‹ Pages d'histoire de la révolution de février, 1848Chapitre 7 sur 68 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'ouvrier Marche demande au gouvernement provisoire la reconnaissance du droit au travail. — Important décret. — Aspect de THôtel-de-Ville dans les premiers jours. — Toutes les autorités font acte d'adhésion à la République. — Le Peuple demande qu'on crée un ministère du progrès; opposition de M. de Lamartine. — Comment et pourquoi la commission de gouvernement pour les travailleurs est créée. — Le grand problème des temps modernes posé dans un décret. >

Dans la matinée du 25 février, nous étions occupés de Torganisation des mairies, lorsqu'une rumeur formidable enveloppa tout à coup THôtel-de-Ville. Bientôt, la porte du conseil s'ouvrant avec fracas, un homme entra, qui apparaissait vraiment à la manière des spectres. Sa figure, d'une expression farouche alors . mais noble, expressive et belle, était couverte de pâleur. Il avait un fusil à la main, et, ardemment fixé sur nous, son œil bleu étincelait. Qui renvoyait? que voulait-il? Il se présenta au nom du Peuple, montra d'un geste impérieux la place de Grève, et, faisant retentir sur le parquet la crosse de son fusil, demanda la reconnaissance du droit au travail. Je l'avouerai : la forme menaçante de cette sommation excita d'abord en moi un involontaire mouvement de fierté ; mais , domptant aussitôt ce qu'un tel sentiment avait d'injuste à l'égard de qui réclamait son droit,

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et bien aiiie, au fond, qu'une pression dont je n'avais pas à tépohàte forçât k réalisation du plus cher dé mes vœux, je m'empressai de saisir i*occasioti, et, attirant dans reiribràsUré d'une ôrôisée Touvrier, qui se nommait Marche, j'écrivis devant lui le dëéret suivant, auquel Ledru-Rollin fit ôjôuterla danse qui lô teriîiîne, et qui est relative au million de là listé civile :

« Le gbiivernémetit provisoire de la République fràn- A $àîsé S'engage à garantir l'existence de l^ouvrief par le a travail;

t< Il s^ehgagé à garantir du travail à tous les citoyens ;

fe II reconnaît que les ouvriers doivent s^assocîer entre & eux pour jouir dû bénéfice de leur travail;

« Lé gouvernemétit provisoire rend aux ouvriers, aux- « quels il appartient^ lé millioti qtiî va échoir de la liste a civile. r>

En rédigeant ce déérét, je n'ignorais pas jusqu'à quel point il engageait le gouvernement; je savais à merveille qu'il n'était applicable qu*au moyen d^uné réforme sociale ayant l'association pour principe, et pour effet l'abolition du prolétariat. Mais, à mes yeux , c'était là justement la valeur du décret. Il contenait uhé promesse à laquelle il faudra revenir, et (|Ui, j'ettjure, sera réalisée, une promesse qu'alors on viola d'uUe manière indigné. Retombe, retombe sur lés fcoupablés la responsabilité de cette vîolatioft àacrilégé ! t^ôur moi, je suis heureUx d^avoîr été proscrit par ceux qui ont osé déclarer chittiérique et insensée cette affirmation : « ToUte société doit à ses membres du travail et du paiu. »

La répartiliort des ministères avait eu lieu ; chacun de nous avait reçu sa mission spéciale ; le soin de représenter le gouvernement provisoire à THàtel-dé-VîUe échut plus

particulièrement à Flocon et à moi. Comment décrire, à côté des glorieuses scènes de la place publique, le spectacle dont THôtel-de-VilIe fut le théâtre pendant les premiers jours de la Révolution? Qu'amèrement nous eûmes à noter ce qualaisse après lui de corruption un demi-siècle de monarchie ! De quel dégoût nous nous sentîmes Tâme iqondée, N*sque nous vîmes s'abattre sur la République celte im- /mensenuée de solliciteurs, accourus de tous les points de l'horizon et déserteurs de tous les régimes! Aujourd'hui encore, avec quelle inexprimable profondeur de mépris nous les retrouvons en souvenir se pressant dans les antichambres de l'Hôtel-de-Ville, venant s'agenouiller devant la divinité nouvelle, abjurant leur passé, jurant fidélité à la France de l'avenir, ces mêmes hommes qui, depuis, devaient se venger, en nous proscrivant, de la bassesse qu'ils avaient mise à nous flatter ! Ah ! pour l'honneur de notre pays, tirons un voile sur tant d'opprobre!

lutile d'ajouter que toutes les autorités, à commencer par la cour de cassation et la cour des comptes, vinrent à l'envi faire acte d'adhésion à la République. Ce fut en réponse au discours du président de la cour des comptes, que je prononçai ces mots, qui tendaient à renouer entre deux idées inséparables le lien que la monarchie s'était efforcée de rompre : « La devise de la République ne sera ce plus seulement Liberté, ordre pubug : ces deux choses a sont inséparables. Ce que nous voulons désormais, c'est « TOrdre dans la liberté ^ »

« Ces commencements d'un pouvoir exercé au sein de la confusion universelle furent très-difficiles et très-rudes. La France entière venant aboutir, dans les premiers jours,

* Voy. le MonUeur du !«' mars 1848.

