‹ Pages d'histoire du CanadaChapitre 7 sur 23 · L'ORDRE DE MALTE EN CANADA · texte numérisé non relu

L'ORDRE DE MALTE EN CANADA

ait enduré cela sans mot dire ! Tout le reste de la carrière de ce dernier plaide contre la supposition qui a été émise : à savoir qu'il ne travaillait que pour lui-même ou pour l'ordre de Malte. On voit dans cette étude comment l'histoire est parfois travestie : Know prend pour des chevaliers de Malte les bonnes sœurs hospitalières ; une gazette dit que l'on a dépensé de fortes sommes pour construire un édifice aux chevaliers j les terrassiers découvrent une pierre marquée d'une croix de Malte — et au moyen de ces vagues et incorrectes renseignements la légende des chevaliers de Malte se forme ; on finit presque par leur abandonner le Canada durant un long espace de temps. Fiez-vous aux légendes, et vous ne serez pas à la peine d'apprendre la vraie histoire.

M. Léon Gérin, fils d'Antoine Gérin-Lajoie, a visité, l'automne de 1885, les ruines du palais des Thermes, à Paris, sous l'ancienne abbaye de Cluny. Il'y a vu, sur une pierre tombale, l'inscription suivante :

''In memoriâ seternâ erit justus — Ps. III. Henri de Longuillies de Poincy, chevalier, (1) en " son vivant lieutenant de roi (2) en Canada, et " capitaine aux îles de Saint- Christophe, après " avoir donné à l'église de céans un calice d'or, " une chasuble de damas, un crucifix d'ivoire et " quelques autres ornements, lui a légué par tes- " tament cinquante-deux livres de rente annuelle *' et perpétuelle, à la charge d'une messe haute " toutes les semaines."

" Priez Dieu pour lui.

" Le corps peut mourir " Mais l'âme est immortelle ; " Et comme elle était belle " La justice de Dieu la fera peu souffrir, "Ainsi soit-il."

Pas de date à cette inscription. Le nom de Poincy me reporte à la famille de M. de Montmagny, gouverneur-général du Canada, de 1636

(1) Mots presque effacés.

(2) Mots presque effacés.

à 1648, lequel alla mourir aux îles Saint-Christophe, appartenant à l'Ordre de Malte, chez le gouverneur de cette colonie, M. de Poincy, son parent.

Sait-on quelque chose du personnage mentionné sur la pierre tombale de l'abbaye de Cluny î

Bien qu'ayant été lieutenant de roi en Canada, il me semble que ce Poincy n'est pas du tout connu.

La charge de lieutenant de roi a-t-elle existée parmi nous avant l'année 1663 ?

Je me demande si, avant cette date, le titulaire a jamais résidé en Canada.

Jusqu'à plus ample renseignement, je croirai que M. Henri de Longuillies de Poincy devait être parent de M. de Moutmagny, lequel lui aurait fait obtenir le titre de lieutenant de roi en Canada, mais sans l'obliger à demeurer dans cette colonie. Le lieutenant de roi était un officier de l'importance d'un gouverneur de province et même avait le pas sur lui dans certaines circonstances.

Les érudits sont invités à faire connaître leur opinion.

Dans sa brochure intitulée L^ Ordre de Maltey M. J. E. Eoy s'exprime ainsi :

" En même temps que de Montmagny et de Eazilly exercent le pouvoir souverain, l'un sur la Kouvelle-France et l'autre sur l'Acadie, un frère d'armes, chevalier de Malte lui aussi, le commandeur de Poincy, occupe la charge de gouverneur général des îles d'Améi-ique, M. de Poincy a fixé le siège de son administra-

tion dans les Antilles, à l'île Saint-Christophe, qui appartenait alors à une compagnie de marchands français sous la haute suzeraineté du roi de France.

Caractère entreprenant, de Poincy fait construire un château fortifié en forme de citadelle. Sous le prétexte de défendre l'Me contre les corsaires, il arme en course plusieurs vaisseaux de guerre.

Les colons s'inquiètent de voir de Poincy se fortifier aussi puissamment. Patrocles de Thoissi, à la tête du parti des mécontents, demande à la cour de chasser de son gouvernement, un officier qui prend ces allures autocratiques. Son terme de gouverneur est expiré, mais de Poincy persiste à garder son commandement.

C'est cet incident qui obligea le roi de France à rappeler de Montmagny du Canada qu'il avait commandé depuis douze ans, à la satisfaction jrénérale. (1)

M. de Poincy, voulant déjouer les desseins de ses ennemis, s'adresse au grand-maître de l'ordre de Malte, Lascaris.

Il lui écrit que sa dépouille est bonne, très con-

idérable, et qu'il désire la conserver au profit

(le l'ordre. ^< Si je meurs dans cette île, dit-il,

la compagnie des marchands ou mes propres

(1)M. de Poincy, gouverneur général des îles de l'Amérique et parent de M. de Montmagny, ayant refusé de livrer son poste au successeur que lui avait nommé le roi, on crut devoir prendre des mesures pour empêcher que pareil exemple ne fût suivi dans les autres colonies [Charlevoix — liv. IV.]

ennemis s'en empareront. Je demande un ou deux chevaliers pour me remplacer si je viens à mourir, afin que ma succession ne soit point perdue pour l'ordre."

M. de Montmagny, depuis son retour du Canada, est devenu receveur du prieuré de France. Lascaris lui apprend la position où se trouve de Poincy, son parent. Il lui donne commission expresse, en qualité de procureur général de l'ordre, de se transporter dans les îles d'Amérique qui relèvent de la couronne de France, avec pouvoir de se choisir un autre chevalier pour l'accompagner dans ce voyage, et pour le remplacer s'il vient à mourir. (1)

Le grand-maître ne s'en tient pas là. Assuré de la bonne volonté du chevalier de Poincy, (2) qui n^agit dans toute cette affaire que pour le bien de Vordre, il s'adresse au bailli de Souvré, son ambassadeur auprès du roi de France. Il le charge de travailler à obtenir de ce prince deux articles qui lui paraissent très importants : le premier est de contenir par son autorité royale les entreprises du sieur de Patrocles de Thoissi, chef du parti opposé au commandeur de Poincy, et son ennemi capital ; le second consiste à acquérir les droits des propriétaires de l'île, et de tâcher en même temps d'y faire comprendre les îles de la Guadeloupe et de la Martinique, et autres îles voisines.

(1) C'est à Saint-Christophe que mourut M. de Montmagny, au dire de M. Aubert de la Chesnaye. Mémoire écrit en 1676.

(2) Ce chevalier devait être celui dont le tombeau est mentionné au début du présent article.

Cette négociation, conduite avec habileté par le bailli de Souvré, aboutit à plein succès. L'île de Saint-Christophe est vendue à l'ordre par contrat passé à Paris et ratifié à Malte en 1652."

M. Roy nomme le gouverneur de Saint-Christophe ''Philippe de Louvilliers-Poincy ", tandis que M. Gérin a lu ''Henri de Longuilliers de Poincy " sur la pierre des Thermes. Il est vrai qu'il s'agit de deux hommes et que leurs noms peuvent différer l'un de l'autre, mais ils étaient parents, et de Louvilliers à Longuilliers, qui semble être le nom de famille, il y a une distance.

Pour en revenir à la probabilité de l'existence en Canada d'un lieutenant de roi, au cours des années 1636-48, je dois dire que le fait n'est pas impossible, il est même probable, mais nous n'avons aucun indice de la présence de ce fonctionnaire parmi nous. Sous tous les régimes nous avons vu des lieutenants gouverneurs qui résidaient en dehors du Canada et qui n'en touchaient pas moins leurs émoluments ; il est à supposer que les lieutenants de roi faisaient la même chose à de certaines époques. La liste des majors de place, des juges, des commandants de postes, des procureurs du roi, des greffiers, des conseillers du Conseil Souverain et du Conseil Supérieur n'a jamais été dressée, non plus que celle des lieutenants de roi. Ce serait un service à rendre aux historiens que de former ces listes par le moyen des nombreuses pièces du temps passé qui sont maintenant accessibles aux chercheurs.

Jusqu'à 1663, où commença le régime de Col-

bert, la colonie fut gouvernée à la bonne franquette, selon les idées de Champlain, Montniagny, D'Ailleboust, Lauson, D'Argenson et D'Avangour. Il n'y avait évidemment qu'un personnel peu nombreux autour de ces gouverneurs, mais nous ne savons presque rien au sujet des fonctionnaires en question. En retrouvant ceux-ci dans quelques paperasses de l'époque, nous éclaircirerions probablement plusieurs points restés obscurs ou encore mal expliqués. Ce serait le cas de nous écrier avec le poëte : '' Ce qu'il y a dans un nom ! "

Dans les récits et les chroniques de la Nouvelle- France, il est parlé de deux endroits, l'un la Poterie, et l'autre, le Gap-à-V Arbre, situés entre Québec et les Trois-Rivières. Rien de précis ne nous est parvenu, touchant le site de ces localités.

A l'aide de quelques notes trouvées en divers lieux, et que je vais rapprocher, il sera peut-être possible de déterminer ces deux points.

La Poterie rappelle le nom de l'un des premiers seigneurs qui travaillèrent efficacement à coloniser le domaine de la Nouvelle-France.

Jacques le Neuf de la Poterie, arrivé en 1636, était porteur d'un privilège de la compagnie des Cent- Associés, en date du 5 janvier de la même année, (1) lui accordant une lieue et demie de terre le long du fleuve Saint-Laurent sur trois lieues de profondeur. Onze ans après, le 16 avril 1647, par le titre qui lui fut donné, confirmant le privilège de 1636, on voit que M. de laPoterie(2) avait (de 1636 à 1647) cultivé et fait valoir ces terres, qui étaient situées entre " le ruisseau de la Roche et le Cap du Sault " rive nord du fleuve ; — c'est la seigneurie, plus tard baronnie de Port-

(1) Voir Titres Seigneuriaux, p. 104.

(2) Il signait " la Poterie ".

neuf. Voilà donc, entre 1636 et 1647, un commencement d'habitation en cet endroit.

