‹ Pages d'histoire de la révolution de février, 1848Chapitre 31 sur 68 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Nuit du 25 août à TÂssemblée nationale.

Ce fui le 25 août que les débats s'ouvrirent. Avais-je à me défendre? Est-ce que, d'aventure, la journée du 15 mai s'était passée à huis clos? Est-ce que des milliers de témoins ne m'avaient pas vu alors et entendu ? Est-ce que les ennemis de la cause du Peuple auraient tant osé, s'il n'y avait pas eu chez eux parti pris d'oser tout?£st-ce qu'il ne me suffisait pas de donner publiquement pour juge à leurs passions ma conscience? J'étais résolu à n'opposer que l'attaque à l'attaque. Mais, trompés par de faux avis sur les résultats de la lutte annoncée, mes meilleurs amis m'entourèrent, ils me pressèrent de ne point sacrifier à mes inspirations une victoire certaine, disaient-ils, et que je n'avais pas le droit \de compromettre. Je cédai : ce fut un tort. Un honnête homme est exposé à avoir des ennemis tels, qu'ils valent tout au plus qu'on les brave !

Voici le discours que je prononçai dans la séance du 25 août. Le Moniteur étant le seul journal qui l'ait reproduit textuellement et d'une manière complète, je crois devoir le mettre sous les yeux de quiconque aime la justice et respecte la vérité.

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a Messieurs, quoique placé, depuis quelque temps, sous le coup des imputations les plus outrageuses et les plus injustes, je ne voudrais pas apporter à cette tribune des paroles irritantes ; et cependant, messieurs, il est un rapprochement dont je ne puis me défendre ; comme il est vrai, vous m'excuserez s'il a quelque chose d'amer.

« Parmi les hommes que ce débat met plus particulièrement en présence, messieurs, les uns ont toute leur vie combattu contre la République, les autres ont toute leur vie combattu pour elle ; les uns, il y a six mois à peine, décriaient le suffrage universel ; ils en niaient la légitimité, la puissance; les autres, depuis douze ans, n'ont cessé de déclarer inviolable et sacré le principe du suffrage universel en vertu duquel vous êtes ici. Les uns, à la Révolution de février , se trouvaient loin du péril , les autres l'affrontaient et, pour le maintien de l'ordre qu'on les accuse aujourd'hui de troubler, ils ont risqué cinquante fois leur vie. Voilà la vérité, messieurs; et ce rapprochement, ce n'est pas moi qui le fais, c'est l'histoire des trois derniers mois de la Révolution de février. (Rumeurs.)

LE CITOYEN PRÉSIDENT. L'Asscmblée doit comprendre que c'est un devoir pour elle d'écouter religieusement M. Louis Blanc. (Oui I oui !)

LE CITOYEN LOUIS BLANC. Mcssieurs, retoumous un peu en arrière.

Avant la Révolution de février 4848, et depuis la Révolution de juillet 1830, il y a eu des hommes qui ont été jetés dans les prisons ; c'étaient des républicains ! il y a eu des hommes qui ont été envoyés en exil. (M. Louis Blanc désigne du geste M. le président Marrast); c'étaient des républicains ! il y a eu des hommes qu'on a traînés sur la pierre des cachots ; c'étaient des républicains! il y

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a eu des hommes qu'on a calomniés, qu'on a bafoués, qu'on a voués h l'exécration des siècles à venir ; c'étaient des républicains 1 toujours des républicains 1

Lorsque la Révolution de février est arrivée, qitel es|; le parti qui s'est trouvé aux affaires? C'est le parti de c^ intrépides et généreux républicains qui ont tant souiTert.

Il semble, n'est-ce pas, messieurs, qu'ils auraient pu arriver aux affaires le cœur altéré de haine! Cependant que s'est-il passé? Pas une goutte de sang n'a été versée; ces hommes de qui l'on disait qu'ils étaient les apôtres de la guillotine, leur premier acte a été d'abolir la peine de mort en matière politique. Pas une ip*estation 9'a été faite, pas une atteinte n'a été portée à la liberté individuelle, pas un journal supprimé; la République triom^ pbante s'est montrée d'une modération inaltérable , iq-* vincible, devant tous les outrages, devant toutes les atta-» ques, devant toutes les calomnies. A cette époquerlà» messieurs, onqurait pu provoquer une enquête; l'a-i-on fait? Quel ennemi a**(-on poursuivi? à quelle vwgeance a-t-on ouvert la carrière? Ici je m'arrâte, messieurs ; la comparaison est déjà faite dans vqs esprits, .

