LETTRE A BARBES
Avant de quitter la plume, j'ai un devoir à remplir.
Quand l'arrêt de Bourges frappa mes généreux amis Albert et Barbes, j'écrivis à celui-ci, devenu, plus particulièrement, soit en France soit en Angleterre, l'objet d'un système atroce de calomnies, une lettre rendue publique. Il me semble que ce livre serait incomplet si l'on n'y trouvait pas, associée aux souvenirs qu'il retrace, l'expression des sentiments que m'a inspirés et qu'inspire à tous ceux qui le connaissent ce républicain magnanime, cet homme si grand à la fois par l'intelligence et par le dévouement.
« Mon cher Barbes, ô le plus généreux des amis et le meilleur des hommes ! te voilà donc replongé dans les cachots, au nom de cette même République que servirent toujours si vaillamment ton âme altérée de justice et ton indomptable esprit ! Hélas ! en songeant à ce que tu vas souffrir encore après avoir déjà tant souffert, quel répu^-
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blicain, digne de ce nom, ne se sentirait le cœur plein de sanglots?
a Je ne veux point parler ici de la cour de Bourges : elle t'a condamné pour la journée de mai ; aux yeux de tous les royalistes, ton crime c'est ta vie entière.
c( Parce que tu as marché d'un air méprisant devant leurs idoles de boue et leurs oracles menteurs; parce que, dans ton spiritualisme généreux, tu n'as point pensé, à l'exemple d'un sombre philosophe, que ces millions d'êtres humains pussent être sacrifiés à la prospérité de quelquesuns, comme des millions de glands le sont à la beauté des grands chênes ; parce que, avec Pascal, disant : « L'hu- « manité est un homme qui vit toujours et qui apprend a sans cesse, » tu as admis le dogme de la solidarité des existences et des races ; parce que, attribuant à la vérité seulement et à la justice le don d'immortalité, tu as cru, d'une foi fervente et sublime, à l'instabilité des choses injustes et à la possibilité de bannir l'ignorance, de détrôner le mensonge, de détruire la misère, de vaincre le mal : parce qu'au Peuple, que tu aimes et pour qui tti demandes une place au bo nheur ainsi qu'au soleil, tu as offert en holocauste, tout : ta jeunesse, ta fortune, ta liberté, ta vie, et que, chrétien au milieu d'une société restée païenne, tu t'es montré le plus pieux disciple de Jésus, notre maître.... ils t'ont maudit, ils t'ont frappé.
a Mais, grâce au ciel, les hommes prédestinés apportent en naissant ce qui est nécessaire à l'accomplissement de leur mission. Dieu, qui t'a assigné le rôle sacré du dévouement, t'a donné la force, la sérénité et la constance. Il a mis en toi le principe d'un enthousiasme dont il n'appartenait pas à nos ennemis de glacer les joies suprêmes. Témouvoir en te calomniant, t'humilier en
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l'infligeant la peine des voleurs et des assassins, l'irriter ou même t' attrister en mettant contre loi de leur parti le garde-chiourme et le bourreau, voilà ce qui est audessus de leur pouvoir. Sous leur domination, combien n'es-tu pas plus puissant qu'eux, toi qu'ils pourraient tuer, mais non troubler !
« Lorsqu'au mois de juin 1859 l'on te traîna devant • la cour des pairs, ton attitude était bien celle que lu viens de garder devant la haute cour ! À l'homme qui t'interrogeait tu répondis : a Quand l'Indien est vaincu, quand le sort de la guerre l'a fait tomber au pouvoir de son ennemi, il ne songe point à se défendre, il n'a pas recours à des paroles vaines : il se résigne, il donne sa tête à scalper. » Et, le lendemain, M. Pasquier n'ayant pas rougi de dire que tu avais eu raison de te comparer à un sauvage, tu repris : « Le sauvage impitoyable n'est pas « celui qui donne sa tête à scalper, mais celui qui ce scalpe. »
« Le 15 juillet, vers le milieu du jour, on vit arriver sur la place Vendôme, se dirigeant vers la Chancellerie, près de trois mille étudiants. Ils s'avançaient d'un pas grave, en silence, la tête nue, dans l'ordre lugubre et avec le recueillement qui préside à la solennité des funérailles. C'était pour loi qu'ils venaient, mon cher Barbés, car on t'avait condamné à mort. Non, non, jamais consternation ne fut semblable à celle dont Paris, ce jour-là, fournit le spectacle. Les ateliers furent abandonnés, les barrières devinrent désertes, les places publiques et les rues se remplirent de silence : le Peuple était tombé dans une amère tristesse !