Le 8 avril 1647, le Journal des Jésuites dit que des Algonquins, qui étaient descendus des Trois- Eivières à Québec pour engager le gouverneurgénéral à déclarer la guerre aux Iroquois, s'en retournèrent, mais "n'allèrent que jusqu'à la Poterie." Le 17 août suivant, le va^m.^ Journal enregistre ''la nouvelle de la prise de 6 ou 7 Algonquins par les Iroquois à la Poterie". Le 30 juin 1651, même source: ''Un Algonquin pris par les Iroquois vers la Poterie. Il allait aux Trois-Eivières."

Ce que l'on appelait la Poterie était évidemment un lieu situé entre les Trois-Eivières et Québec. Or, M. de la Poterie, gouverneur des Trois-Eivières, l'un des hommes les plus remuants de cette époque, possédait, comme on l'a vu, la seigneurie qui a pris plus tard le nom de Portneuf après le mariage de sa fille avec M. Eobineau de Bécancour, lequel fit ériger la seigneurie en baronnie sous le nom de Portneuf. On peut, en toute certitude, prendre ce terme " la Poterie" pour la désignation des terres de Portneuf, d'autant plus que les concessions faites antérieurement à 1647 entre Québec et les Trois-Eivières ne nous permettent pas de supposer que l'on put donner à aucune d'elles le nom de la Poterie, si ce n'est à celle de M. de la Poterie, à Portneuf.

Le 16 octobre 1668, se mariait à Québec, Jean- Pierre Forgue dit Monrougeau, de la paroisse de St-Jean, ville de Montréal-des-Eivières, diocèse de Cominges, avec Marie Eobineau, veuve de Jean

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Robert, de St-Paul de Paris. Je cite ce mariage à cause du nom de Robineau, car Forgue et sa femme s'établirent à Beaumont.

Le 17 octobre, même année 1668, il y eut quatre mariages à Québec, " d'habitants de la Poterie", selon le registre : lo Micliel Goron, paroisse St- François, bourg de Pimoufrais, diocèse du Luçon, avec Marguerite Robineau, de St-Sulpice de Paris; 2o François Couillard dit Lafontaine, de Courson, diocèse de la Rochelle, avec M.-Esther d'Annesé de Longchamps, de St-Nicolas de Nancy, diocèse deToul ; 3o Gilles Masson, de Notre-Dame de Longueville, diocèse de Luçon,avec Jeanne-Marie Gautier, de Rémy, diocèse de Sens ; 4o Pierre Tousignant dit Lapointe, de St-Romain, ville de Blaye, diocèse de Bordeaux, avec M. -Madeleine Philippe, de St-Etienne-du-Mont de Paris. Ces quatre colons de la Poterie se servent de témoins les uns les autres.

Marguerite Robineau n'est pas citée comme parente de M. René Robineau de Bécancour, qui avait épousé en 1652, l'une des filles de M. de la Poterie ; cependant elle était, comme lui, de la ville de Paris, et son mariage avec un colon de " la Poterie " seize ans après, alors que M. Robineau avait sans doute des intérêts dans l'administration de la seigneurie de son beau-père, paraît confirmer la croyance à une parenté entre eux.

Au recensement de 1681 , en remontant le fleuve, on passe un endroit marqué ''Portneuî", ensuite l'établissement de M. de Chavigny, puis on rencontre ''Saint-Charles des Roches" qui paraît être l'ancienne place de la Poterie ou " ruisseau

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de la Eoche. " Le deuxième habitant que l'on y voit est Gilles Masson, âgé de 48 ans, sa femme

Marie- Jeanne (Gaultier) 42 ans, avec trois

enfants dont l'aîné a 12 ans. Trois terres plus haut, il y a Michel Goron, 45 ans, sa femme Marguerite Eobineau, 40 ans, avec trois enfants dont l'aîné a 11 ans.

Entre 1647 et 1681 , il me semble que voici assez de preuves pour soutenir que la Poterie était située dans le haut de la seigneurie de Portneuf, ou au bas de celle des Grondiues.

Sur ce point, l'Histoire se montre indécise, mais je crois que l'on n'a pas encore groupé ensemble les notes ci-dessus qui jettent un jour nouveau sur le débat.

Mais en 1681, qu'était devenu le troisième colon que nous avons vu se marier en 1668 ? Il avait traversé le fleuve, c'est ce que montre encore le même recensement : Le troisième habitant du haut de la seigneurie de Lotbinière, était Pierre Tousignant, âgé de 40 ans, sa femme Madeleine Philippe, 30 ans, avec cinq enfants dont l'aîné, 10 ans. Plus tard, en 1686, on voit que M. de Lotbinière lui concéda quatjre arpents de terre sur trente.

Ce qu'avait fait Tousignant fut imité, après 1681, par Masson et Goron. Ces trois habitants de la Poterie allèrent tlonc établir leurs familles sur l'autre rive du fleuve : Tousignant à Lotbinière, Goron, à St-Jeau Deschaillons, et Masson à Saint-Pierre-les-Becquets. Avec eux nous allons traverser le fleuve. Ce sera l'occasion de nous mettre à la recherche du " Cap-à-1'Arbre."

Une note mise an bas de la page 65 de l'imprimé dn Journal des Jésuites dit cxue le Cap-àl'Arbre est le même qne ''le Platon, appelé, du temps de Champlain, la pointe Sainte-Croix ". Les sonrces de renseignements ne sont pas indiquées. J'ai recueilli plusieurs mentions du Capà-1'Arbre : les voici : En septembre 1646, dit le Journal des Jésuites, nous passâmes par le " Capà-1' Arbre." Le 6 novembre 1646, on trouve au legistre de Québec, (voir Journal des Jésuites, p. 72) les noms de neuf hommes noyés dans un naufrage " au Cap-à-l'Arbre ". Le 19 mai 1650, dit le Journal, " nous séjournâmes quatre jours au Capà-l'Arbre allant aux Trois-Eivières. " Même source, vers le 11 novembre 1651, la Sainte- Anne touche sur les roches " une lieue en deçà du Capà-l'Arbre " et coule bas ; " M. du Plessis était dedans. " M. Duplessis-Bochart, que le dictionnaire de Tanguay (I. p. 215) fait mourir de cet accident, fut massacré par les Iroquois, dans la banlieue des Trois-Eivières le 19 août 1652. En octobre 1657, les Iroquois pillent deux Français qui étaient ''à la chasse au Cap-à-P Arbre " raconte le Journal des Jésuites. Ceci est confirmé par la Relation de 1658, page 10. Le 25 juin 1661, '' les Iroquois furent trouvés au Cap-à-l'Arbre" dit encore le Journal, par des gens qui allaient des Trois-Rivières à Québec. Le registre de Ste- Anne de la Pérade, cité par Tangnay (A Travers les Registres p. 126) porte" à la date du 24 avril 1729, l'inscription du mariage de Robert Houy avec Louise Pilotte et constate que Houy demeurait "au Cap-à-l'Arbre, paroisse de Lotbinière,"

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Dans le même registre, 14 avril 1734, se lit l'acte de sépulture de Joseph Boisverd, habitant du '* fief Deschaillons du Cap-à-P Arbre. " Au premier registre de St-Jean Deschaillons, 1741, on nomme la paroisse " St-Jean-Baptiste dite le Capà-P Arbre."

Cette question du site du Cap-à-PArbre m'a longtemps occupé. En 1874, j'ai publié les lignes suivantes : —

Une fille de Michel Goron. — Marie-Françoise — épousa en 1689 Eobert Ouy ou Houy dit Saint- Laurent, soldat de la compagnie de M. des Bergères.

A cette époque, Michel Groron habitait ^' la seigneurie de PEschaillon," concédée depuis 1674 à M. Pierre de Saint-Ours ; deux lieues de front à commencer quatre arpents au-dessous de la petite rivière Duchesne. Cette rivière, le seul cours d'eau de la seigneurie de Deschaillons, traverse diagonalement les terres et se jette dans le fleuve un peu au-dessous du " cap à la Eoche."

La grande carte cadastrale (manuscrite) dont copie se voit à Ottawa, portant la date de 1693- 1709 indique parfaitement le Platon situé au bas de la seigneurie de Lotbinière ; en remontant le fleuve on arrive à la seigneurie voisine, celle de Deschaillons, qui commence trois lieues et demie, à peu près, plus haut que le Platon.

Dès la deuxième terre de Deschaillons, on rencontre Michel Goron ; à la troisième il y a une rivière ou gros ruisseau sans nom, c'est la petite rivière Duchesne. Après cela, on compte six terres et Poi; trouve celle de I^obert Ouy. En re-

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montant toujours, on passe quatorze terres avant d'atteindre la seigneurie de Levrard.

En face de la terre de Eobert Ouy, sur l'autre côté du Saint-Laurent, sont la troisième et la (quatrième terres du haut des Grondines.

La liste des noms d'habitants que porte la carte, servira de complément à l'explication :

La première terre est en blanc. Ensuite viennent : Michel Goron, un blanc avec l'embouchure de la rivière, François Goron, J. Denevert,— Mailloux,— Beaudet,— Bérubé,— un blanc, Robert Ouy, D. Garon,— Lebœuf,— Chesne,— Masson,— Mailhou (Mailhot !) qui était parent de Goron), un blanc,— Lebœuf, un blanc,— Pineau (dit Laperle) ,— Laverdure, un blanc,— Pineau,— Tousignan, — Tousignan.

Robert Ouy mourut en 1702. Son fils, Robert, avait épousé Marguerite Gariépy. Devenu veuf, il contracta un second mariage avec Louise Pilotte, en 1729. A ce propos, on le désigne comme habitant " du Cap-àl'Arbre, paroisse de Lotbinière." N'oublions pas que la seigneurie de l'Eschaillon était alors comprise dans la paroisse de Lotbinière ; elle était souvent appelée '' le petit Saint-Ours."

La terre des Ouy était donc au Cap-àl'Arbre, ou un peu plus bas, ou un peu plus haut.

Si on rapproche ce renseignement de la carte cadastrale déjà citée et de la situation bien connue du cap à la Roche, ainsi nommé aujourd'hui, on se convaincra <iue le cap à l'Arbre et le cap à la Roche sont un seul et môme site.