Et maintenant, messieurs, pour en venir aux aoeusa** tiens dirigées contre moi, que me reproçhe-t-on?

On me reproche d'abord des discours, c'est-à-dire qu'on me fait un procès de tendance.

Eh bien! ce procès, je l'accepte, car la tendance de mes discours, je puis l'avouer hautement, c'est la tendance vers l'union des plasses, vers la liberté, vers Téga^ lité, vers la fraternité. Et , puisqu'il s'agit de procès de tendance, il y a ici des hommes qui devraient avoir une grande reconnaissance à la Révolution de février; ear, si par malheur elle n'avait pas triomphé, si le sang des ci-

toyens sivait eoulé en vain dans les rues de Paris, il y a des hommes à qui Ton aurait fait aussi un procès de tendance; on leur aurait dit ; C'est vous qui avez agité le pays ; voujs ôtes allé du nord au midi, de l'orient à Toccident, exciter les passions ; il en est résulté une révolte qui a inondé Paris de sang i nous vous rendons responsables de ea sang, et nous faisons un procès de tendance à vos agitations électorales, à vos discours électoraux.

Est-ce vrai, messieurs, et la situation dans laquelle se seraient trouvés certains des hommes qui nous accusent, ne serait-elle pas précisément |â situation qu'ils nous font eux-mêmes?

Quoi qu'il en soit, avant d'arriver à ces discours de moi qu'on incrimine, à ces discours si coupables, dont je vous demanderai )a permission de lire quelques firag* ments , il faut que je parle d'une déposition que je suis étonné de trouver ici ; j'arrive à un nom que je suis affligé de rencontrer dans un pareil réquisitoire.

Mais, nonl je m'arrête. En présence de la République outragée et menacée, ce n'est pas moi qui donnerai h ses ennemis la jo^e de voir des républicains se déchirer entre euf. Chacun, dans ce débat, sera jugé par sa conscience; je vais me borner à raconter les faits et ensuite vous pro* noncerez.

Le 27 février, une grande foule de peuple couvrit la place de Grève; on portait des drapeaux sur lesquels étaient écrits ces mots ; Miniêière 4u travail. Les membres du gouvernement provisoire se trouvaient tous réunis à l'Hôtel-de- Ville ; on vint annoncer que de3 délégués apportaient une pétition qui avait pour objet la constitution d'un ministère du travail.

Ici, pour le besoin do ma défense » je suis obligé d'en-

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trer dans le détail de quelques faits, qui ne sont pas la violation d'un secret ^ et qui, heureusement, n'accusent personne.

Instituera-t-on un ministère du travail? La délibération s'ouvrit sur ce point. Quant à moi, par des raisons que je vous exposerai tout à l'heure, j'étais convaincu que le caractère de la Révolution de février était un caractère éminemment social ; que la première question à résoudre était cette grande question de l'organisation du travail. (Légères rumeurs.) J'exprimai mon opinion, qui fut trèsvivement combattue par mes collègues, et alors, comme je me trouvai représenter au pouvoir une idée qui n'était pas exactement la mienne, je donnai sur-le-champ ma démission. Cette démission ne fut pas acceptée. Comme M. François Arago vous l'a indiqué dans sa déposition, on craignait des agitations populaires, on craignait un soulèvement. Ma démission fut très-vivement repoussée ; et alors, comme concession à faire au Peuple, on proposa la constitution d'une commission de gouvernement pour les travailleurs, dont on m'offrit la présidence. Cette proposition, je la repoussai à mon tour avec la plus grande énergie. Je sentais que si je me mettais à la tête d'une commission ayant seulement pour but d'élaborer les questions sociales , et n'ayant aucun moyen pour réaliser les idées qui nous auraient paru bonnes, je m'exposais à un double danger : d'une part, le Peuple voyant sa misère se prolonger, ne se tournerait-il pas contre moi, ne m'accuserait-il pas de la durée de ses maux? et de l'autre, les adversaires des idées sociales que je voulais faire prévaloir ne viendraient-ils pas me dire : Vous êtes un utopiste ; ne m'accuseraient-ils pas d'impuissance?