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à THôtel-de-Ville, il fallait signer jdes milliers d'ordres, faire face à des milliers de réclamations, répondre à une foule de questions pressantes, satisfaire à une infinité de demandes qui n'admettaient point de retard, recevoir dé* putations sur députations, remplirlespostes laissés vides, installer des fonctionnaires nouveaux, employer à régulariser l'action du Peuple, sans en glacer l'énergie, les élèves des diverses écoles, dont le dévouement fut admirable et se trouva toujours prêt. Puis, après une journée dont chaque heure avait été en quelque sorte dévorée, un matelas était apporté, sur lequel on se jetait tout habillé. Pas de sommeil possible, car on vivait double vie, et la nuit ne différait du jour que par ses ténèbres. Flocon ne put résister à cet excès de fatigue ; il tomba malade, et ce fut un malheur, parce que son absence réduisait à trois voix la force de la Révolution dans le conseil.

Cependant un problème avait été posé, qui voulait être abordé sans plus de délai. Le 28 février, le conseil était réuni. Soudain, du haut des fenêtres de l'Hôtel-de-Ville, nous vîmes le Peuple couvrir la place de Grève, et s'y ranger pour ainsi dire en bataille. Au-dessus des têtes pressées flottaient de nombreuses bannières où étaient écrits ces mots : Ministère du progrès 1 — OrganisiUian du travail! Presque au même instant une députation du Peuple nous fut annoncée. Il s'agissait de se décider. Je n'hésitai pas à me prononcer pour qu'on fit droit au vœu populaire. La Révolution avait un sens social : que tardaiton à la définir? La Révolution venait de révéler le vrai souverain, et ce souverain le prolétariat le retenait esclave : que tftrdait-on à le reconnaître? Créer un ministère qui fût celui de l'avenir, remplacer par une organisation fraternelle du travail l'abominable anarchie qui couvrait sous

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son Yaste désordre rof^preeèîoii de la multikidb et faisait hypocritemeiit porter à son esclavage les couleurs de là liberté^ yoilà ce qui était à résoudre.

Ces conclusions rencontreront dans Mi de Lamartine un contradicteur plein de téhémence. 11 déclara que nous n'étions pas pouvoir constituant ; qu'il ne nouib était pas permis d'engager Sur des point? de cette importance l'opinion de l'Assemblée future i qu'il ne coneevait pas la né*^ eessité du ministère proposé ; que» quant à l'organisation du travail^ il ne l'avait jamais comprise et ne la compren^ dràit jamais.

La majorité applaudit^ et sur^-le^champ j'annonçai nt& retraite^ Car 4 selon moi, représenter daûs un gouvernement autre chose que son idée, c'est la dernière des humiliations, et désirer le pouvoir pour le pouvoir môme, c'est être le dernier des hotnmes.

Ma démission fut repoussée vivement, et, comme j'intotais, on m' offrit la prédidence d'une tomtnission au sein dd laquelle^ en attendant l'Assemblée^ les questions so^ ciales seraient élaborées et discutées*

Ainsi ^ au lieu d'un ministère aylini sous la main des bureaux, des agents, un budget, des ressorts administratifs, un pouvoir effectif, des moyens d'appUctUiM^ des ressources pour agir^ on proposait..,** quoi? L^ouverture d'une orageuse école où j'étais appelé à faire on cours sur la faim, devant le peuple affamé 1 Âi-je besoin de dire avec quelle énergie je rejetai cette offre pleine de périls ? Alors, prenant la parole d'une voit émue, M# François Arago m'adjura de ne point persister dans un refus au fond duquel était le soulèfement de Paris* Il invoqua contre moi Tautorité de son âge* Il ébranla dans mon eodur toutes les puissances d'une ancienne et persévérante dlfêû^

tion. Il se montra prêt à siéger dans la commission^ et à y siéger efi qualité de vice^préâidenti J'aimais M« François Afago^ je le reupeetais^ sa sincérité n'atait jamais été et ne fat jamais pour moi Tobjet d'un doute ; son abnégation rti'embârrassdit et me touchait à la foisL.Mais en de pareiid nioitiènts eê n'est qu'au fond de soi-même qu'il faut eher'<* éhef l'inspiration et la lumière*

Cruelle alternative 1

Si je cédais , j'allais avoir sUr les bras une multitude souffrante ^ animée d'impatients désirs ^ impéf ieuiie^ souveraine, sans autre pouvoir pour la contenir que celui de la parole; j'acceptais, dans ce qu'elle avait de plus vio^ lent, la féi^ponsabilité d'une situation qu'on me refusait lei moyen de dominer ; je me livrais aux défiances et, bientôt âpt*ès petiVdtre, aut emportements du Peuple^ justement irrité d'attendre ; j'exposais les idées que je crois vraies hu discrédit dont il était possible qu'elles fussent frappées par défaut d'application ; qui sait? J'affrontais tin abime.