Des trois colons de la Poterie mariés en 1668,

l'un Tousignan, était allé s'établir à Lotbinière avant 1681 ; le deuxième, Goron, à Deschaillons avant 1689, et le troisième, Masson, fit des établissements à Levrard, vers 1700.

La carte cadastrale cite des terres portant ces noms dans chacune de ces seigneuries.

Gilles Masson, le plus hardi des trois, a laissé son nom dans l'histoire. Non content de se faire colon, il a voulu répandre la colonisation, et à défaut de patente officielle, il s'estarrogéle droit de faire graviter autour de lui les disciples qu'il formait et à qui il distribuait les terres du roi de France. C'est un type de squatter primitif qu'il n'est pas sans intérêt d'étudier.

Les terres de Saint-Pierre, concédées, en 1672, à Eomain Becquet, notaire, avaient été fort négligée du vivant du concessionnaire lequel demeurait à Québec. Après sa mort, qui .eut lieu en 1682, on s'occupa de cette propriété, qui n'avait point été mise en valeur. Le recensement de 1681 ne mentionne aucun habitant à Saint-Pierre. Par une ordonnance du 12 mars 1683, Romain Becquet fut déclaré déchu de son droit, mais le 27 avril suivant, un nouveau titre de concession accorda ces terres à Marie-Louise et à Catherine- Angélique, ses filles, âgées respectivement de cinq et de trois ans, sur promesse par leurs tuteurs et parents (famille Pellerin) d'y faire commencer de suite des travaux de défrichement. Ce titre établit que les appellations du juge de la seigneurie ressortiront par devant le lieutenant-général de Québec; on ne peut voir en cela qu'une faveur accordée aux familles B<

quet et Pellerin qui habitaient Québec. Saint- Pierre était à proximité des Trois-Eivières et a toujours été compris dans les seigneuries du gouvernement de ce nom.

En 1703, Louis Levrard, maître-canonnier à Québec, ayant épousé, à Montréal, Catherine- Angélique Becquet, l'une des filles ci-dessus, s'occupa de coloniser les terres dont il devenait ainsi héritier, — mais il avait été devancé dans ce projet par Gilles Masson, suivi de quelques autres. A partir de 1705, Levrard donna nombre de terres, notamment à des gens de Champlain et de Batiscan.

La carte cadastrale déjà citée (1693-1709) nous fournit les noms des concessionnaires de la seigneurie de Levrard. Partons de la limite de Saint-Jean-Deschaillons : la veuve Proteau, Jacques Yien, Masson, — Laperle, — Eicard, — Clément, — Adam, — Saint-Mars, — Proteau, — Gendron, — Galarno, — un blanc, — Gaillou, — Trottier, — Moreau, — un blanc, — Granier, — Frigon, — Frigon, — Laverdure. Ensuite vient Gentilly.

Gilles Masson et sa femme, Marie-Jeanne Gaultier, avaient cru devoir s'établir sur ces terres, vers 1700, alors qu'elles étaient comme abandonnées par leurs propriétaires véritables. Entrant mieux que ces derniers dans l'esprit du gouvernement en ce qui touchait l'octroi des terres nouvelles, Masson alla jusqu'à attirer autour de lui des *colons de la rive nord auxquels il concéda divers endroits pour leur établissement. L'une de ces concessions, faite à son propre fils, Pierre Masson, fut révoquée, en 1708, sur les instances

du sieur Levrard, qui se sentait mal à l'aise devant cet envahissement.

Masson paraît avoir été très en faveur auprès des gens qu'il avait attirés là. L'intervention tardive du propriétaire légitime delà seigneurie, loin de leur faire plaisir, semble les avoir fort effarouchés.

Quelques années plus tard, en 1717, Levrard, s 'apercevant que les titres de concessions restaient sans effet, se mit en devoir de construire un moulin — sur ce que les concessionnaires lui représentaient, dit-il, qu'ils n'attendaient que cela pour occuper leurs terres. Il choisit le lieu qui lui sembla le plus convenable pour cet objet, c'était la terre de — Massicot et de Français Duclos dit Carignan, sur laquelle il n'y avait aucun défrichement d'opéré. La dépense s'éleva à plus de quinze mille francs, mais le résultat ne répondit point à l'attente du seigneur et il se trouva ruiné, faute par les concessionnaires d'habiter les terres, où ils pillaient tout de même le bois sans s'occuper d'y faire de la culture.

Les procès de M. Levrard et des censitaires se répètent à chaque instant. En 1721, une ordonnance règle la difficulté survenue entre lui et le curé de Batiscan. Le sieur Levrard soutient "qu'il aurait été concédé, par feu Gilles Masson (1), à feu Joseph Moreau (2) une terre de six

(1) La veuve de Gilles MaBson mourut en 1722 {Edita et Ordonnances, II. 475-6.)

(2) Fils de Jean Moreau et d'Anne Guillet, marié (1700) à Françoise Frigon. Tous de Ja cOte de Ohamplain et Batiscan.

arpents de front en bois debout, sur la dite seigneurie de Saint-Pierre, laquelle terre a été depuis vendue par la veuve du dit Moreau au sieur Lefèvre, curé de Bastican, pour la somme de quatre-vingts livres ; que comme cette terre se trouve directement sur le ruisseau duquel il a été obligé de se servir pour bâtir un moulin à eau, n'ayant pu trouver d'autre lieu dans toute l'étendue de sa seigneurie, lequel ruisseau se trouve composé de plusieurs sources, lesquelles infailliblement tariraient si l'on permettait de faire aucun désert sur cette terre, laquelle est encore en bois debout telle qu'elle était il y a douze à treize années qu'elle fut concédée ; et qu'attendu que le dit sieur Lefèvre se met en devoir de faire abattre du bois sur la dite terre, ce qui par la suite ferait un tort très considérable à la dite seigneurie, en ce que le moulin qui est le plus grand bien empêcherait les habitants qui y ont des concessions d'y rester, et ceux qui voudraient en prendre d'autres de venir s'y établir, ce qui serait contre le bien public, demande le sieur Levrard que la dite terre soit réunie à son domaine, aux offres qu'il fait de dédommager le sieur Lefèvre d'une autre terre en bois debout." Conclusions de la requête accordées.

L'Ordonnance de 1722 règle que les trois fiefs de Saint-Pierre (deux lieues au fleuve) de Gentilly (deux lieues et demie) et de Cournoyer (deux lieues) étant fort peu établis, seront à «l'avenir desservis, par voie de mission, par le curé qui sera établi à Bécancour jusqu'à ce qu'il y ait lieu de pouvoir y ériger des paroisses, à

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l'effet de laquelle mission il est permis aux habitants des dits fiefs de faire construire une chapelle dans le lieu le plus convenable pour leur commodité et celle du dit curé dans laquelle le curé sera tenu d'aller leur dire la messe tous les mois, un jour de fête ou de dimanche, autant que faire se pourra et d'y faire le catéchisme aux enfants.

L'année suivante, les habitants de la seigneurie de Saint-Pierre ayant Louis Levrard, seigneur de Saint-Pierre, à leur tête, se plaignaient à Mgr de Saint- Vallier d'avoir été annexés à la paroisse de Bécancour, se prétendant plus près de Sainte- Anne et Batiscan et trop loin de Bécancour pour pouvoir en tirer des secours religieux. Ils offrent de bâtir une chapelle. Le seigneur donne une terre de deux arpents sur quarante '' pour aider à l'entretien, un jour à venir, de la dite chapelle." Ils terminent en demandant permission de faire leurs Pâques et leur jubilé à Ste-Anne, ou à Batiscan, promettant de payer dîme à qui l'évêque nommera.

M. Levrard était de ceux qui prennent au pied de la lettre la formule qui termine les requêtes publiques: ''Votre requérant ne cessera de prier." D'année en année, il renouvelle ses plaintes avec plus ou moins de succès. Vers 1722, il paraît résider dans sa seigneurie ; il est désigné dans les actes officiels sous le titre de '' maître-canonnier entretenu eu ce pays et seigneur de Saint- Pierre." Ses concessions faites de 1705 }\ 1723, embrassaient un total de soixante-et-dix-neuf arpents de front sur quarante de profondeur^ mais

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il n'eu retirait presque aucuu bénéfice. Un autre débat, en 1723, nous fait voir qu'il n'avait pas encore toute liberté à l'égard de son moulin, puisqu'il offre de dédommager — Massicot et François Duclos dit Carignan par l'octroi d'une autre terre, s'ils consentent à déguerpir de dessus la terre du moulin. Levrard allègue que le moulin est en bon état, mais qu'il (Levrard) souffre un tort considérable de ce que certains concessionnaires, qui tous demeurent à Batiscan, ne tiennent pas feu et lieu sur sa seigneurie, nommément :— Saint-Marc, Jean-Baptiste Adam, — Guillet, ses gendres, Pierre Eivard, François Frigon, Luc Proteau, Madeleine Guillet, veuve de Eobert Eivard dit Loranger, Jean-Baptiste Brassard dit Langevin, Françoise Duclos dit Carignan et — Massicot. L'expropriation est prononcé contre Saint-Marc, Frigon, Proteau, Brassard et la veuve Loranger.

Adam ayant prouvé qu'il avait fait '' environ cinq arpents de désert sur sa concession, ave« une cabane, en attendant qu'il ait les moyens de bâtir une maison, et que dès le petit printemps prochain, il doit traverser le fleuve pour aller continuer son désert" ; Pierre Eivard ayant déclaré '' que l'année dernière il a élevé sur sa concession une maison de pièces sur pièces, de vingtcinq pieds, pour laquelle il travaille à scier la planche pour faire la couverture et le plancher, qu'il a effrodoché environ deux arpents de désert et qu'il compte cette année la mettre en valeur", sont exempts. — Massicot et Carignan obtiennent, outre chacun une terre, le remboursement, par

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le sienr Levrard, des cens et rentes qu'ils ont payés à la veuve Masson depuis le moment où Levrard s'est emparé de leur terre jusqu'à la mort de la dite Masson (1722).

Voilà enfin réglées les difficultés qu'avant fait naître l'initiative irrégulière de Gilles Masson dans l'établissement de Saint-Pierre.

Cependant le seigneur Levrard n'était pas au bout de ses peines.