Voilà le danger que je redoutais.

Je fus donc pendant longtemps opiniâtre dans ma résistance; tous mes collègues me pressèrent; M. François Arago lui-même invoqua contre moi l'autorité de son âge : je cédai. On accorda à la commission de gouvernement pour les travailleurs le palais du Luxembourg. Je m'y rendis, messieurs, je puis le dire, la tristesse et Tinquiétude dans le cœur, mais me disant à moi-même : a Fais ce que dois, advienne que pourra! » Voilà, messieurs, quel a été le premier acte de la Révolution de février.

Maintenant, messieurs, que s'est-il passé? La première chose qui a été faite par la commission du Luxembourg a été la réduction des heures de travail. Cette réduction de notre part n a eu rien de spontané ; elle était trèsénergiquement réclamée par le peuple. Les ouvriers s'étaient rassemblés en grand nombre dans l'ancienne chambre des pairs du palais du Luxembourg : ils demandèrent la réduction des heures de travail avec la plus grande insistance, avec la plus grande chaleur, comme une des conséquences inévitables de la révolution qui venait de s'accomplir.

M. François Arago avait bien voulu venir au Luxembourg pour m' appuyer de l'autorité de son nom et de sa parole. Eh bien ! pendant tout un jour, quoique la demande des ouvriers me parût , à moi , parfaitement légitime , nous combattîmes leurs prétentions ; nous les combattîmes avec beaucoup d'énergie, je puis le dire; et l'énergie , dans un pareil moment , je puis le dire encore , c'était du courage ; nous combattîmes ces prétentions ; nous ne voulions pas qu'il fût dit qu'on accorderait aux ouvriers une demande , même légitime, avant que les patrons n'eussent été convoqués; ils le sentirent.

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Le neveu de M« AragO| le fih de M» Mathieu ^t Tadministrateur du Luxembourg , furent chargés de parcou-^ rir les différent!^ quartiers de Paris pour convocluer lei^ patrons.

Cette réunion eut lieu le lendemain* Là , nous posâmes les motifs d'urgence qui devaient faire accéder à la de^ mande des ouvriers; et, en présence de M. François Arago, les patrons accédèrent avec empressement à la demande des oUvrîers; ce fut à tel point que l'un d'eux^ M. Chapelle , demanda qu'il fût constaté que , de la part de6 patrons, il y avait eu le plus honorable et le plus vif empressement à faire ce que les ouvriers demandaient.

Yoilà i messieurs , comment la réduction des heures de travail a été accordée.

Pourquoi » messieurs , m'avaitK»n envoyé au palais du Luxembourg? C'était pour y étudier la question sociale que la Révolution de février venait de poser. Dans quel sens devais^je la résoudre? Est-ce que ce n^était pas dans le sens des convictions de toute ma vie? Est-ce que ceux de mes collègues qui m'envoyaient au Luxembourg igno-^ raient ce qu'avaient été mes écrits , ce que je pensais de la situation de la société , et des moyens les plus propres à l'améliorer?

Eh bienl oui, je suis allé au Luxembourg pour prê»cher les doctrines que j'avais puisées dans l'étude; et puisque aujourd'hui je suis amené à cette barre, qu'on me permette de défendre mes idées > car, pour mes actes, j'en fais bien meilleur marché que des convictions qui ont été celles de toute ma vie, et auxquelles j'ai résolu, jus» qu'au dernier moment > de rester fidèle.

Le Socialisme a été singulièrement dénaturé, calomnié. Quelle était là devise que la Révolution de février avait in-

t)6 LA HfiVOttmOM M tilÉVRIER. Si!

scrité Bût lés moâiitnente et âur les drâpeftux? Cette devise était celle-ci : Liberté, Égalité , Fratermté.

Le Socialisme n'est pas ftutré chose que le développement naturel et logique dé cette triplé et immortelle for^ mule.

