatience de c< votre part, trop de précipitation de la nôtre, n'abouti- « raient qu à tout compromettre. L'Assemblée nationale

« va être incessamment convoquée. Nous présenterons à c< ses délibérations les projets de loi que nous élaborons « en ce moment, avec la ferme volonté d'améliorer mocc ralementet matériellement votre sort, projets de loi c< d'ailleurs sur lesquels vos délégués vont être appelés à a donner leur avis. Or, cette Assemblée nationale ne sera a plus une Chambre de privilégiés ; elle sera , grâce au ce suffrage universel , un vivant résumé de la société tout ce entière. » (Voyez le Moniteur du 5 mars 4 848.)

ce Maintenant, est-il vrai que le langage tenu au Luxembourg à la classe ouvrière ait été de nature à Tenivrer du sentiment de sa puissance? On va en juger : ce II inlporte» ce remarquez-le, que vous nous laissiez le droit de ne rien ce faire qu'avec sagesse , avec réflexion , avec maturité ; il ce importe, j'adresse ceci à vos cœurs, que vous nous laisce siez le droit de vous résister, au besoin, pour vous être ce utiles. Nous ne serions que de misérables charlatans si, ce trop dociles aux acclamations de la place publique, nous ce descendions jamais à sacrifier au désir d'être populaires ce le devoir de servir le Peuple selon la justice. » (Yoye? le Moniteur du 20 mars 4848.)

ce Recommander Tordre , le calme , la modération , et détourner le Peuple de toute pensée de violence , telle a été ma préoccupation la plus constante. J'aurais trop h citer ici; je me bornerai à rappeler que, dès les premiers jours de la Révolution et dans une circonstance ^lennelle, je proclamais, comme la devise de la République nouvelle, l'ordre dam la liberté; et je demanderai à tous les hommes de bonne foi, de quelque opinion qu'ils paissent être, si c'est disposer l'esprit du Peuple à la haine, à la violence, à la guerre civile , que de lui parler dans les termes que voici :

>I9S t>A6ES b'hiSTOIBË

•« Une terrible parole a été prononcée il y a plus de cinquante ans, c'est que l'arbre de la liberté ne peut croître qu'arrosé du sang des rois. Aujourd'hui nous plantons l'arbre de la liberté, mais nous ne voulons pas, nous, qu'il soit arrosé de sang.» (Voyez le Moniteur du 26 mars 4848.)

« J'ai à vous prémunir contre tout sentiment d'irritation. Dieu me préserve de venir ici vous exciter à la colère et faire appel à des impatiences farouches, dont vous seriez victimes les premiers! La manière même dont je pose la question vous montre assez que les maux signalés accusent'non pas tel ou tel homme, telle ou telle classe, mais une organisation sociale vicieuse, un faux principe. Or, changer une mauvaise organisation sociale, écarter un faux principe, ce n'est point là une affaire d'impatience et de révolte , c'est une affaire d'étude et de science. Quant à moi, mis journellement en rapport avec le Peuple depuis la Révolution de février, j'ai pleine confiance dans sa modération. C'est pourquoi je n hésite pas à m' entretenir avec vous de vos souffrances. Le moindre emportement dans vos plus légitimes désirs, la moindre violence dans vos actes risqueraient de tout compromettre. Voilà, grâce au ciel, ce que vous sentez aussi bien que moi ; et c'est un des plus glorieux indices de la grandeur de nos prochaines destinées que cette disposition du Peuple à attendre son affranchissement, non de la force brutale, mais de l'oindre, de la discussion libre, de la science. Oui, mes amis, soyons calmes et modérés. Laissons les vulgaires ressources de la violence à nos adversaires. Nous avons de notre côté la justice et la raison ; ne faisons pas à la raison, à la justice, cette injure de nous défier de leur triomphe au moment où elles vont

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enfin avoir la parole. » (Voyez le Moniteur du 7 avril 1848.)

ce Ce que nous voulons, c'est la liberté par la paix ; c'est la victoire parle développement de la raison; c'est le triomphe de la modération par l'essor de l'intelligence ; c'est la liberté par l'ordre et par l'amour. » (Voyez leiffonitear du 2 mai 1848.)