En 1727, il obtint une nouvelle ordonnance d'expropriation contre les personnes suivantes qui persistaient à ne point tenir feu et lieu, dans sa seigneurie : Jean-Baptiste Adam, Joseph Moreau, Jean-François Frigon, la veuve Morean, Joseph Guillet, — Masson, Luc Proteau, (dont les droits sont transmis à Mathurin Lemay) , la dame Loranger, Pierre Perrot, Jacques Courteaux, Antoine Trottier, Augustin Moreau, Paul Lécuyer, — Tourville, Joseph Eouillard et François Eouillard.

Le sieur Levrard prétendait que d'autres personnes demandaient à concéder ces terres avec empressement. Depuis une vingtaine d'années, il avait constamment été en instance auprès des administrateurs de la colonie pour faire déguerpir des habitants installés sans titre ou s 'arrogeant des droits qu'ils n'avaient pas, ou demeurant en dehors de son domaine, contrairement aux Ordonnances.

Sur les quinze concessions révoquées en 1727 et aussitôt accordées à d'autres habitants de la côte de Champlain et Bastican, treize furent retirées en 1734, faute, toujours, de tenir feu el lieu,

POETNETTÎ' ET LE CAP-A-L'AEBÏiE 271

On se découragerait à moins, mais M. Levrard tint bon, et quand il mourut sa seigneurie avait assez bonne mine, — seulement on ne l'appelait plus "Levrard" mais ''Saint-Pierre les Becquets,^^ en souvenir des Becquets, premiers seigneurs, qui n'avaient rien fait pour l'établir !

En poussant davantage, je sens que je fournirais l'histoire de cette paroisse, ce qui n'est pas à propos dans le présent volume. J'ai dû me borner à suivre les quatre colons de la Poterie mariés en 1668 ; cela nous donne pour aujourd'hui un chapitre que d'autres chercheurs pourront allonger.

Entre Québec et les Trois-Eivières la chaîne des établissements des colons s'est formée beaucoup plus vite sur la rive nord que sur la rive sud du fleuve, aussi, vers 1675 la route du nord était déjà bordée de maisons situées à des distances raisonnables les unes des autres. C'était en hiver, les endroits par où passaient tous les voyageurs et tout le commerce. Durant l'été, le fleuve avait la préférence, mais en aucune saison on n'eut voulu entreprendre de parcourir par la rive sud les trente lieues qui séparent les Trois- Rivières de Québec. Les habitants de Saint- Jean Deschaillons et Saint-Pierre-les-Becquets devaient d'abord traverser le fleuve vis-à-vis de leurs demeures respectives avant que de se mettre en marche sur terre pour descendre à Québec ou monter aux Trois-Eivières. Portneuf, les Grondines, Sainte-Anne-de-la-PéradeetBatiscan voyaient arriver sur leurs bords, hiver comme été, les gens du sud qui se rendaient aux ' églises, aux magasins, chez le notaire ou le mé«

272 poRTNEtrr et de cap-a-l'aebre

decin. Comparés aux habitants de la rive nord ceux du sud ont longtemps été déijourvus des avantages que procure une colonisation établie avec prudence et régularité.

Au temps des premières guerres des Iroquois, entre 1643 et 1663, la rive nord a été souvent visitée par ces redoutables maraudeurs et plus d'un massacre s'y est accompli de leurs mains. Les rivages du fleuve offrent des endroits parfaitement adaptés pour les embuscades et ils ont été témoins des attaques des Sauvages contre les canots des Français qui se rendaient d'un poste à un autre, la plupart du temps sans être escortés par des soldats. Les garnisons de Québec et Trois-Rivières réunies ne s'élevaient qu'à trente ou quarante hommes ; c'est dire que les habitants et les voyageurs étaient obligés de se défendre eux-mêmes. Les chroniques de cette époque sont remplies de mentions de scènes lamentables survenues ''en deçà, ou au-delà du Cap-àl' Arbre " — un lieu très historique, on le voit, mais qui parait actuellement tombé dans l'oubîi, et qui "a perdu jusqu'à son nom.

C'est M. Faillon qui a le mieux décrit le siège du Long-Sault et c'est M. Parkman qui a le mieux traduit cette belle page... en se l'attribuant.

Nous ne reproduirons pas ce récit vu que tout le monde peut le lire dans VHistoire de la Colonie Française, et parce que notre objet est uniquement de rechercher le lieu où s'est passé l'événement en question.

La route que les Français avaient adoptée pour se rendre à la baie Géorgienne, où demeuraient leurs amis les Hurons, était celle de la rivière Ottawa. A partir de l'année 1650, les Iroquois ayant banni les Hurons, firent du Haut-Canada et de la vallée de l'Ottawa leurs territoires de chasse. Les Français, qui ne comptaient que deux raille âmes dans tout le pays, étaient impuissants à lutter contre les Iroquois, cinq fois plus nombreux, de plus favorisés par leur situation particulière. Ceux-ci, formaient des groupes qui possédaient toutes les terres situées à l'Est du lac Ontario. Les Onnontagués et les Onneyouts occupaient les centre de cette ligne, vers Syracuse et Oswégo aujourd'hui. L'hiver de 1659-60, deux ou trois cents (les chiffres varient dans les auteurs de l'époque) de ces Sauvais

ges se rendirent à la chasse vers le haut de l'Ottawa, et leur présence fut signalée à Montréal. On apprit qu'il y aura;it, au printemps, une attaque contre cette ville. La garnison française ne se composait que de dix-sept ou dix-huit hommes, la plupart sans expérience de la guerre sauvage, et commandés par un jeune officier, Adam Dollard, sieur des Ormeaux, tout aussi novice et, de plus, uu téméraire en un mot, avide de renommée et n'écoutant les conseils de personne. Il conçut le projet d'aller au devant des Iroquois afin de les empêcher de descendre à Montréal. Plusieurs colons, des plus habiles dans ces sortes d'entreprises l'approuvèrent et lui promirent de se joindre à lui, pourvu qu'il partît à une date convenable, car il y avait des préparatifs à faire. Charles Lemoyne qui, à lui seul, valait tout une troupe, insista pour que Dollard se conduisit à la canadienne, c'est à dire selon les pratiques imposées par l'expérience, mais Dollard fit la sourde oreille et se mit en route avec sa garnison, sans attendre que les volontaires fussent prêts.

Le 19 avril 1660, à peine rendu au-dessus du lieu où est à présent le pont Victoria, il se battirent contre des Iroquois et perdirent trois hommes, dont un tué et les deux autres noyés faute de savoir manier leurs canots. Le lendemain, Dollard et ses gens étaient de retour à Montréal, d'où il repartit avec dix-sept Français seulement.

Le Père Lalemant, qui était à Québec, écrit dans la Eelation des Jésuites de cette année, que la marche de la petite troupe " se faisait de nuit

pour n'être pas découverts, et les prières étaient réglées tous les matins et tous les soirs." Ceci montre que le voyage dura quelque temps ; d'ailleurs on va voir que Dollard repartit de Montréal le 20 ou le 21 avril et qu'il n'arriva au Long-Sault que le 1er mai. Le Père Lalemant continue : "Le Sault Saint-Louis et les autres rapides ne leur coûtent rien à passer. Ayant gagné le lac Saint-Louis, qui est au-dessus de l'île de Montréal, ils détournent à droite et entrent dans la rivière qui mène aux Hurons." Cette rivière est l'Ottawa ; il ne peut y avoir la moindre erreur, car le Père Lalemant y était passé plusieurs fois, et du reste, dans tous les écrits de l'époque la rivière Ottawa est appelée le chemin des Hurons.

M. Dollierde Casson, prêtre du séminaire Saint- Sulpice, qui arriva de France en 1665 et qui est soigneux dans ce qu'il écrit, déclare que ces courageux soldats '' furent huit jours arrêtés au bout de cette île par un petit rapide qui y est." L'écluse Sainte- Anne rachète à présent ce rapide. On voit que M. DoUier parle de l'entrée de l'Ottawa et qu'il s'accorde ici avec le Père Lalemant. Il est impossible, en lisant leurs textes de songer à faire remonter le Saint-Laurent à Dollard ; c'est bien sur l'Ottawa qu'il faut le suivre.

M. Dollier ajoute : "Enfin le cœur les fit surmonter ce que leur peu d'expérience ne leur avait pas acquis, si bien qu'ils arrivèrent au pied du Long-Sault... un peu au dessus de cette île." De l'écluse Saint- Anne, qui forme l'extrémité de l'île de Montréal, jusqu'à Carillon il y a vingt-

276 LE SIÈGE DU LOKG-SATJLT

sept milles ; c'est le j)ied d'une longue série de cascades et de rapides. Le canal dit de Carillon conynence en cet endroit ; il mesure deux milles et demi de longueur et va finir à sa tête dans les eaux calmes de l'Ottawa. La navigation s'étend de là jusqu'à quatre milles, où elle est barrée par la chute à Blondeau, que l'on évite aujourd'hui en passant par une écluse. De là au pied du Long-Sault, il y a trente-huit arpents. I^ous sommes donc rendus à trente-cinq milles de la pointe de l'île de Montréal.

Le Long-Sault est tourné par le canal de Grenville, qui a près de six milles de long, tant le Long-Sault est véritablement long.

Le Père Lalemant se sert d'une expression qui ne s'accorde pas ici avec M. Dollier. Il dit, après avoir parlé de l'entrée des militaires dans l'Ottawa: ''Ils vont se poster au-dessous du sault de la Chaudière, pour y attendre les chasseurs Iroquois qui, selon leur coutume, le devaient passer à la file, en retournant de leur chasse d'hiver." Ceci nous mène directement à HuU, à cent vingt milles de Montréal.

Dollard, qui était encore à la pointe de l'île de Montréal le 28 ou le 29 avril, se serait donc trouvé le 1er mai à quarante lieues de là, ayant franchi les portages effroyables et si longs que les voyageurs du même temps prenaient plusieurs jours à remonter, comme on le voit par maints récits. C'était un fameux tour de force pour des gens aussi maladroits que Dollard et ses compagnons !

