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Eh bien ! j'ignore encore pourquoi le rapport n'a pas mentionné la déposition que j'ai faite, déposition que personne n a contredite, déposition qui aurait pu au besoin être confirmée par six, sept ou huit cents témoignages.
J'ai dit à la commission : L'association des tailleurs de Clichy voulait s'adresser au gouvernement pour obtenir un crédit de 80,000 fr. Les délégués vinrent me trouver pour me consulter sur la marche à suivre. Je les conduisis chez M. Flocon, qui était alors ministre du commerce, et qui nous renvoya à M. Delambre, chef de division du commerce intérieur. M. Delambre dit aux délégués de l'association des tailleurs que s'ils voulaient obtenir le crédit qu'ils demandaient, il fallait qu'ils fissent d'abord un acte de société qui se rapportât aux dispositions du Code civil. Cet acte de société fut fait, et quand il fut terminé, les délégués vinrent me prier d'aller les voir à Clichy pour les aider à faire comprendre à leurs camarades de quelle importance il était pour eux d'accepter cet acte de société en vue du crédit de 80,000 fr. qu'ils demandaient.
La commission d'enquête a pu vérifier la parfaite exactitude de mon dire. Je demande pourquoi elle ne l'a pas même mentionné.
Maintenant, messieurs, il était bien difficile de me compromettre dans les affaires de juin, auxquelles personne, dans Paris, n'est demeuré plus complètement étranger que moi, et dont personne n'a plus que moi profondément gémi.
Je suis venu dans cette Assemblée le 23 juin à l'ouverture même de la séance. Je n'ai pas un seul instant quitté l'Assemblée; il était d'une impossibilité matérielle, ab-
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solue , qu'on me compromit dans ces événements. Alors qu'a-t-on fait? car à tout prix on voulait me perdre : on a imaginé qu'ayant une grande influence sur l'association des tailleurs de Clichy, j'étais intervenu dans Tinsurrection, sinon par moi, du moins par eux.
Eh bien ! il se trouve que cette association des tailleurs de Clichy, sur laquelle en effet j'exerce de l'influence, est restée complètement étrangère à l'insurrection.
Il y a un fait qui est absolument indestructible et qui est celui-ci : le 2«3 juin, pendant que tout retentissait du bruit de la fusillade, l'association des tailleurs de Clichy était à travailler dans l'atelier ; les tailleurs n'ont quitté leur ouvrage qu'à l'heure ordinaire, c'est-à-dire à mx heures, à la grande édification des gens du quartier.
Mais qu'a-t-on fait pour prouver dans le rapport que l'association était entrée pour quelque chose datis l'insurrection? On a dit d'une manière vague : II y a beaucoup de tailleurs arrêtés.
La vérité, la voici, elle résulte de la déposition du commissaire de police lui-même : Les tailleurs de Clichy sont 1,500 ; et sur 1,500, dans un moment où on arrêtait tout le monde, on a arrêté 12 tailleurs de Clichy, dont 6 sont maintenant relâchés ; de manière qu'il n'y en a plus que 6 (6 sur 1,500!) qui soient soupçonnés d'avoir participé aux événements de juin.
Et voilà ce qu'on appelle Tassociation des tailleurs se précipitant tout entière dans l'insurrection ! (Mouvement.)
Messieurs, comme je ne veux rien passer, absolument rien, je relèverai une ligne qui se trouve au bas du rapport de M. Trouvé-Chauvel, ligne dans laquelle il est dit:
254 Pkom D^msTOifii}
<x On élève des barrieades et on envoie prendre le mot d'ordre chez M. Louis Blanc.
« Onze heures du matin. »
Il me serait très-difflcile de répondre à une pareille allégation, puisque les preuves m'échappent complètement. Quelles sont les personnes qui ont envoyé prendre le mot d'ordre? quelles sont les personnes qui sont venues chez moi? sur quelles preuves, de quelque nature qu'elles puissent être, s'appuie une pareille allégation si invraisemblable?
Il semble que je doive être trèsembarrassé pour répondre. Eh bien, le hasard précisément me sert lui-même à merveille. Voici l'emploi de ma journée du â3 juin. En sortant de chez moi, je suis allé déjeuner au café Foy, sur le boulevard, qui fait le coin avec la rue de laChauss^e-d'Antin, et où j'ai été vu par un de nos collègues, M. Babaud-Laribière.