L'a liberté d'abord , messieurs ; on parle maintenant de liberté. Quoil voil& d'un edté des hommes qui sont en possession da sol , du numéraire , qui ont Tinstruetion , qui ont cette force immense qu'on appelle le développe* ment de l'intelligence; voilà, de l'autre, des hommes à qui toutes les ressources manquent; on déchaîne àtt milieu d'eUï la conourrencé i on erie : Laisser fidré ! liisset passer ! c'est-à-dire qu'on met aux prises l'homme fort avec l'homme faible ^ l'homme instruit avec l'ignorant, l'homme ingambe avec le paralytique, et on appelle cela la liberté I

Je dis, moi , que é'est, sous une autre forme, sous une formé adoucie, la liberté de l'état sauvage*

Non! la liberté n'existe pas partout où les transactions ont lieu entre la richesse et la faim, partout où les ou« vriers sont réduits à se vendre au rabais, partout où Ten*faut du pauvre, au lieu d'être envoyé à l'école, où on l'instruirait, est envoyé à l'atelier, où on l'exténue, par« tout où il y a des mendiants qui sont obligés de dormir sur les marchés d'un palais inhabité , partout où il y a des filles de seize ans qui se prostituent^ partout où il y a des enfants qui sont obligés d'envoyer leur père mourir à l'hôpital!

La liberté! non elle n'existe pas avec ce mot métaphy^ sique , avec ce mot si vague et si infécond , te droit ; la li-* berté , ce n'est pas le droit : la liberté, c'est le pouvoir

donné à riiomme de développer ses facultés , sous la sau-vegarde de la justice et sous Tempirc de la loi.

L'égalité, messieurs, existe-t-elle davantage dans la société où nous sommes , et sous Tempire de ce lâche et brutal principe, la concurrence illimitée? (Rumeurs.)

Pour que Fhomme travaille, messieurs, est-ce qu'il ne lui faut pas des instruments de travail ? Or, je le demande à tous, est-ce qu'aujourd'hui la possession des instruments de travail n'est pas un monopole? Gomment donc celui qui ne les possède pas ne subirait-il pas la domination de celui qui les possède? Gomment ne serait-il pas obligé de se courber sous les conditions qu'on lui impose?

L'égalité, messieurs, elle ne peut exister que par l'association. Réduit à son isolement, l'homme faible est condamné à une impuissance radicale, tandis qu'associé, il dispose de la force de tous ses coassociés; il dispose d'une force collective qui le fait échapper à la tyrannie de sa propre faiblesse, de sa propre impuissance, qui le fait échapper au despotisme des choses ; car, messieurs , il n'y a pas seulement le despotisme à visage humain » il y a ce despotisme mystérieux, insaisissable, invisible, qui étreint le pauvre, l'enveloppe, et contre lequel il n'a pas même la ressource de la protestation , contre lequel il n'a pas même la consolation de le maudire. (Mouvement.)

Ainsi, il n'y a pas aujourd'hui d'égalité. Remarquez-le, les socialistes n'ont jamais dit que l'égalité pût exister entre les fonctions. Jamais une pareille absurdité ne leur sera imputable. Les fonctions, les socialistes savent bien qu'elles doivent être diverses ; mais ce qu'ils voudraient, ce serait l'égalité dans les moyens de développement; ce qu'ils demandent , c'est qu'on reconnaisse que tous les

hommes ont un droit égal au développement de leurs facultés différentes, de leurs facultés inégales. Eh bien!,,/ (Interruption.)

LE CITOYEN PRÉsmENT. Le citoyou Louis Blanc croit être attaqué à la fois dans ses idées et dans ses actes ; il défend ses idées , il est dans son droit.

LE CITOYEN LOUIS BLANC. Je VOUS ferai remarquer que ce qu'on me reproche le plus , ce sont précisément les dis- • cours que j'ai tenus au Luxembourg. Mes doctrines n'ont pas été seulement attaquées, elles ont été calomniées. Il est donc juste que je les défende , et je les défendrai en les expliquant. (Parlez!)

Je disais , messieurs , que les socialistes voulaient la liberté par l'association , l'égalité par l'association ; et c'est par l'association aussi qu'ils veulent la réalisation du principe de la fraternité. Car, enfin, le laisser-faire, le laisserpasser réalisent-ils aujourd'hui le principe de fraternité? Y a-t-il fraternité dans la domination de cette maxime : Chacun chez soi , chacun pour soi? Y a-t-il réalisation de la fraternité dans cette concurrence qui fait que chacun cherche à élever sa fortune sur les débris de la fortune de son voisin? Non, messieurs, la fraternité n'est pas là ; la fraternité, elle est dans la solidarité de tous les intérêts; et cette solidarité de tous les intérêts , c'est un principe d'ordre; car, comme on l'a dit, que l'État, par exemple, se fasse l'assureur de tous les citoyens , conçoit-on que tous les assurés pussent se révolter un jour contre l'assureur?