« Il reste donc prouvé par des textes irréfragables :

« 1* Que, loin d'avoir fait appel à l'esprit de division; j'ai toujours prêché l'union entre les divers membres de la grande famille, et donné pour base à mes doctrines le principe essentiellement conciliateur de la solidarité humaine;

c< S** Que, loin d'avoir encouragé le Peuple à des espérances trop promptes, trop fougueuses et décevantes, je l'ai toujours, au contraire, exhorté à la patience, en lui montrant combien la solution des problèmes sociaux était difficile, et de quelle importance il était de ne pas brusquer les décisions;

« 3** Que, loin d'avoir préparé les ouvriers à manquer de respect à l'Assemblée nationale, je la leur ai d'avance représentée comme la souveraineté du Peuple en mouvement ;

<( 4° Que, loin d'avoir flatté les ouvriers, j'ai en toute occasion, devant eux, subordonné à la justice mon dévouement à leur cause, et cela, du reste, je dois l'ajouter en leur honneur, au bruit de leurs applaudissements ;

« 5° Enfin , que , loin de les avoir poussés à des pensées violentes, je leur ai toujours recommandé l'ordre, le calme, la modération, et une confiance réfléchie dans la puissance pacifique de la raison.

« Mais à tanj; d'accusations iniques dirigées contre Finis

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guencç de m^s parole^ oh d§ qie$ dootri^e^, j'ai à oppeh ser un fait capital , décisif , indestructible. Aussi long*temps que j'ai été «u pouvoir et on rapport avec les classe» ûuyrièr^9 , est-ee que le moindre désordre a éclaté? Est-ce que la tranquillité publique a été troublée un seul instant? Est-c» qu'il s'e^l mn p438ié qui pnt faire pressentir, même dans le lointain, la possibilité d'une guerre civile? Bt cgp^dpnt le frémissement du cqmb»t de février durait encore I |)t il n'y ^vait pas un soldât d$in9 Paris! Qu'on rfjppoFte m gouvernement provisoire tout entier l'honneur d'un pareil résultat , c'est justice ; mai? enfin il me sera bien permis t pour ma part, d'jf oherober une ré* ponse à ceux qui me calomnient.

(c La eomniisçion du Luxembourg n'a-t-elle, d'ailleurs, epntribué que par des exhortations et la eontiance înspi* rée aux ouvriers, soit au rétablissement, soit au maintien 4e l'ordre? Non. Car c'est grâce à son intervention ae^ tive, infatigable, qu'une foule de travaux, déjà abandon-* nés, ont été repris ; que les paveurs se soqt remi^ à apla*^ nir les chaussées; que les questions qui divisaient les entrepreneurs et les cochers ont été résolues à lasatisfac^ tion commune ; qu'on a vu renaître dans Paris la circulation des voitures prfbliques, tout à coup arrêtée ; que les ouvriers boulangers ont été ramenés à leur travail , qu'ils avaient résolu de suspendre, ce qui eût été pour la capitale le plus grand de tous les périls; que des atelierp, dont les portes venaient de se fermer, se sont rouverts; que les ouvriers mécaniciens de l'atelier Farcot, à Saint- Ouen, ont été préservés, pendant un mois, d'un chômage funeste; que l'association des ouvriers selliers, que celle des ouvriers tailleurs se sont formées, de manière è emplpyer utilement, honorablement, aelon les loia d'une

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frdt0rQen6 union, des milliers de bras inoccupés. (Foye;^ les numéros du Monikur des 9^ 26 , 38 , 29 m^fs , et 27 avril.)

c( Quant aui ateliers nationaui , je n'ai pas à en pa^> 1er, car je n'ai été pour rien, absolument pour rien, ni dans leur formation , ni dans leur organisation , ni dans leur direction ou surveillance , toutes obose? cependant dont on a essayé de me rendre responsable, a%de mîeu^ eiciter oontro moi l'opinion publique, indignement trom* pée.

