‹ Pages d'histoire de la révolution de février, 1848Chapitre 6 sur 68 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Débats orageux au sein du gouvernement provisoire. — Tentative de M. Bixio pour faire retirer du Moniteur la proclamation de la République. — Albert, Ledru-RoUin et Flocon.— Portrait de M. de Lamartine.

Le pouvoir nouveau était constitué. Son premier acte fut une proclamation qui contenait ces mots : « Le gou- « vernement provisoire veut la République, sauf ratific( cation par le Peuple , qui sera immédiatement conc( suite. » Cette proclamation, trop audacieuse pour les uns, et pour les autres trop timide, avait donné lieu, au sein du conseil, à d'orageux débats et mis dès l'abord en présence les deux pensées , bien distinctes , entre lesquelles le gouvernement allait flotter.

Dans mon exil à Londres j'ai appris , au sujet de cette proclamation de la République , qu'après son envoi au Moniteur, certains membres de la majorité avaient résolu de la retirer ; qu'ils s'étaient secrètement concertés à cet eflet: que, pour porter ce coup hardi, ils avaient fait choix de M. Bixio; qu'en conséquence M. Bixio s'était rendu au Moniteur y mais que la tentative avait avorté, soit par le refus du Moniteur^ soit qu'on n'eût pas osé passer outre. Bien que je tienne ce fait de bonne source, je ne le donne

qu'avec réserve et sans le garantir, m' étant fait la loi de n'affirmer, dans ce livre, que ce que je sais pour l'avoir vu. En tout cas, l'entreprise eût été étrangement hasardeuse ! Nous étions au moins quatre, dans le gouvernement provisoire, qu'il aurait fallu traîner à Vincennes... Et le Peuple?

J'ai déjà dit qu'avant la Révolution de février je ne connaissais pas Albert. La première fois que je le vis dans le conseil, je fus frappé de son attitude. Elle ne trahissait ni étonnement ni embarras, et respirait je ne sais quelle dignité un peu rude , mais naturelle et forte. Il garda le silence, écoutant tout avec une attention soupçonneuse, et interrogeant les visages d'un œil scrutateur. Au sortir de la séance, il s'approcha de moi, me tendit la main avec une impétuosité contenue, et me dit ces paroles que je transcris sans détour, parce qu'elles sont vraies :« Je vois bien que vous aimez le Peuple. » Nous fûmes amis.

Pour ce qui estdeLedru-RoUin et de Flocon, leur route dans la Révolution avait été depuis longtemps tracée avec éclat. Ëlan passionné vers la République, force du talent, énergie de la volonté , rien ne leur manquait de ce que réclamait ' leur rôle. Mais que d'obstacles I Or, un de ces obstacles, c'était cette peur de Timprévu qui glaçait le sentiment révolutionnaire dans des cœurs non encore préparés à la République. Et ici , qu'il nous soit permis d'exposer franchement notre opinion sur M. de Lamartine, qui fut la personnification le plus en relief de la majorité du conseil.

La République , on le sait, n'avait pas eu le premier culte de M. de Lamartine : son encens facile était monté vers d'autres dieux. Mais quelle conversion eût été im-

pQ8$il)l6 à ses ^traioeqienUi de poQtf»? Ou9 m peuvaU-QA PA9 »Ueo4re de epluî qui, dans Hâ^toire deft GtrwrfMWt dV^it lais^ errer ses sympathies de U)vd% Vfl à Yergniaud» de Yergniaud h Danton, de Danton à Rpliespierre? Kn% approches de février , la goût de M* de Lamartine pour la République était une de ses infidélités prévuepi* La RévOf lutipn vint, le trouva prêt à un changement et remporta.

Mai3 ce qiii est étrange, c'^st qui9 Mi de Lamartine se ^it mis SM^ la tête, à cette occasion, la couronne d'ini^ liateur. uni, grâce aune puissance d'illusion prodigieuse, cette {République que ai longtemps il avait jugea chiméri'^ que, prophétisée sanglante et combattna, il a'imagiita tout à coup ravoir donnée à la France» Traîné à la mite du mouvement, il crut Tavoir conduit» U vérité aat qudt dans la marche triomphale de la Il$publiqua, Tandon ppëte des rois ne pouvait Qgurer qu# comme vaineu. Seulement > pour mieu^ exposer ans regardi» ce captif fameux, la Répuhliqui^ se plut à le faire asseoir derrière elle sur le char de triomphe.