Si je per!!»idtai9, pouvais-'je répondre des suites? Une i^ission édalftnté dûm le gouvernement y en de telles eir^ constances et pouf de téb mdtifs, ne donneraii^ellè pas ]ê signal d'une insiurreclion populaire? Au milieu de li guéffe civile, la République ne risqtterait-«elle pas de de* venir furieuse ou de périr? Et puisque, par une étrange fatalité, je me trouvais placé entre deux sortes de rts^ ponsaWlités redoutables Ttine et l'autre, ne valait-il gas niieùt choisir celle qui, du moins^ ne m' apparaissait pai» dans le sang?

toîlà de quelles peiséei^ diterses mon esprit fut tourmenté pendant ces heures terribles I

Je me rappelslis^ d'autre part, le mot célèbre : Mens agitât molem; je me disais qu'une oeeasidn notfversiind

se présentait pour le Socialisme d'avoir à sa disposition une tribune d'où il parlerait à toute l'Europe; que ce n'était pas une œuvre à dédaigner que la propagande faite au profit d'une grande idée, du haut d'une grande situation ; que ce n'était pas un médiocre pouvoir que celui de mettre en discussion, devant une multitude immense, le royaume du mal. Eh! qu'importait, après tout, qu'on renversât l'homme, qu'on le foulât aux pieds, si l'œuvre survivait, si le sillon était creusé?

Ces dernières considérations me décidèrent. D fut arrêté immédiatement qu'une commission de gouvernement pour les travailleurs serait instituée , qu'Albert en serait le vice-président et qu'elle siégerait au Luxembourg. On ^ fit entrer la députation.

Un ouvrier mécanicien, aux manières froides et fermes, au visage austère, s'avança tenant un papier à la main, et lut la pétition qui réclamait la création d'un ministère du progrès. Répondre, je ne le pouvais faire selon ma conscience, sans dévoiler la discussion qui venait d'avoir lieu et sans trahir mes collègues. Ce fut M. de Lamartine qui prit la paroi?. Pendant qu'il parlait, Tincertitude se peignait sur le visage des envoyés du Peuple. Us m'interrogèrent du regard, et, comme s'ils eussent lu dans le mien ce qui se passait au fond de mon âme, ils se retirèrent en silence.

Je rédigeai le décret suivant, que le Moniteur publia le lendemain avec les signatures de tous les membres du gouvernement provisoire :

« Considérant que la Révolution faite par le Peuple doit c< être faite pour lui :

« Qu'il est temps de mettre un terme aux longues et a iniques souffrances des travailleurs;

c< Que la question du travail est d'une importance suce prême;

c( Qu'il n'en est pas de plus haute, de plus digne des « préoccupations d'un gouvernement républicain;

ce Qu'il appartient surtout à la France d'étudier ardemc< ment et de résoudre un problème posé aujourd'hui chez c( toutes les nations industrielles de l'Europe ;

c< Qu'il faut aviser sans le moindre retard à garantir c< au Peuple les fruits légitimes de son travail ;

c< Le gouvernement provisoire de la République arrête:

ce Une commission permanente , qui s'appellera comcc mission de gouvernemeiU pour les travailleurs , va être c( nommée avec mission expresse et spéciale de s'occuper c( de leur sort.

c< Pour montrer quelle importance le gouvernement ce provisoire attache à la solution de ce grand problème, c< il nomme président de la commission de gouvernement a pour les travailleurs un de ses membres, M. Louis Blanc» ce et pour vice - président un autre de ses membres , ce M. Albert, ouvrier.

ce Des ouvriers seront appelés à faire partie de la cornée mission.

ce Le siège de la coiumission sera au palais du Luxemce bourg. »

Le sillon a-t-il été creusé? Oui. Le Socialisme, dont on parlait à peine avant Février, est-il, oui ou non, devenu la grande préoccupation et la grande affaire du siècle : Demandez à la France, demandez à l'Europe. Qu'importe donc, si l'œuvre a survécu, que l'homme ait été bassement calomnié, proscrit? La faction du mal lui devait cet honneur !

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