a Restent les doctrinea émises par l» oomnnisi^iQii du Luxembourg.

c< Mais quoi l condamner la concurrence , précisément parce qu'elle est un principe de lutte , et qu'elle sème entre les hommes la division, la haine, Tenvie, ce serait prêcher un système de désordre l

a Tendre à la réalisation de la fraternité par Ta^soeiat^ tion de tous les intérêts , de toutes les forces» de tçutes les bonnes volontés, ce serait préparer les citoyens à ij'armer les uns contre les autres !

c< Demander que, comme mobile de l'activité humainet on fasse place au point d'honneur, au dévouement, à Tamour fraternel, ce serait féconder la gneyre civile I

a Quelle logique , grand Dieu !

a Au fond, quel est le résumé des doctrines émises au Luxembourg? Le voici :

^ A tous, par l'éducation commune et gratuite, les mçyens de développement intellectuel; à tous, par l'asso*cialion fraternelle des forces et des ressources , les instru-» ments de travail*

ce Or, non-seulement il n'y a rien là de subversif qu de chimérique, mais la société française est irrésistiblement

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poussée par la force des choses à entrer dans celte voie. Cela est si vrai , que, dans ce moment même, on discute au sein du Conseil du travail une proposition, suivant laquelle un crédit de 3 millions serait ouvert à TÉtat, et employé à venir en aide aux associations d'ouvriers.

« Avant la Révolution de février, les défenseurs dés anciens abus agitaient devant l'opinion, pour l'égarer en Feffrayant, le fantôme ensanglanté de la République; aujourd'hui , c'est le fantôme du Socialisme qu'ils font passer devant les esprits prévenus. Vains artifices ! La vérité est invincible parce qu'elle est immortelle.

« Louis Blanc.

a Le 4 juillet 1848. »

La commission d'enquête fit de la procédure, sous la présidence de M. Odilon Barrot. Le rapporteur fut un de ces acteurs en sous-ordre que le parti des envieux traîne dans ses bagages et qu'on ne risque jamais de compromettre en les mettant en avant. Il s'appelait M. Bauchart.

Si l'on veut savoir jusqu'où peut descendre la médiocrité au service de la haine, on n'a qu'à lire le rapport fait par cet homme.

Trois représentants du Peuple y étaient calomniés d'une manière officiellement honteuse : MM. Ledru-Rollin, Caussidière et moi. Il fut permis au premier de se défendre, le jour même de l'attaque ; à Caussidière et à moi on se hâta d'interdire ce droit, sous prétexte que notre défense serait mieux placée après la publication des pièces, et l'on nous força d'attendre silencieusement que les faussetés du rapport, en l'absence de tout débat contradictoire, eus-

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sent produit sur l'opinion publique Teffet désiré. Cela parut honnête à M. Odilon Barrot et à ses amis !

Il en résulta que, pendant plusieurs jours, nous demeurâmes exposés aux morsures des vipères. OEuvre de grossier dépit et de rage impuissante, le rapport ne condam« naiten réalité que ses auteurs, et c'est ce que dirent, d'une commune voix, tous les honnêtes gens. Mais les âmes déjà gâtées reçurent avidement le poison qui leur était destiné. Les commentaires , d'ailleurs , ne manquèrent pas au texte. Reproduit, développé, enrichi de nouveaux mensonges , tiré par lés divers journaux à cinq ou six cent mille exemplaires , l'odieux libelle alla répandre dans toute l'Europe une accusation que chaque écho placé sur la routé grossissait en la prolongeant. Et lorsque, indignés de ce lent assassinat moral, nous demandions que la parole nous fût donnée, lorsque nous réclamions le droit d'accuser, à notre tour, nos accusateurs, on nous répondait : « Les copies des pièces justificatives à « publier ne sont pas encore prêtes, » ou bien : « L'im- « pression n'est pas terminée. » Et, pendant ce temps, te rapport de la commission d'enquête à la main , on travaillait, avec une infatigable ardeur, a faire l'opinion publique!