Quant à son r^loi M- dQ Umartine le composa sous Tjimpire absolu d'une paasion d'homroe de lettres; Il l© fit tenir tout entier dans çei deux mets : Êtri» applaudi- L'oreille incessamment tendue pour écouter le bruit de son nom, et tremblant toujours qu'on ne troublât la musique de pa renommée, il voulut capter quiconque se faisait craindre, {l convoita tons les hommages, se mira dans toutes les opinions , et chercha pour s*y placer le point d'intersection de tous les partis, D'une égale ardeur on le vit rechercher l'approbation des salons et tenter celle des clubs, se conçiljar lord P^ormanby et s'efforcer de plaire à Sobrier, offrjr une ambassade à M. de La Roche-

iaequilolQ «t 9e prêter à des entrevudn «ecrètd» avecii Blaiiqm.

Qu0 M. de liaoïartine ait cro travailler en eela à u»0 (puvre de récoQeiliatioQ générale, sa gëpéfosité naturelle autorise à le supposer. Mais il aurait compris bien vite Q^ qu'il y avait de vain eu un tel effort, réduit à des essais de séduction personnelle, s'il n'eût cédé à un motif intérieur que probablement il ne s'avouait pas. Nos meilleurs sentiments recèlent de si imperoeptibles sopbismes et le Qoiur bamaiq est si habile h sq tromper lui-même I

Ce n'est pas tout. Il y a d^^^ manières de corrompre : Tunè grossière et brutale, c'est celle qui s'adresse à la idif de l'argent ott des emplois; l'autre plus délicate, plus subtilet est celle qui fait appel h la vanité. Or, la flatterie prodiguéd sans mesure à tout menant est un artiii^e famir lier aPi bommes ^ui ont une grande réputation à ^i-* gu#r« G0iivaiii6us que la flatterie, quand elle tombe de haut, a des attraits irrésistibles, ils se font volontiers aourtisans, pour grossir le nombre de leurs admirateurs, . dd leurs séideSi de leurs porte- voii^ ; ils desoendent a in^ térissiP au sHMès de leur propre vanité la vanité d'au* trui } après l'avoir conquise de h^ute lutta, ils rusent ave^ la gloirot Ce fut un des torts de M. de Lamartine et un de ses malbQurs* Un de ses malheurs! car il lui arriva d'avoir affaire, tantôt à des natures intelligentes et fortes, comme celle de Barbés, auprès desquelles Tempresser ment de ses ayances le décria; tantôt à des esprits déliés qui, ^omme Blanqui, )e devinèrent et $e servirent de lui quand il eroyait s'être servi d'euî^.

Quoi qu'il en soit, cette bienveillance systématique et bjtnale de M. de Larnartine ne s'étendit point jusqu'aux

hôtes du Luxembourg, lorsque ce palais de raristocratie fut devenu le palais du Peuple. Pourquoi? Parce que M. de Lamartine ne savait rien du vrai mouvement des esprits ; parce qu'il n'avait pas aperçu la pente du siècle; parce qu'il ne pouvait pardonner au Luxembourg d'être en corps et en âme cette Révolution de février dont tout le reste n'était que le bruit ou l'ombre ; parce qu'enfin il avait peur du Socialisme, cette grande réalité, comme les enfants ont peur des fantômes.

Du reste, rien en lui. qui fût d'un tribun : ni les tendances, ni les sentiments, ni le visage, ni le port, ni le geste , ni la parole. Sa taille haute mais dépourvue des apparences de la force, son éloquence abondante et dorée mais vide, son débit solennel jusqu'à la monotonie, sa voix sans vibration, la finesse qui dans ses traits se mariait d'ailleurs à une distinction exquise, tout cela le rendait peu propre à commander aux flots de la foule irritée, et il est certain qu'il ne fit jamais tressaillir la Grève. S'il ne s'était agi que d'aimer le Peuple d'un amour platonique, il y aurait suffi certainement, et nul, plus volontiers que lui, n'eût répandu sur les souffrances humaines les trésors d'une sensibilité prompte à s'épancher en métaphores. Mais épouser hardiment contre les forts la cause^ du faible opprimé; braver, dans l'élan d'une âme indomptable, l'injustice armée d'un glaive, ou, seulement, rinjustice couronnée de fleurs; s'exposer, pour la vérité éternellei à être méconnu, calomnié, vilipendé, tourné en ridicule, mordu jusqu'au sang par des milliers de vipères; vivre à l'aise dans la haine des malhonnêtes gens, et, afin d'avoir pour soi son cœur, mettre au besoin l'univers contre soi, voilà ce qu'il faut. M. de Lamartine dé-

fiait noblement la mort : courage du soldat; il tremblait d'avoir des détracteurs : faiblesse du poète. Dlui manqua de savoir se faire des ennemis mortels.

Et c'est ce qui explique comment il eut de son côté tous les partis. ... pendant un jour. Il se coucha croyant avoir la France à son chevet, il s'endormit dans Tivresse de lui-même/ il rêva dictature, il se réveilla, il était seul.

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