Pierre-Esprit Eadisson, revenant du lac Michi-

gan, vers le mois de juin 1660, dit que tout le long de l'Ottawa il y avait des Iroquois et qu'ils venaient de livrer une fameuse bataille lorsqu'il parvint à atteindre Montréal. S'il n'indique pas le lieu, il fait assez comprendre que c'était depuis Hull à Montréal. Comme il peint les Iroquois, on est tenté de croire que, après leur triomphe du 27 mai, qui leur avait coûté si cher, ils rôdaient sur l'Ottawa en grand nombre et guettaient les canots isolés ou les petites bandes qui parcouraient cette rivière, mais se gardaient d'inquiéter les Outaouais dont la valeur commençait à leur être connue.

Ce récit de Eadisson nous confirme dans la croyance que la guerre, en 1660, était toute sur l'Ottawa et non pas sur le haut Saint-Laurent, au dessus de Cornwall, où il y a un autre Long- Sault.

Le registre de la paroisse de Montréal, où sont inscrits les noms des victimes du siège, porte : '' au pied du Long-Sault."

La mère Marie de l'Incarnation, écrivant quelques jours après avoir appris l'événement, dit qu'elle emprunte la nouvelle à une lettre du Père Chaumonot, lequel av^ait interrogé un Huron sauvé du désastre ; elle s'exprime ainsi : '' Ils arrivèrent le 1er mai en un fort qui avait été fait l'automne passé iJar les Algonquins au pied du Long-Sault au dessus de Montréal."

Charlevoix et Bibaud ne disent rien au sujet de DoUard et de sa troupe. Garneau dit que l'action eut lieu au Long-Sault, parce qu'il a dû comparer les sources de renseignement. Fer-

land, qui je crois n'a vu que le texte du Père Lallemant, dit ^' au pied du saut des Chaudières sur la rivière Outaouais." Faillon semble vouloir préciser : " Sur la rivière des Outaouais, à huit ou dix lieues au-dessus de l'île de Montréal, et au-dessous du saut dit de la Chaudière." Le pied du Long-Sault est à douze lieues de Montréal ; le pied des rapides (Carillon) à neuf lieues. M. Faillon croyait donc que l'action se passa au pied des rapides ? Quant à la mention de la Chaudière, il dit qu'il la prend dans le récit de la Mère de l'Incarnation, tel que nous venons de le répéter.

M. Dollier explique que nos braves trouvèrent au Long-Sault " un petit fort sauvage nullement flanqué, entouré de méchants pieux, qui ne valait riep, commandé jîar un coteau voisin ; ils se mirent dedans, n'ayant pas mieux." Au débarcadère de Carillon finissent les rapides, et la plage en cet endroit est dominée par un coteau assez élevé et voisin. C'est à neuf lieues de la pointe de l'île de Montréal ; sur toute la distance, la rivière est superbe pour la navigation. En partant de l'écluse Sainte- Anne, le jeudi 29 avril, Dollard pouvait arrriver le samedi, 1er mai, à Carillon, faisant le trajet en deux nuits, de quatre ou cinq lieues chacune. C'est le plus que l'on puissent demander à sa troupe. Les Sauvages, pourtant habiles à conduire le canot d'écorce, descendaient de Carillon en une journée, lorsqu'ils étaient pressés, mais ils ne faisaient pas au delà de six ou sept lieues par jour en tct jnpfttawt,

En arrivant auprès du vieux fort délabré, Dollard fut rejoint par quarante Hurons et six Vlgonquins, lesquels s'étaient rassemblés à Montréal et étaient partis sur les traces des dix-huit militaires. Dollard n'avait pas, malheureusement, l'habileté de Charles Leinoyne, de Lambert Closse, de Picoté de Bélestre, qu'il avait laissés en arrière et qui étaient tout-puissants sur l'esprit des Sauvages.

Le dimanche, 2 mai, on aperçut des Iroquois, et c'est en ce moment que, se voyant surpris, Dollard s'avisa de chercher un refuge dans l'enceinte de pieux abandonné qui était assez près du rivage.

Il est possible que le plan de Dollard ait été de se rendre jusqu'à Hull pour dresser son embuscade au bas de la Chaudière, où les Iroquois devaient passer, dans le cas où ils auraient poussé leur chasse plus haut sur la rivière, et c'est peutêtre l'origine de la précipitation qu'il mit à son départ. Le temps perdu à Sainte- Anne fut cause qu'il n'arriva à Carillon que pour se faire surprendre.

Les Iroquois se montrèrent tous à la fois, après la première alarme. '' Ils naviguent en belle ordonnance et descendent gravement le sault, au-dessous duquel nos gens, surpris d'une si prompte et si réglée démarche, se saisissent d'un méchant réduit..." Le Père Lalemant, qui parle ainsi, savait très bien que l'on ne descend pas la Chaudière en belle ordonnance et je crois fermement qu'il voulait parler du pied des rapides de Carillon. Au mois de mai parlles grandes çau^ç,

peut-être même pourrait-on descendre le Long- Sault, mais une armée qui marche au combat risquerait beaucoup de s'y perdre.

Au premier choc, qui fut immédiat, ce jour du 2 mai, les Iroquois plièrent et s'aperçurent qu'ils n'emporteraient point des retranchements si vaillamment défendus. Des émissaires partirent, raconte la Mère de l'Incarnation, pour appeler le secours de cinq cents Agniers qui se tenaient cachés dans les îles du lac Saint-Pierre avec le dessein d'attaquer Montréal par le Saint-Laurent lorsque les Onnontagués et les Onneyouts, descendant de l'Ottawa, lui livreraient assaut par un autre côté. Ensuite, ces huit cents guerriers réunis devaient détruire les Trois-Eivières et Québec.

Sept jours après le départ des émissaires, les cinq cents Agniers arrivaient en face des palissades derrière lesquelles dix-sept Français et quarante-six Sauvages attendaient le combat. Calculons ce trajet accompli en sept jours et l'on verra que de Carillon au lac Saint-Pierre et retour il y a bien soixante lieues, lesquelles sont allongées par les précautions à prendre pour ne pas être vu dans une telle expédition ; c'est neuf ou dix lieues par jour. La Chaudière est à vingt lieues de Carillon, soit quarante lieues aller et revenir. Il nous parait impossible d'accomplir cette marche de plus de cent lieues en sept jours.

Les combats durèrent jusqu'au 27 mai, jour de la Fête-Dieu, où le massacre final anéantit les Français et ceux des Sauvages qui leur étaient restés fidèles.

Le Père Lalemaut dit que, de temps à autre, les assiégés allaient, à tout risque, ^^ puiser de l'eau à la rivière, qui était à deux cents pas du fort. " Cette mesure de cinq cents pieds est à peu près la largeur de la plage actuelle, à Carillon, entre le bord de l'eau et le premier renflement du coteau. La grève a pu cependant s'étendre davantage autrefois.

Nos papiers à la main, nous avons parcouru ces lieux et tout nous dit que le coteau de Carillon est le piédestal d'une statue qui sera dressé un jour et qui manque à cette belle partie de l'Ottawa.

La fin du siège est tout à fait épique. Dollard charge jusqu'à la gueule un gros mousqueton, y met une fusée et le lance comme une bombe au milieu des assaillants, mais les branches d'un arbre abattu sur la palissade arrêtent ce projectile et le rejettent parmi les Français où il éclate en blessant plusieurs hommes. La défense est suspendue un instant. Les Iroquois s'en aperçoivent et se dardent par une brèche dans le réduit. Un combat corps à corps devient éminent ; une lutte furieuse s'engage. Dollard est tué. Les Français, au lieu de se décourager, se rallient et semblent être des lions entourés par des centaines (le Sauvages. Chacun d'eux vend sa vie chèrement ; enfin ils tombent les uns après les autres, en déployant une valeur qui ébranle à maintes reprises les plus intrépides guerriers, aussi renoncent-ils à se procurer des captifs, et ils se décident à tout massacrer. Les Français survivants étaient littéralement montés sur un mon-

ceau de cadavres, faute d' espace pour se mouvoir en Jdedans des pieux restés debout. Alors les Iroquois forment la ligne de tir et une volée de coups de feu abat ces invincibles, que personne n'osait regarder sans peur.

La terrible résistance de Dollard découragea les Iroquois. On peut dire qu'elle sauva nos trois villes. Un acte de cet héroïsme, suivi d'un pareil résultat, demande un grand souvenir. Mettons-nous à l'œuvre et que Dollard en bronze revive sous nos yeux. On inscrira sur le monument la phrase que l'un des trois cents héros des Thermopyles traça avec son sang sur la face d'un rocher : Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts pour la patrie.

L'année 1666 est mémorable dans notre histoire par" les préparatifs qni se firent avec le dessein de soumettre au joug de la France les cinq nations iroquoises ou de leur imposer le devoir de se tenir tranquilles sur nos frontières. Ces sauvages habitaient un territoire qui forme à présent partie de l'État de New York.

'^ Le roi ayant dessein de relever la gloire des Français dans l'île de Cayenne, d'où nous étions sortis depuis quelques années, et de faire visiter toutes les colonies que nous avons dans l'une et dans l'autre Amériques, fit choix de M. le marquis de Tracy, dont il avait connu la suffisance, dans les différents emplois qu'il lui avait donnés en ses armées. Il lui fit expédier une commission des plus amples et des plus honorables qu'on ait encore vu ; lui donna quatre compagnies d'infanterie ; voulut que ses gardes portassent les mêmes couleurs que ceux de Sa Majesté ; lui fit équiper les navires nommés le Brézé et le Teron, celui-là de huit cent tonneaux et celui-ci d'un peu moins, avec plusieurs autres vaisseaux chargés de vivres et de munitions de guerre, de gens à cultiver la terre, et plusieurs artisans, et de tout ce qui était nécessaire pour une expédition de cette importance." (^Relation des Jesuites^ année 1665, page 3 de l'édition de Québec, )

La Relation continue : '' M. de Tracy partit de la Eochelle, le 26 de février de l'an 1664, étant suivi, outre les troupes, de quantité de noblesse et de vaisseaux bien équipés. Il fut complimenté par les Portugais de Madère et du Cap Vert, avec toute l'honneur qui était dû à sa qualité et à son mérite. M. de la Barre, ayant mis pied à terre, y fut reçu magnifiquement."