Ce que nous avons demandé, c'est qu'on substitue à ce qu'on appelle dans l'ordre moral Tégoïsme, dans l'ordre des idées philosophiques l'individualisme, dans l'ordre industriel la concurrence anarchique et illimitée, l'union

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de tous les cœurs, rassociation de toutes les forcest la $o* lidaritë de tous les intérêts ; et je ne vois pas vraiment , messieurs, comment un pareil système pourrait conduire au desordre et à la guerre civile !

Non, ce système n'est pas un système de désordre ; car il a sa source dans l'Évangile, et de cette source divine ne peuvent pas découler la haine, la guerre, le froissement de tous les intérêts; car la doctrine formulée de TÊvangile est une doctrine de paix, d union et d'amour.

On nous a reproché, messieurs, de vouloir attaquer la propriété ; on a parlé de loi agraire, on a parlé de partage des biens, de spoliation. Calomnie que tout cela! Les socialistes n'ont jamais voulu dépouiller personne; l'école socialiste, celle du moins à laquelle je me fais honneur d'appartenir, repousse ce mensonge avec horreur, La loi agraire, c'est un vain mot qu'on a opposé à ceux dont on voulait tuer les idées en les calomniant. La loi agraire! Savez-vous où elle existe? Dans le Code civil, qui par la division de la propriété à l'infini, réalise réellement ce qu'on pourrait appeler la loi agraire.

Oui, la division infinie du sol... (Interruption.)

LE CITOYEN PRÉSIDENT. Il cst bien possible que ces idées ne soient pas les vôtres ; mais M. Louis Blanc a le droit de les émettre à la tribune, et je vous prie de l'écouter.

LE crroTEN LOUIS BLANC Oui, mcssicurs, la division in^ finie du sol est une espèce de loi agraire, une loi qui se développe par la force même des choses.

Eh bien ! les socialistes, loin de vouloir la division des propriétés, ont toujourç demandé la culture en grand; ils n'ont jamais voulu dépouiller aucun propriétaire de sa propriété; ils ont seulement demandé que par le mode d*^ploitation i^Q grand on centuplât la richesse; tisse

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sont toujours opposés à ce qui existe aujourd'hui , car il y a aujourd'hui dans le livre des dettes hypothécaires 13 milliards qui pèsent sur la propriété, de sorte que, pendant que, d'un o6té, dans l'industrie, on marche à la constitution de Toligarchie financière par le crédit, dans lep campagnes on marche à la reconstitution de l'oligarchie féodale par l'usure. (Nouvelle interruption.)

us crroYKN président. Les murmures ne font que prolonger le débat ; veuillez vous en abstenir.

LE GiTOYEN LOUIS BLAMC. Je disàis donc, messieurs, que nous allons à la reconstitution de l'oligarchie financière parle crédit, et à l'oligarchie féodale, à la féodalité par l'usure. C'est à cela précisément que les socialistes se sont toujours opposés.

Quant à leur reprocher de vouloir l'abolition de la famille , non-seulement ce reproche est injuste , mais , permettez-moi de le dire , il est monstrueux , car le Socia^ lîsme a précisément pour but de modeler l'État sur la constitution de la famille, qui est, en effet, admirable, parce que dans la famille il y a commandement désintéressé de la part du père , obéissance volontaire de la part desenhnts, et surcroît de sollicitude, surcroît de tendresse pour l'être infirme ou malade.

Ce qui domine dans la constitution de la famille, c'est la solidarité profonde, la solidarité intime de tous les intérêts. Le Socialisme n'est pas autre chose que cette solidarité étendue à tous les membres de la famille humaine. Ainsi , messieurs , au nom *de Técole à laquelle j'appartiens , je repousse les attaques qu'on dirige contre le Socialisme , et au point de vue de la propriété, que nous voulons étendre à tous , et au point de vue de la famille, que nous proposons pour modèle à la société universelle.

Messieurs, dans le rapport dirigé contre moi, je lis des fragments qu'on m'oppose comme incriminables.