LE CITOYEN BÂBAUD^LÂRmiÈftE. Oui, c'cst vrai 1
LE crroYEN LOUIS BLANC. J'y suis resté à lire les journaux, jusqu'à onze heures environ. En rentrant chez moi, c'est par mon concierge que j'ai appris qu'on faisait des barricades rue Sainte-Denis et rue Saint-Martin ; et mon con^* cierge, si on Tavait interrogé, aurait pu dire que cette nouvelle me jeta dans une véritable consternation. Je montai chez moi pour prendre quelques papiers (et je dirai tout à l'heure quels étaient ces papiers,- parce que c'est important) et me rendre de là à TÂssemblée nationale. Sur ces entrefaites entra un de mes compatriotes, M. Savelli. Voici sa déposition :
« Monsieur le président (ceci était adressé au président
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de la commission d'enquêté), j'ai à vous apporter un témoignage que me dicte Tamour de la vérité. Le matin du 33 j'allai voir M. Louis Blano, mon compatriote. Je le trouvai très^lésolé d'une nouvelle qu'il venait d'apprendre de son concierge, qui lui avait dit qu onfeisait des barricades à la porte Saint-Denis et à la porte Saint-Martin. M. Louis Blanc mo pria de l'excuser s'il ne pouvait me recevoir, parce qu'il se rendait à l'Assemblée. Je lui offris de l'accompagner, ce qu'il accepta, et aussitôt nous montâmes en voiture. Au moment où la voiture allait partir, deux on trois hommes du Peuple parurent à la portière, et, ayant reconnu Louis Blanc, lui dirent qu'il y avait beaucoup |1' agitation dans Paris, et que probablement une insurrection allait éclater.
« M. Louis Blanc leur répondit avec animation que c'était là un grand malheur, et il leur adressa rapidement quelques paroles qui avaient pour but de les détourner de prendre part à la révolte, en les engageant aussi à en détourner leurs camarades.
Ci Voilà, monsieur le président, ce que j'aflirme sur l'honneur.
fic J'accompagnai M. Louis Blanc à l'Assemblée natio* nale, et je ne le quittai qu'au moment où il y entra,
a Je dois ajouter que pendant le trajet il me manifesta la plus grande douleur; il me dit que, dans tous les cas, l'insurrection était d^lorable; qu'il était impossiUe qu'elle triomphât; et que, dans le cas où elle triompherait, elle jetterait inévitablement la société dans le plus pressant danger, rien n'étant prêt pour la solution immédiate du problème de la misère. (Mouvement.)
« Savelu, avocat, « 9, me Ca^tiglione. »
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Ce n'est pas tout, messieurs. J'étais si avant dans le complot, j'étais si préoccupé de cette insurrection fomentée par moi, et dont on venait chez moi chercher le mot d'ordre, que le 23 juin j'ai apporté précisément à l'Assemblée des notes pour un discours que je me proposais de prononcer à cette tribune, en réponse à un discours de M. de Montalembert sur les chemins de fer; et comme je n'avance absolument rien sans preuve, je dirai ceci : à l'ouverture de la séance, vous devez bien vous en souvenir, sous la présidence de M. Sénard, les représentants du Peuple se réunirent dans l'ancienne salle des députés ; je me trouvai placé à côté d'un de nos collègues, le citoyen Conti, qui vit les notes dont je parle, que j'avais apportées avec un volume de la Revue du Progrès^ contenant des documents statistiques. Le discours que j'allais prononcer fut un moment le sujet de la conversation qui s'engagea. M. Conti est ici présent, il peut affirmer mon dire.
LE CITOYEN CONTI. C'cst vrai.
LE CITOYEN LOUIS BLANC. Mcssieurs, jc nc crois pas avoir laissé debout un seul des faits qui me sont imputés. Je les ai examinés longuement, avec beaucoup de soin, parce que l'accusation qu'on a fait peser sur moi est la plus grave qui puisse peser sur le cœur d'un honnête homme. Quoi ! messieurs, j'aurais poussé le Peuple à l'insurrection, je me serais rendu responsable de tous ces flots de sang, j'aurais fomenté une guerre civile qui a fait tant d'orphelins et tant de veuves, et puis je serais allé n^e cacher lâchement; après avoir manqué du courage de la lutte, j'aurais manqué du courage de l'aveu ! Non, je ne me suis rendu coupable ni d'une telle bassesse, ni d'une , telle lâcheté ; et je suis bien aise de trouver l'occasion de
déclarer à cette tribune que rhomme qui pousse à une insurrection et qui ne court pas y combattre, et, s'il le faut, y mourir, celui-là est un infâme ; je le déclare, pour que cette déclaration, si jamais j'avais pu me rendre coupable d'une aussi ignoble lâcheté, puisse être retournée contre moi et m'écraser.
Maintenant je termine , et je le fais en quelques mots. Je vous ai dit la vérité, messieurs, je vous ai dit la vérité comme un homme loyal, comme un honnête homme qui a été indignement calomnié. A ceux qui ne me connaissent pas, il fallait des preuves; mais j'ose dire ici que, pour ceux qui me connaissent, ma parole eût suffi, car ceux-là savent bien que la vie me paraîtrait achetée trop cher au prix d'un mensonge. ( Vive approbation à gauche. )