« Toi, cependant, à la veille de monter sur l'échafaud, tu étais tout entier, par la pensée, à tes amis^ à ton parti,
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à la France» et tu écrivais à Godefroi Gavaignac eette lettre que j'ai retrouvée entre les mains d'un des nôtres^ et qu'il m'est impossible de ne pas transcrire:
« Mon cher Godefroi ,
« Je ne veux point laisser passer ces moments suprêmes « sans m'aoquilter d'un devoir envers vous ; car, grftœ « au système de division adopté par nos eimemis» peut^ « être ne saves-vous pas combien j'honore votre dévoue- « ment. Yous pouvez en croire la parole d'un homme qui a va mourir pour la cause dont vous êtes comme lui le « soldat. J'ai toiypurs professé pour vous le plus grand « respect et la plus vive amitié ; je puis même dire que <x j'ai ressenti pour votre caractère une de ces sympathies « spontanées qui font aimer sans connaître. Conservez a donc, je vous en prie, quelque attachement pour ma a mémoire 1 Bientôti sans doute, les obstacles qui s'opa posent à la marche de notre chère France vers le but « souverain assigné à sa nationalité disparaîtront, et. le a jour de la régénération luira pour elle* Puissiez*-vous « être un de ceux qui dirigeront ses destinées futures 1 »
a Ainsi, tandis qu'à cent pas de la prison, des mains sanglantes clouaient l'échafaud où tu étais attendui c'était vers la France libre» régénérée et glorieuse^ que montait ton lime immortelle 1 Mais, conmie il te restait encore de nobles exemples à donner sur la terre, et que le Peuple n'avait pas encore suffisamment sans doute bénéficié de tes douleurs, la mort ne voulut pas de toi ; une commutation de peine fut accordée à Paris en deuil ;
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les cachots de la monarchie te gardèreoti et, depuist dans ce même paiaia du Liuembourg où Ton t'avait jugé et d'où la Providenoe veogerease Tenait de chasser tes jugesy il noQs fut donné, i ilbert et à moi, de le wîr revenir, la figure altérée par dix années de souffrano^, mais le front rayonnant, Tosil pleia de fltnune, aux todamations du Peuple vainqueur.
« Il luira de nouveau, le soleil de ces grendee jour* nées!
« Va, laisse nos ennemis traiter de démence ta magnanime sagesse» L'injustiee, Toppreaiion, le mM60Qf«| le mal, voilà la folie I Et ils rauraient ocwpris déjà, ^ k propre de la folie n'était pas de s'ignorer. Car enfin, quelle misère est comparable ï la vdtre» malheureux quji ave^ pour vous une armée et contre vous votre conscient ? EsiiH» qu'en effet lee soulèvement» posfihle» de la misèiiB ne les tiennent pas dans use perpétuelle «nxiété? Ks^ce que, parmi les fantômes évoqués par leur épouvante, il n'y en a pas un qu'ils entrevoient toiyoure, toiyourSi toujours, cherchant du pain et ne trouvant qu' un fusil? Estrc^ que — wxAor, — ce mot de lies esp^ances, n'est pas le mot de leurs terreurs? C'est hien en vain qu'ils essayeraient de s étourdir au bruit de leurs £uifiures; il ftut qu'ils écoutent avec angoisse le silence des complota! C'est bien en vain qu'ils s'étudieraient à se faire un rem* part de leur propre agitation, semblables à ces animaux qui, menacés, font autour d'eu;[^ de la poussière et s'y cachent : l'inapaisable sentiment du péril est un supplice qui ne se supporte pas.
« Â l'exeUatieu de leurs colères je mesure leur détresse» et par le nombre des baïonnettes d<mt ils s'en^ toureul je compte leurs tourm^otsl Ohl ouif inwwé^
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mille fois, ces hommes qui ne peuvent même pas, comme les convives de la citadelle de Thèbes, se couronner de fleurs, parce qu'il n'y a plus à leur portée que des couronnes ramassées dans la guerre civile, et que, s'ils venaient à se les poser sur la tête, le sang leur coulerait sur le visage ! Insensés mille fois, ces hommes qui, avec un désespoir farouche, combattent le triomphe d'une doctrine qui les condamnerait... à être heureux! Barbes, Albert, vos persécuteurs sont vos vengeurs !
c< Quant aux idées qu'on frappe en vous, l'heure approche qui leur doit livrer l'empire du monde. Elles n'ont point commencé avec notre siècle, ces idées puissantes. Fondées sur la notion de la justice, qui, par essence, est immuable, elles sont contemporaines de l'esprit humain. C'est pourquoi elles ont eu, à toutes les époques de l'histoire, des apôtres, des soldats ou des prophètes. Platon, saint Paul, saint Chrysostôme, saint Basile, Munzer, Gampanella, Thomas Morus, Morelly, Jean-Jacques Rousseau, les vaincus de Thermidor, et, au-dessus d'eux tous, le €ruciiié, ont marqué leur passage à travers les sociétés humaines par une trace ardente, lumineuse que rien n a pu faire disparaître, et qui toujours s'est retrouvée sous les cadavres des victimes dont on a jonché les routes de l'humanité en marche.
« Mais ce qui distingue de ceux qui l'ont précédé le siècle où nous sommes, ce qui constitue son originalité historique, c'est le caractère de force et de généralité qu'ont revêtu des doctrines qui, jusqu'ici, n'avaient été soutenues que par des penseurs solitaires, de mélancoliques philosophes, des tribuns méconnus, ou des sectes rapidement étouffées, comme le fut celle des premiers chrétiens, c'est-à-dire des seuls vrais chrétiens. Le pen-
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seur, le philosophe» le tribun par qui a été reprise l'impérissable tradition de Tégalité fraternelle, s'appelle aujourd'hui en France le Peuple. Or, pour le contenir, leurs cachots sont trop petits. Nous vaincrons.
c( mon cher Barbes, si tu savais combien Taffection que je t'ai vouée me rend cette certitude plus précieuse encore et plus douce ! Je n'ignore pas que la foi , professée dans ton sublime discours devant le tribunal de Bourges, est pour toi la source d'ineffables consolations; que c'est là ce qui t' élève si fort au-dessus de la plupart des hommes ; que c'est là ce qui te rend invincible à la souffrance. Car Dieu té fit de la nature des héros, de la nature des martyrs, et je connais ton cœur.