Mais d'abord une observation;

Le rapport cite certains discours qu'il prétend n'avoir pas été publiés par moi dans le Moniteur ; ceci est une erreur grave : les discours qui sont contenus dans le rapport, le Moniteur les a publiés, et la reproduction qu'on en a faite dans le rapport est conforme, de tous points, à la reproduction dans le Moniteur ; seulement , messieurs , il y a quelques expressions qui , dans le Moniteur ^ ont été adoucies. Et pourquoi? Ceux qui m'entouraient au Luxembourg savent quelle était la pression des circonstances et des événements; il ne m'est pas arrivé une seule fois de pouvoir trouver un quart d'heure pour préparer les discours que j'avais à adresser aux ouvriers.

Il a donc pu arriver souvent que, dans l'élan d'une improvisation dont il m'était impossible de rester complètement maître, il me soit échappé des expressions qui avaient un peu trop de vivacité peut-être. Eh bien! comme cela se fait tous les jours ici, où l'on arrive cependant avec des discours médités, élaborés, j'ai adouci quelques expressions échappées à l'ardeur de l'improvisation, et non-seulement je puis avouer cela, mais je crois pouvoir m'en faire honneur, car cette précaution même prouve que je comprenais mon devoir de membre du gouvernement provisoire, et que, lorsqu'il s'agissait d'élargir l'enceinte dans laquelle je parlais, et de m' adresser, non plus à 6 ou 700 ouvriers , mais à la France entière, je comprenais qu'il était de mon devoir de peser, de mesurer toutes mes expressions, afin qu'aucune interprétation erronée ne pût, en allant au delà de ma pensée, causer du désordre, de l'irritation.

Ainsi, je tiens à constater ce fait : tous les discours que j'ai prononcés au Luxembourg ont été publiés dans le Moniteur, à l'exception d'un seul , qui est reproduit ici , et qui n'est pas un discours de doctrine, qui n'est pas un discours incriminable : il s'agit de conseils que les délégués du Luxembourg m'avaient demandés. Ces conseils , je les leur ai donnés; ils portaient sur la marche que les délégués avaient à suivre dans les élections ; par conséquent ce discours les regardait eux seuls , il ne regardait aucunement le public , et voilà pourquoi le discours en question n'a pas été publié. Quant à ceux dont la commission a cru devoir extraire des passages incriminables, je le répète, ces passages se trouvent dans le Moniteur.

Ainsi, par exemple, celui-ci : «Étant presque enfant, j'ai dit : Cet ordre social est inique ; j'en jure devant Dieu et devant ma conscience, si jamais je suis appelé à régler les conditions de cette société inique, je n'oublierai pas que j'ai été un des plus malheureux enfants du Peuple» que la société a pesé sur moi. Et j'ai fait, contre cet ordre social qui rend malheureux un si grand nombre de nos frères, le serment d'Annibal... »

Voix au fond de la salle. On n'entend pas.

LE CITOYEN PRÉsmENT. L'oratcur relit un passage du rapport, page 15, premier volume.

LE erroTEN louis blanc. Yoici ce que porte le Moniteur :

« S'il en était ainsi y moi qui vous parle, j'aurais été bien coupable; car si je n'ai pas été ouvrier, comme Albert et comme vous, j'ai connu, j'ai subi de votre existence tout ce qu'elle peut contenir de plus amer. Moi aussi, j'ai été pauvre, j'ai vécu à la sueur de mon front: dès mes premiers pas dans le monde, j'ai porté tout le

fiurdeau d'un ordre social inique, et o'est alors que, devant Dieu» devant ma conscience, j'ai pris l'engagement, si je cessais un jour d'être malheureux, de ne jamais ou^ illier ce qui a fait le malheur d'un si grand nombre de mes frères. »

Ain^i vous voyez que je n'ai pas cherche à taire, à ceux à qui je parlais en dehors du Luxembourg , ce que je di-^^ sais à ceux qui étaient dans l'enceinte de l'ancienne chambre des pairs. C'est qu'en effet je n'ai rien à ré^ tracter de ces paroles. Oui, c'est très-vrai ; ce que j'ai dit du haut de la tribune du Luxembourg, c'est ce que j'ai dit toute ma vie. Les paroles que j'ai prononcées comme membre du gouvernement provisoire, c'étaient les mêmes qu'il y a douze ans j'écrivais au fond d'une man« sarde ! Je nç crois pas que j'aie à me justifier d'avoir eu toiyours une conviction inébranlable, de n'avoir pas changé avec la fortune. Oui, c'est très-vrai, étant enfant, j^ai été malheureux, et j'ai prêté le serment que si ja* mais j'étais appelé à régler les conditions d'un ordre social qui rend malheureux un grand nombre de nos frères, je n'oublierais jamais ce qui m'était commandé par l'expérience que j'avais traversée.