M. Lefebvre de la Barre est le même qui, dixhuit ans plus tard, devint gouverneur du Canada.

^' Ensuite, les vaisseaux cinglèrent droit à Cayenne et ils y arrivèrent en peu de temps. M. de Tracy, ayant fait sommer le gouverneur hollandais de rendre l'île aux Français, auxquels elle appartenait, ils la rendirent sans difficulté, et M. de la Barre s'y arrêta, conformément aux ordres du roi."

Louis XIV commençait à tracasser la Hollande, qui avait fait frapper une médaille offensante pour le futur grand roi. Colbert en faisait profiter sa politique et poussait son maître à s'emparer des colonies.

Après avoir raconté ce que fit M. de Tracy "dans les îles" pour y assurer la prépondérance française, la Relation continue :

'^ Il reçut ordre du roi de se rendre au plus tôt en Canada. Ce fut le 25 avril 1665 qu'il partit de la Guadeloupe... le Brézé prit sa route vers le Canada... il se rendit en un mois dans le grand fleuve du Saint-Laurent. "

Le 5 mai 1665 mourut à Québec, M. de Mésy, gouverneur de la Nouvolle-Fninco.

Les 17 et 11) juin, arriva de France à Québec,

l'expédition de 1666 285

le capitaine Le Gangneur amenant sur ses deux vaisseaux quatre compagnies du régiment de Carignan. Le second navire était commandé par le capitaine Petit ; tous venaient de la Eochelle,

M. de Tracy n'osa pas aventurer le Brézé dans le fleuve Saint-Laurent ; il nolisa donc deux navires plus légers, et il arriva à Québec le 30 juin, malade de la fièvre. Il était accompagné des Pères Jésuites Claude Bardy et François Dupéron. Quatre compagnies du régiment de Carignan étaient avec lui.

En ce moment, il se passait dans la ville de Manhatte des événements de première importance. Le roi Charles II d'Angleterre avait donné à son frère Jacques, duc d'York et d'Albany, tout le pays compris entre les rivières Connecticut et Delaware ; le colonel Kicolls, au nom de ce dernier prince, enlevait aux Hollandais la ville de Manhatte, qui devenait New- York, et le poste d'Orange qui prenait le nom d'Albany. On n'en savait rien en Canada.

Le 16 juillet 1665, arriva du Havre à Québec, le navire du capitaine Poulet, portant douze chevaux, qui émerveillèrent les sauvages.

Les quatre premières compagnies partirent de Québec le 23 juillet, avec le Père Chaumonot comme aumônier, pour aller commencer la con»- ' tructipn du fort de Eichelieu. On appelait Richelieu l'endroit où est située la ville de Sorel. V\\ fort y avait existé quinze ou vingt ans avant 1G65.

Une compagnie de volontaires Canadiens, sous ordres de M. Le Gardeur de Repentiguy,

286 l'expédition de 1666

marchait, à partir de Québec, avec les soldats de Carignan. Tous ensemble arrivèrent aux Trois- Eivières juste à point pour délivrer ce lieu de la crainte des Iroquois qui, depuis quelques temps, avaient recommencé leurs courses.

Tandis que les troupes attendaient, aux Trois- Rivières, un vent favorable, elles virent arriver, le 3 août, une centaine de canots d'Outaouais, montés par plus de quatre cents hommes qui allaient, avec abondance de pelleteries, traiter chez les Français. Ils venaient de quatre à cinq cents lieues et repartirent le 7 avec le Père Alloiiez qui les suivit en qualité de missionnaire.

La Mère de l'Incarnation écrivant de Québec, le 28 juillet, dit : ^' Cette année, il doit y avoir deux mille personnes, tant en ce qui est venu qu'en ce qui reste à venir. Les compagnies qui sont arrivées sont déjà parties avec cent Français (Canadiens) de ce pays, et un grand nombre de sauvages, pour prendre le devant, s'emparer de la rivière des Iroquois, y faire des forts et les garnir de munitions. L'on fait cependant ici un grand appareil de petits et de grands bateaux plats pour passer les bouillons de l'eau qui se rencontrent dans les sauts. Les provisions de vivres et les munitions de guerre sont toutes prêtes, le roi ayant tout défrayé. Il y a un grand nombre d'officiers à cet effet."

Le capitaine Fromont, du régiment de Carignan, confia aux Père Jésuites, avant que de quitter Québec, une somme de cent louis en or, à titre de dépôt.

Le 6 août 1665, fut inhumé aux Trois-Eivières,

l'expédition de 1666 287

un soldat de la compagnie de M. Fromont, tué par la décharge accidentelle d'une arme à feu.

Le capitaine Latour donna aux Jésuites de Québec, un tambour du nom de François de Mouffart, natif de Ennelat, proche de Clermont, en Auvergne, âgé de 19 ans — c'était un excellent musicien, et on voulait le faire étudier au collège.

Le 10 août, M. deChambly, à la tête des troupes qui étaient aux Trois-Kivières, se mit en route pour traverser le lac Saint-Pierre.

Les 18 et 19 août arrivèrent à Québec deux navires chargés chacun de quatre compagnies. Avec ces militaires étaient M. de Salières, colonel du régiment, son fils âgé de quinze ans, et l'abbé Dubois, aumônier du régiment.

Le 24 août, quatre autres compagnies débarquèrent à Québec, étant venues sur le navire du capitaine Guillon ou Guyon.

M. de Chambly construisait durant ce mois d'août, le fort de Eichelieu, qui prit un peu plus tard le nom de Sorel. C'était un carré, avec trois bastions, dont deux aux angles et l'autre au milieu d'une courtine dont les extrémités portaient chacun un demi-bastion. Je crois comprendre que M. de Sorel succéda bientôt à M. de Chambly et qu'il augmenta notablement ces fortifications. Nous avons deux plans du fort, qui semblent dater du même temps, et l'un est de beaucoup plus étendu que l'autre.

Le 22 août, on reçut à Québec la nouvelle ([ue des barques et chaloupes avaient remonté lu rivière Richelieu jusqu'au saut ou bassin.

Quarante bateaux de vingt bommes chacun se trouvaient prêts à agir.

La Relation de 1665, dit : '' Le second fort, nommé Saint-Louis, à cause qu'il fut commencé dans la semaine que l'on célébrait la fête de ce grand saint (15 août) protecteur de nos rois et de la France, a été fait par M. Sorel." Je pense qu'il faut mettre ''M. de Chambly" car il est question dans ce passage du fort du bassin et des rapides de Chambly.

Le 12 septembre arriva à Québec le Saint- Sébastien, avec M. de Courcelle, gouverneur, et M. Talon, intendant. Un autre vaisseau, le Jardin de Hollande, l'accompagnait. Deux jours après, un troisième, appelé la Justice, arriva chargé de huit compagnies.

M. de Salières, malgré son grand âge, se transporta au dessus du fort Chambly et fit construire un fort" près des rapides qui sont au-dessus de ce lieu.

M. de Courcelle, à peine débarqué à Québec, partit en tournée d'inspection sur la rivière Richelieu.

Le premier jour d'octobre, quatre compagnies partirent de Québec pour aller attendre M. de Tracy aux Trois-Rivières.

Le 3 octobre, le Père Chaumonot rentra dans Québec, venant du fort Saint-Louis (Chambly).

Le 15 octobre, jour de sainte Tliérèse, le troisième fort étant achevé, on lui donna le nom de cette patronne. Déjà des sauvages amis s'étaient cabanes dans son voisinage et livraient le produit de leur chasse aux soldats qui l'occupaient.

l'expédition de 1666 289

Le fort Chambly était un carré avec trois bastions^ l'un au milieu de chacune des trois courtines, et une porte fortifiée au milieu du quatrième pan.

Sainte-Thérèse formait un carré un peu long dans un sens, avec un bastion en fer de lance à chaque angle. Il était haut de quinze pieds, avec double palissade et une banquette en dedans élevée d'un pied et demi au-dessus du sol.

Tard dans l'automne, à ce qu'il paraîtrait, on éleva un quatrième fort à l'endroit où est située la ville de Saint-Jean. Je n'en connais pas la forme. Tous ces forts étaient en bois, planté comme des palissades.

Le 28 octobre, on apprit à Québec que M. de Salières, ayant fait faire un bateau au fort Sainte- Thérèse, avait envoyé dix-huit ou vingt hommes découvrir l'entrée du lac Champlain, et que ces gens s 'étant avancés quatre lieues dans le lac admirèrent la beauté du pays. '■^ Ce lac " dit la Relation^ après soixante lieues de longueur, aboutit enfin aux terres des Iroquois Annieronnons. C'est là que l'on a dessein de bâtir encore dès le printemps un quatrième fort."

Il faut croire que le projet du fort SainV Jean n'était pas conçu en ce moment puisque le quatrième fort devait être au lae Champlain, mais n#us savons que le fort Saint-Jean date de la fin de l'année 1665 et que le fort Sainte- Anne (le cinquième) situé sur une île du lac Champlain, extrémité nord, a été construit entre le printemps et l'été de 1666.

Le 31 octobre 1665, M. de Courcelle rentra dans

la ville de Québec revenant de son voyage " en haut" où il était allé surveiller les travaux des forts et assigner des quartiers d'hiver aux troupes. M. de Salières arriva à Québec en même temps et ^^ ils ont eu par ensemble quelques démêlés" dit le Journal des Jésuites.

Le 4 novembre, M. de Salières s'embarqua, à Québec, pour aller hiverner à Montréal.

Le 15 novembre, on apporta, à Québec, le corps du Père François Dupéron, décédé le 10 au fort Saint-Louis, où M. de Chambly était commandant.

Pour remplacer le Père Dupéron au fort Saint- Louis, on désigna le Père Albanel, résidant au Cap de la Madeleine. Ce religieux se rendit aux Trois-Rivières, où il était encore le 4 janvier 1666, attendant que les glaces fussent prises sur le lac Saint-Pierre pour se mettre en route.

Ces Iroquois contre lesquels on prenait tant de précautions, avant que de les attaquer, répandaient la terrreur sur les bords du Saint- Laurent depuis trente années. Leur haîne pour tout ce qui était Algonquin ou Huron remontait encore plus loin ; ces deux dernières races étant devenues amies des Français, il n'y avait eu ni paix ni trêve pour nous à partir de 1636, où les Hollandais du fort Orange (Albany) avaient échangé des armes à feu contre les fourrures que leur apportaient les Cinq-Nations.