Malgré cela , nul doute que la victoire ne fût restée à la vérité, soutenue cette fois par l'évidence, s'il ne s'était formé contre nous, au sein de l'Assemblée, une ligue dont il convient de bien déterminer l'origine et le caractère.

En votant la publication du rapport , l'Assemblée avait décidé, par mégarde sans doute, que toutes les pièces justificatives seraient aussi publiées. Or, quand on fut pour obéir à ce vote, on s'aperçut qu'il contenait d'immenses périls.

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Ne prévoyant pas que \e^ procès^verbiitix de la eôm«' mission d'e&quêlë dussent jamais être mis au jour , d'im** portants personnages s'étaient dénoncés les uui$ lès autres ; il y avait eu de formidables indiscrétions , des cofiÛ*» dences fatales ; la trahison ne s'était pas gôuéô, se croyant protégée par Tanonymé. Que pouvait-il donc ëortir de là ^ quand on en serait veiiu à lever le voile? Procès en diffamation, duels, animosilés de la vie entière, scandale énorme datis le public, guerre civile dans rAsèemblée^ voilà ce qu'avaient couvé les petites rancunes de M. Bar^ rot et de ses amis, voilà ce qu'allait produire l'intégrale {publication des pièces. L^eifroi fut général.

Or, parmi cent qui avaient le plus à redouter un écldt de ce genre, se trouvait précisément le général Gavaignac; Sa dictature, installée, au mois de jtliii, sur les débris de là Commission executive, avait donné lieu , dans la salle des Pas-Perdus, à d'étranges chuôhoteméttts , qui, devant la commission d'enquête, s'étaient transformés en déposi^ tionî; accusatrices. On lé hiontrait laissant construire les barricades qu'il aurait pu empêcher , se ménageant le sacrilège honneur d'étouffer dans le sang une insurreo* tion qui pouvait être prévenue , fermant l'oreille aux or-dres de la Commission executive , affichant pour Tinter^ vention armée de la garde nationale un dédain qui était une flatterie à l' adressé déë troupes^ seconduisant, en un mot, de manière à rendre^ au milieu de Paris embrasé, le renversement de là Gommiésiôn executive tout à fait iné« yitable et sa dictature, à Ihi , nécessaire.

Or, ces imputations, contre lesquelles il a été protégé» depuis , dans une séance fameuse , et par leur gravité même et par le besoin que la réaction avait encore de lui , ces imputations venaient de témoins revêtus d'un

éaractère officiel , d'hommes dont il avait été le collègue au pouvoir, dont il était le collègue à TÀssemblée. Ainsi, que le général fût* (jui ou non, en mesure de se justifier, il n'en est pas moins vrai que son rôle de dictateur au*fait eu âingulièreinênt à souffrir de sa position d'accusé. G'eèt ce qùè ^oti parti conipHt à înerveille, et le Naliùndl fit , pour eiâpécher la publication intégrale des pièces , des efforts pi*odigièut. Mais le vote de l'Assemblée était là, itiipéfiôUi, décii^if. Il île restait donc plus au parti du général Gavaignac , s'il voulait éviter un débat d'tine portée funeste, qu'à se ràppt^ochér dti parti représenté par là commission d'enqùâte.

De leur côté , lés réactionnaires de l'enquêté avaient à eé rapproûbèment inotilëiitané un intérêt manifeste. Abafidoûnés à leurs propres fôrëés, ils ii'àvaiént point là majorité dans l'Assemblée et couraient risqué de ^UC^ eombêr sous un ordre du jour qui dé la catégorie des juges les eût rejetés dans ôélle dés calomniateurs. Eu outre, leur jeu était de se servir déi^ républicains du National contre leèsoéiàliitéâ, dti général Gàvaigiiac coiitrè Gaussidière et contre moi, sauf à briser rinstrument après l'atoir usé.

De cette communauté d'intérêts et de périls naquit te pacte d'iniquité dont Gdu^sidière et moi avons été lés victimes.