Loin de repousser ce reproche, je l'accepte.

Le rapport dit encore : a Mes amis , sachez-'le , vous serez non-seulement puissants, vous serez non-seulement riches ; vous serez rois, car tous les hommes sont égaux, tous les hommes sont rois. »

Il y a dans cette manière de citer du Rapport un inconvénient sur lequel j'appellerai toute votre attention. Les citations tronquées ont grande chance d'être des citations altérées, et c'est ce qui arrive ici.

Tous les hommes sont rois : cela, dans ma pensée, et je l'ai expliqué, voulait dire : tous les hommes sont ëgau?r; e' est-à-dire , contrairement aux principes du Ba-bouvisme, tous les hommes doivent arriver à une progression constante de richesse , de bonheur, de félicité, et voilà précisément ce qui explique le passage dans lequel on a pris une phrase qui intervertit complètement Tordre de mes idées et qui en dénature le sens.

Permettez-moi de vous lire le passage :

a Courage donc ! en dépit de tout, l'égalité triomphera, non pas cette égalité étroite et stérile qui consiste dans rabaissement du niveau général , mais celle qui consiste au contraire dans son élévation progressive , indéfinie ; car, suivant une belle parole de saint Martin t fc Tous les (( hommes sont égaux, » cela veut dire : Tous les hommes sont rois. »

Maintenant, messieurs, quand j'ai dit que l'ordre social, contre lequel je protestais , était inique , était-ce un appel que je faisais à la division des classes, aux haines, à la révolte, à l'insurrection î

Voilà les conséquences que le rapport semble tirer de mes paroles , et voici ma réponse : elle est dans U eitation même de mon discours , et du discours tel que le reproduit le rapport de l'enquête (premier volume).

Remarquez, messieurs, quel a été le système suivi par le rapport. Le rapport prend dans mon discours une phrase qui est celle-ci, et qu'il a soin de qiter isolément; je la lis :

et Ainsi, sentiment de modération tempéré par une

vive résolution de vigilance , sentiment d'ordre tempéré par la volonté de rester frères, et, s'il le fallait, douloureuse nécessité, nécessité bien comprise de devenir sol< dats. »

Yoilà la phrase que le rapport m'oppose et qu'il a soin d'extraire d'un passage que je vais vous citer :

ce Si vous vous écartez un instant de cette devise : Liberté , Égalité , Fraternité, le Peuple sera sauvé encore ; mais je tremble, je frémis de le dire, peut-être il ne sera sauvé qu'au prix de flots de sang ; car ce que nous voulons, c'est la liberté par la paix , c'est la victoire par le développement de la raison, c'est le triomphe par la modération, par l'essor de T intelligence, c'est la liberté par l'ordre, par l'amour... »

Voilà, messieurs, ce que le rapport supprime. Je continue :

a Oui, mes amis, la liberté par l'ordre et par l'amour. Quand je vous dis ceci, ne croyez pas que je cède à des sentiments pusillanimes. Si jamais la liberté était menacée, vous pouvez être sûrs, et j'en prends l'engagement devant vous, que personne ne pourrait dire qu'il ne m'a pas vu au poste du péril. »

, Ces derniers mots ont été supprimés, je ne sais pour* quoi, dans le rapport.

« Seulement désirons ce qu'il y a de mieux, de plus humain, car l'humanité marche non pas vers la guerre, mais

vers la paix; non pas vers l'anarchie, mais vers l'ordre; non pas vers la haine, mais vers la fraternité.