Le groupe des Agniers (en anglais Mohaick) était le plus voisin du poste hollandais d'Orange ou Albany (pays de Saratoga.) Il se composait) de deux ou trois bourgades, renfermant de trois à quatre cents hommes en état de porter les

l'expédition de 1666 291

armes. Ces sauvages étaient plus que tous les autres eunemis des Français.

Quarante-cinq lieues plus loin, où est la ville de Rome, en allant d'Albany vers Oswego, était le groupe des Onneyouts ( Oneidas en anglais) , comptant cent quarante guerriers. Cette nation faisait moins la guerre que les Agniers, mais elle brouillait avec adresse toutes les propositions de paix.

A quinze lieues à l'ouest des Onneyouts, c'està-dire vers l'endroit où se trouve Syracuse, étaient les Onnontagués (Onondagas) , comptant trois cent guerriers. C'est là que les Jésuites de Québec avaient eu une mission qui dura deux ans, en 1656-57.

Vingt-cinq lieues à l'ouest, où est Geneva, près du lac Cayugas, se trouvaient les Oïoguens ou Goyogouins (Cayugas), forts de trois cents hommes, qui avaient reçu une mission de Jésuites en 1657.

La plus nombreuse des cinq nations iroquoises, appelée Sonnontouans ou Tsonnontouans (Senecas), était placée entre deux lacs, au sud-est de la ville de Bochester qui est sur l'Ontario ; elle comptait douze cents hommes établis dans deux ou trois bourgades. Ceux-ci, comme les Goyogouins, n'avaient jamais fait ja guerre aux Français.

Les cinq nations pouvaient lancer facilement (\i'\ix mille trois cent hommes contre les ennemis. l.<'ur population, qui était de près de douze mille âmes, était au moins trois fois plus nombreuse que celle des Français en Canada. De Montréal

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au pays des Agniers, la route mesurait une centaine de lieues.

Le prince de Carignan, de la maison de Savoie, était ce que nous appelons colonel honoraire du régiment que Louis XIV venait d'envoyer au Canada. Le colonel actif était Henri de Chapelas, sieur de Salières qui, depuis 1659, avait fondu son régiment dans celui dit de Carignan- Salières, à cause des noms des deux chefs. Ce prince de Carignan, ancêtre direct du roi Humbert d'Italie à présent,était sourd-muet, ce qui ne l'empêchait pas de prendre une large part à la politique de son temps. Il a figuré avec avantage dans le jeu des cabinets de France et de Savoie. Sa clairvoyance était appréciée des hommes au pouvoir. Louis XIV lisait ses rapports ; Colbert avait la précaution de le consulter. S'il n'a touché qu'en passant au Canada, nous devoas toutefois lui rendre hommage de ses vues claires et pratiques.

On a lieu de croire que c'est M. de Courcelle, le nouveau gouverneur, qui voulut, contre tous les avis des gens compétents, faire une campagne d'hiver. Il ne connaissait ni la rigueur du climat ni les obstacles redoutables qui s'opposaient à une pareill^ marche avec des troupes, non seulement étrangères au pays, mais encore conduites à l'européenne. Sans l'aide que prêtèrent les milices canadiennes, le désastre eût été complet.

Un manuscrit en vers que M. de Léry Macdonald a trouvé dans les papiers de la famille de Lotbinière, et qui me paraît être du jeune Chartier de Lotbinière, officier do l'expédition que je

raconte, s'exprime ainsi. C'est un badinage quant à la forme, mais de l'histoire pour nous tous :

La Victoire aurait bien parlé De la démarche et défilé Que vous avez fait, grand Oourcelle, Sur des chevaux faits de ficelle, Mais en voyant votre harnois Et votre pain plus sec que noix Elle n'aurait pu vous décrire Sans nous faire pâmer de rire !

Le départ de Québec eut lieu le 6 janvier 1666. M. de Courcelle était accompagné de M. du Gas^qu'il prit pour son lieutenant ; de M. de Salampar, gentilhomme volontaire; du Père Pierre Raflfeix, jésuite j de trois cents hommes du régiment de Carignan, et d'une centaine de Canadiens.

'' Cette marche ne pouvait être que lente, chacun ayant aux pieds des raquettes, dont ils n'étaient pas accoutumés à se servir, et tous sans en excepter les chefs et M. de Courcelle même, étant chargés chacun de vingt-cinq ou trente livres de biscuit, de couvertures et des autres provisions nécessaires."

Le 10, la petite armée quittait Sillery. Dès le troisième jour plusieurs se gelèrent le nez, les joues, les oreilles, les doigts, les genoux, et on commença à se plaindre de plaies sur différentes parties du corps. Le '' mal de raquettes " se faisait sentir vivement. Quelques-uns, engourdis par le froid, seraient morts sur la neige si on ne les eût relevés et portés sous un abri. Les maisons étaient alors bien rares entre Portneuf et Çhamplain,

294 l'expédition de 1666

Etant arrivé au Cap de la Madeleine le 15, M. de Courcelle expédia des ordres aux troupes qui devaient se joindre à son corps chemin faisant.

Le 16 il était aux Trois-Eivières où il trouva que M. Pierre Boucher, le gouverneur du lieu, avait tout préparé selon ses vues.

Ce fut un temps de repos pour les troupes :

Etant rendus aux Trois-Rivières On fait la nique aux cimetières.

On ne pense plus au passé ; Chacun s'y trouve délassé.

Le pot bout, on remplit l'écuelle..."

Le 18 M. de Courcelle poursuivit sa route avec seulement quatre-vingts soldats, quatre officiers et quarante-cinq Canadiens. Si je ne me trompe, il se dirigea sur Montréal, où Charles LeMoyne, qui venait de passer cinq ou six mois en captivité chez les Iroquois, se joignit à lui, avec M. de Hautmesnil, et soixante et dix '^ capots bleus " ou volontaires canadiens de Montréal. De Hautmesnil faillit périr dans la campagne.

Le 24 janvier, les sieurs de la Fouille, Maximin et Loubia, capitaines au régiment de Carignan, arrivent aux Trois-Eivières, avec chacun vingt soldats et quelques habitants des environs, pour se joindre aux trois cents hommes réunis dans ce lieu. Le lendemain, tout s'ébranle pour marcher à travers le lac Saint-Pierre jusqu'au fort de Richelieu où commandait M. de Sorel. C'est alors, je crois, que cet ofiScier '' refit " le fort qui porta son nom.

Cette journée du 25 était eifcessivement froide.

l'expédition de 1666 295

L'on fut contraint de reporter aux Trois-Eivières plusieurs soldats dont les uns avaient les jambes taillées par les glaces, et les autres les mains, les bras, etc., gelés.

Le poète que j'ai déjà mentionné était de cette

troupe :

Afin de gagner Richelieu. Mais ce lieu devenu stérile Ne nous fournissait point d'asile.

Fallut y faire des remparts De neige et de glaçons épars.

Sous l'abri de la belle étoile Bâtir maison d'un peu de toile, Et se composer des hameaux Avec bûchettes et rameaux.

L'auteur de ces vers parle comme si M. de Courcelle eut été au fort Eichelieu avec lui. C'est possible. Il dit aussi que les '' capots bleus " ou miliciens de Montréal les rejoignirent au fort Eichelieu. M. de Courcelle partait le 29 du fort Saint-Louis ou Chambly. Les capitaines Petit et Eougemont, et le sieur Mignardé, lieutenant de la compagnie colonelle du régiment, sont aussi mentionnés à la même date.

Le 29 donc, M. de Courcelle partait du fort Chambly avec cinq ou six cents hommes. Le rendez-vous des troupes était au fort Sainte-Thérèse. On y attendait aussi des Algonquins qui devaient servir de guides sous les ordres de Louis Godefroy de Norman ville, le même qui fut plus tard procureur du roi. Les Algonquins s'étant enivrés manquèrent au rendez-vous, et M. de Courcelle commit l'imprudence de ne pas les attendre.

296 l'expédition de 1666

C'est un tour, dit-on, de coquin.

Et, n'en déplaise à l'Algonquin, Qui s'arrêtait à la bouteille, Alors on aurait fait merveille.

Le 30 janvier, toute l'armée partit du fort Sainte-Thérèse et marcha, avec mille peines et misères, en se trompant de route, jusqu'au 14 février, où elle se trouva à vingt lieues à l'est des bourgades des Agniers et tout près d'un établissement de Hollandais. Le 15, à six lieues d'Albany, on sut que la province tout entière était passée aux mains des Anglais.

Le 20 février, un samedi, les troupes attaquèrent un cabanage d'Iroquois où ils tuèrent "plus de deux " Sauvages et une vieille femme, et dans une escarmouche en plaine quatre autres Iroquois succombèrent, mais six Français demeurèrent sur la place. La nuit suivante et la journée du lendemain, il plut continuellement. Ce dimanche, M. de Courcelle eut divers entretiens avec le commandant du poste voisin, un Hollandais qui servait l'Angleterre depuis le changement survenu l'été précédent.

Malgré l'insuccès de ses armes, le gouverneur français put se convaincre que sa présence et celle de son armée dans cette région, en plein hiver, impressionnait fortement les esprits.

Quelques prisonniers qu'on avait fait durant le trajet firent connaître que les Agniers et les Onneyouts étaient allés en guerre chez des peuples situés plus loin, vers le sud, et appelés ''faiseurs de porcelaines" probablement les Andastes. Ceci acheva de décourager les cjief^

l'expédition de 1666 297

français, et le soir du même dimanche, après avoir été bien traitée par les Hollandais, l'armée décampa avec précipitation et marcha toute la nuit, ainsi qu'une partie du lendemain. Le soir venu, arrivèrent les trente Algonquins qui, au début de l'expédition, s'étaient engagés à servir de guides. Ils apportèrent néanmoins quelques rafraîchissements bien désirables, en faisant part aux troupes du produit de leur chasse.