Oûarit àLedrti-HoUin, accusé en môme temps que nous, il se trouvait avoir sur nous cet avantage, qu^ayarit été membre de la Gommission executive, il était du nombre de ceux que le général Gavaignac avait â redouter comme accusateurs. D fut donc résolu qu'on le ménagerait, et c'est ce qui expliqué la Célèbre poignée de maîn qu'en pleifté Assemblée lé général lui donna lorsque, pour

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la première fois, Ledru-Rollin fut appelé à se défendre.

De sorte que ceux-là conspirèrent notre perte qui, nous sachant innocents , tremblaient de psTraitre eux-mêmes coupables !

Et qu'on ne rejette pas sur une erreur de jugement le crime dont le général Cavaignac se rendit alors coupable. Quand il se résolut à cette grande iniquité, il en avait froidement calculé Tignominieux bénéfice et mesuré rétendue. En voici la preuve : elle est accablante.

On n'oubliera pas de sitôt que, le 25 avril 1849, par un rafiinement tout à fait imprévu d'imbécillité et de bassesse, le procureur Baroche osa faire afficher les noms des contumaces , du 15 mai sur des poteaux, que, dans l'élan d'une admirable et poétique indignation, le Peuple se hâta de couvrir de fleurs. Eh bien, le lendemain, on lisait dans le journal la Presse :

a Si M« le général Cavaignac est passé hier sur la place a du Palais de Justice, au moment où était suspendu à un , « poteau l'arrêt qui condamne M. Louis Blanc à la peine ce de la déportation, M. le général Cavaignac a dû éprouver c< un sentiment douloureux, car celui qui écrit ces lignes c< a entendu, le 26 août, M. le général Cavaignac lui dire... « Quant à Louis Blanc, c< ma conviction profonde est qu'il « n'est pas plus criminel que moi.. . »Comment expliquer c< qu'ayant cette conviction, M. Cavaignac, quelques heures « auparavant, soit monté à la tribune pour y tenir un lance gage tout différent ? »

A cette affirmation si précise, à cette interpellation si pressante, qu'a répondu le général Cavaignac? Il a gardé le silence, n'ayant eu ni Teffronterie de l'injustice qui ment, ni le courage du remords qui s'avoue.

Oui, c'est de sang-froid, et sachant bien qu'il faisait le

mal, que le général Cavaignac m'a livré aux ennemis de la République et s'est abaissé à ce fameux coup d'État du mensonge.

Il n'ignorait point, pourtant, que son frère m'avait eu pour compagnon d'armes, pour collaborateur, pour ami ; que sa mère avait trouvé en moi une affection toute filiale ; qu'appelé au séjour de la patrie éternelle, Godefroi Gavaignac m'avait laissé l'héritage de ses plus chères pensées... Serait-ce qu'à l'ardeur d'une ambition saisie d'inquiétude et à la crainte de tomber comme victime à moins de se déshonorer comme sacrificateur, se serait joint l'aiguillon de quelque secret ressentiment? Peutêtre ! et les détails qu'on va lire permettent de le supposer.

Quand la Révolution de février éclata, le général Cavaignac servait depuis longtemps en Algérie. Je ne l'avais donc vu que deux ou trois fois, lors de ses rapides excursiçns à Paris. Mais il passait pour républicain, et d'ailleurs je l'aimais dans son frère.

Aussi, ce fut avec une véritable chaleur d'âme que, dans le sein du gouvernement provisoire, je m'unis à mes collègues Flocon et Ledru Rollin, pour faire élever M. Eugène Gavaignac à la dignité de lieutenant général , et agrandir sa fortune , tout à coup associée aux destins de la République. Il y avait un ministre de la guerre à choisir : le général fut proposé, accepté, et le gouvernement provisoire lui en écrivit. Comment exprimer ce que nous éprouvâmes à la lecture de sa réponse ? C'était la notification de son refus, conçue en termes d'une arrogance mal dissimulée. Il paraissait nous reprocher de n'avoir pas placé les troupes assez haut dans nos préoccupations et nos égards; le citoyen disparaissait derrière le soldat;

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