« Maintenant, je ne vous dirai pas que la Révolution si violemment attaquée est en péril ; je ne vous dirai pas qu'il faudra la défendre violemment. En vérité, je n'en crois rien ; j'ai une confiance parfaite , inébranlable dans la victoire de l'idée, de la raison, de la justice. Que l'intelligence de tous s'éclaire par le développement de toutes les libertés, de la liberté de la presse, de la liberté de la tribune, de la liberté de l'industrie, et, j'en suis convaincu, la Révolution triomphera, » De sorte, messieurs, que le rapport est parvenu à extraire d'un passage qui n'est qu'un appel à Tordre, à la modération, à tous les sentiments d'union et de fraternité, une phrase qui fait dégénérer ce passage en un appel à la violence et à la haine!

Je me borne à ces réflexions; vous avez sous les yeux le rapport, vous pouvez le lire.

Je suis extrêmement fatigué, je demande à me reposer un instant.

LE CITOYEN PRÉSIDENT, après quelques minutes de suspenêion de la séance. M. Louis Blanc ne pouvant pas continuer son discours à cause de l'état de souffrance dans lequel il se trouve, je propose à l'Assemblée de remettre la séance à sept heures et demie, pour que la discussion puisse finir ce soir. (Marques d'assentiment.)

La séance est levée à cinq heures vingt-cinq minutes.

La séance est reprise à sept heures trois quarts.

LE crroYEN PRÉsmENT. La séance est reprise.

La parole est au citoyen Louis Blanc pour continuer son discours interrompu.

Je renouvelle à l'Assemblée les recommandations

SSS Piam D*«ttTotM

qu'elle a bien voulu àoeueillir» et je la prie de tftuloir bien écouter atec attention les discours qui nous restent à entendre.

Mé Louis Blanc est un ^eu fatigué ; je supplie TÂssèm* blée de vouloir bien redoubler d'attention et dé silenée*

Lfe GnfôTEM LOUIS blaKg. MessîeUrs ^ Tattentiôn de Yku^ semblée étant peut-être fatiguée par de longs débals ^ je me hâte d'arriver aux faits qui me sont imputés*

Pendant trois ou quatre mois j'ai été sous le coup d'une bien singulière calomnie : on m'a attribué l'organisation des ateliers nationaux, et Cette organisation a été pour moi le sujet de bieil des défiancâs^ je dirai miouif^ de bien des inimitiés.

£h bien ! la vérité ^ telle qu'elle résulte au surplus deê documents qui vous ont été présentés, c'est que Ids ateliers nationaux n'ont été en aucune sorte organisés par moi ; c'est qu'ils n'ont été organisés aucunement en vud de mes principes ^ en vile des règles posées dans tiaes écrits ; et, je puis le dire aujourd'hui, ce qu'un sentiment de convenance m'aurait empêché de dire jusqu'à la publication des documents^ c'est que les ateliers nationauXi non-seulement n'ont pas été organisés par moi ^ mais ont été organisés contre moi* (Mouvement «)

c( L'organisation des ateliers nationau)[| est^il dit dans un rapport du citoyen Garlier, p tait une chose hostile à un pouvoir régulier. D'abord on ne savait comment ils se recruteraient, et on sut bientôt qu'on les appelait de province. Les délégués des ateliers formaient une masse redoutable sur laquelle pesait Louis Blanc. L'émeute de la Porte*Saint"Martin doit leur être attribuée. »

DE LA RÉVOLUTION Dfi FÉVRIER. SSS

Eh bkn ! meft&ietirs , jamais de ma via jô n ai mis les piedi^ dalla un atelier national : car Talsociation de Gli* chy, je le fais remarquer en passant, ainsi que Tassodation des Gleurs » ainsi que Fassociation des ouvriers selliers » étaient des associations à la fondation desquelles j'ai pris une part aôtire, mais qui n'avaient rien de corn* mun avec les ateliers nationaux. Mon « jaâiais je n'ai mis les pieds dans un atelier national; je n'ai jamais eu de re« lations» quelles qu'elles puissent être, aVec les chefs deft ateliers nationaux » et voici ^ à cet égard , des preuves.

Le club dés ateliers nationaux > messieurs ^ a été fondé par un homme qui s'était donné la mission , sous le gou-' vernement provisoire, de combattre mon influence; le club des ateliers nationaux a été fondé par M. Emile Thomas, ce club sur lequel on prétend que pesait mon influence*

Yoici ce qui a été affiché dans tout Paris :

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