Les Agniers, qui paraissent être revenus dans leur pays en ce moment, eurent bientôt connaissance de l'armée française et ne la lâchaient point de l'œil. Ils la harcelaient avec adresse et ajoutaient ainsi à sa pitoyable situation. Dans une affaire d'arrière-garde le sieur d'Aiguemortes et quatre soldats tombèrent sous leurs coups ; il y eut trente Iroquois de tués ; le poète que j'ai cité raconte en détail cette aventure et dit que le jeune de Lotbinière, qui avait pris la place de M. d'Aiguemortes, fut blessé légèrement.

M. de Courcelle se trouvait au milieu du lac (Jhamplain, lorsque les vivres lui manquèrent. Il envoya ouvrir une '' cache " de provisions qui avait été préparée dans le but de secourir les troupes au retour, mais elle ne contenait plus rien. Les voleurs s'étaient emparés en même temps d'effets valant quatre-vingt piastres de notre monnaie actuelle et appartenant aux Pères Jésuites Raffeix et Boquet.

Plus de soixante soldats moururent de faim à la suite de ce mécompte. Il ne faut pas oublier ceux qui avaient déjà péri de misère en allant et revenant^ ni ceux qui ne purent résister ai;;5

298 l'expédition de 1666

épreuves de la marche depuis le lac Champlain jusqu'à Québec. Les Algonquins et les Canadiens parvinrent à soulager bon nombre de ces militaires en abattant les bêtes de la forêt et en donnant d'utiles conseils à ces pauvres novices sur la manière de se conduire en pareilles circonstances. Le poète dont j'ai parlé décrit longuement, mais d'un ton léger, les souffrances endurées pendant cette campagne.

Enfin, le 8 mars, l'armée arrivait à Ohambly, dans un désarroi lamentable.

Il est évident que le fort Sainte- Anne n'était pas encore construit, car l'armée eût pu s'y ravitailler, après la découverte que la cache aux provisions avait été pillée. C'est alors probablement que l'on conçut le projet de faire construire ce fort sur une île du lac Champlain, et l'on sait que M. de la Mothe-Lucière le termina durant l'été de 1666. Quant au fort Saint-Jean, il en est à peine fait mention ; en 1666, M. Berthier y commandait et le sieur de Eougemont commandait à Sainte-Thérèse.

Eendu au fort Saint-Louis, M. de Courcelle rejeta l'insuccès de son entreprise sur les Jésuites et il continua de parler d'eux avec amertume et reproche, jusqu'à Québec, où il comprit que sa détermination de faire en Canada une campagne d'hiver avec des soldats européens avait été la cause de sa déconfiture.

D'après le poète que je lis en ce moment (et qui n'a jamais été imprimé), les troupes passèrent de Chambly à Montréal, au lieu de descendre à Sorel ;

Montréal vit la jeunesse

Au retour, conter sa prouesse.

Descendant du côté gauche du fleuve, vers le 12 du mois de mars, le soleil brillant sur les neiges incommoda cette troupe qui avait supporté, depuis dix semaines des fatigues inouïes, comme on peut se l'imaginer à la lecture des documents de l'époque.

Mais le soleil battait à plat

Et la neige faisant éclat,

Les sieurs Dugal et Lotbinière

Pensèrent perdre leur visière.

Et, comme aveugles sans bâtons,

Ne pouvant marcher qu'à tâtons

Furent conduits aux Trois-Rivières.

' Il paraîtrait qu'il y eut aux Trois-Rivières un moment de ^'revenez-y" malgré le carême qui venait de commencer ! Cela ne fait pas de mal, après une telle course.

M. de Courcelle étant passé aux Trois-Rivières, arriva à Québec le 17 mars.

Il fallut retourner an pays des Iroquois, l'automne suivant. Cette seconde entreprise, conduite par M. de Tracy, fut couronnée de succès et nous y gagnâmes une paix qui dura une quinzaine d'années.

Ou dit généralement que les Canadiens placés sous les ordres de M. Le Gardeur de Repentigny (1666), étaient les premiers volontaires enrôlésen Canada, mais il faut se rappeler que le camp volant de 1649 était aussi un corps organisé, qui fit le service durant quelques années sur les bords du fleuve, où il poursuivait les Iroquois.

300 l'expédition de 1666

Lorsque le régiment de Carignan eut été licencié, un certain nombre de ses soldats entrèrent dans les petites garnisons de Québec, Trois-Eivières, Sorel, Montréal, Chambly, Sainte- Anne et Cataracoury, ainsi que des volontaires canadiens, et par la suite, ces garnisons furent toujours composées partie de soldats ayant servi en France, partie de Canadiens.

Le comte de Frontenac forma, vers 1675, les cadres de la milice, tels qu'ils ont existes jusqu'à 1760. Tout homme en état de porter les armes appartenait à une compagnie et faisait les exercices militaires à dates fixes. Le capitaine de paroisse commandait la compagnie ou les compagnies de sa paroisse. En cas déplus d'une compagnie, il n'y avait pas de major, mais des lieunants commandaient les compagnies et le capitaine de la paroisse prenait la direction de tout. Ce capitaine était appelé le '^ capitaine de la côte " parceque chaque paroisse aboutissant au fleuve, il devait distribuer ses ordres le long de la côte du fleuve, au lieu d'être obligé de remonter dans les terres et de circuler de rang en rang, ou de concession en concession, comme lorsque les habitants sont groupés et ne suivent pas un alignement rigide.

On m'écrit de Montréal: " Pouvez-vous me dire s'il reste des vestiges de la maison que Eobert Cavalier, chevalier de La Salle, bâtit sur le lot de terre à lui donné, en 1666, par les MM. de St. Sulpice, et qu'il nomma La Chine ? "

Je réponds, en premier lieu : Eené-Eobert Cavelier, surnommé La Salle, ne s'appelait pas Cavalier, et il n'était pas chevalier.

En second lieu, il n'a pas reçu la terre en question durant l'année 1666.

Troisièmement, il est douteux qu'il ait construit une maison valant la peine, et encore moins un fort, comme on l'a prétendu.

Quatrièmement, ce n'est pas Cavelier de La Salle qui a imposé le nom de Lachine.

Dans son histoire des découvertes de La Salle, M, Gabriel Gravier nous dit que, en 1666, son héros était âgé de moins de vingt-cinq ans et n'étais jamais sorti de France.

On sait que M. l'abbé Cavelier vint de France à Montréal l'année 1666. Il était frère de Eené- Eobert dont la présence à son tour, est constatée à Montréal, les 1er et 7 novembre 1667 (voyez Faillon: Histoire de la colonie française, vol. III, p. 228 ; Voyage de Dollier et Galiné, page 65.)

Dans ce même mois de novembre 1667, M. Galinier entra en fonction comme supérieur de

â02 LAOHINÊ

la maison de St. Sulpice de Montréal, charge qu'il exerça à peu près un an. Nous verrons plus loin que ce fut M. Galinier qui concéda la terre en question à La Salle, par conséquent l'hiver de 1667-68.

M. Faillon dit: ^'Le fief était situé en face du saut St. Louis, dans un endroit de Pîle de Montréal, où le séminaire avait déjà résolu d'établir une bourgade... Il ne donna point alors de titre par écrit... Le fief semble avoir été d'une assez vaste étendue ; il fut érigé sans aucun droit de justice, quoiqu'avec droit de moulin seigneurial... La Salle commença des défrichements et des constructions, traça l'enceinte du futur village, où tous les colons devaient avoir une maison pour s'y mettre à couvert des Iroquois, et fit aussi diverses concessions de terre, donnant à chacun des nouveaux colons soixante arpents, et en outre un demiarpent dans l'enceinte du village. Les cens qu'il leur imposa devaient être payés non à la St. Martin, mais à la fête de St. Sulpice."

Ces concessions de terre à des habitants paraissent avoir eu lieu l'automne de 1668. En tous cas rien ne prouve que La Salle ait fait beaucoup plus que de dresser des plans, cette année 1668, la seule durant laquelle il fut en possession du domaine de la côte de St. Sulpice.

'^ Le 15 novembre 1668, il loue une maison dans la ville de Montréal, pour y passer l'hiver" dit une note placée par la Société historique de Montréal à la suite du Voyage de MM. Dollier et Galiné, p. 66.

LACÈtmÈ â03

Dans nn contrat du greffe de Montréal, en date du 16 décembre 1668, mentionné par Faillon (vol. III, p. 298) on lit: '' la maison de la cote St. Sulpice." La Salle est partie à ce contrat.

Par un acte notarié du 9 janvier 1669 La Salle rétrocède au séminaire ^'la seigneurie appelée de St. Sulpice, située en l'île de Montréal, audessus du saut St. Louis et dont il tenait la concession de M. Galinier."

Jusqu'à présent, il n'y a pas de trace du nom de La Chine imposé à cette localité.

Le 6 juillet 1669, La Salle, avec un certain nombre d'hommes, s'embarqua pour aller en découverte, jusqu'aux mers de Chine, si possible. MM. Galiné et Dollier étaient du voyage. M. Dollier écrit qu'ils partirent tous ensemble " du saut St-Louis à une lieue et demie " de Montréal, ou si l'on veut une lieue et demie de la résidence des prêtres de St-Sulpice.

MM. Dollier et Galiné n'allèrent pas plus loin que le voisinage de Niagara, en compagnie de M. de La Salle, et les hommes de celui-ci rentraient à Montréal après quatre mois d'absence. La Salle ne revint que l'année suivante.

Dans Histoire du Montréal, publiée par la Société Historique de Montréal, M. Dollier dit, en plaisantant, que le nom de Lachine fut donné à la localité d'où était partie (1669) l'expédition du sieur de La Salle. Il fait entendre que le retour des ^' Chinois " causa quelques risées dans le public. M. Dollier aimait à rire; je pensQ, qu'il est l'auteur du terme satirique Lachine. Il parle de la " transmigration " des voyageurs de

La Salle, voulant par là signifier que ces braves gens, partis pour se rendre à la Chine et revenant penauds, méritaient le surnom de Chinois. Une confusion existe dans son récit, car il place ce trait dans l'année 1667-68, bien qu'il sut, mieux que personne, que la chose avait eu lieu l'automne de 1669, au retour des hommes de l'expédition. Ce n'est pas la première fois que les annalistes ont transposé ainsi des faits dont ils connaissaient et la vraie date et le caractère particulier, sans s'apercevoir de la fausse interprétation que les historiens pourraient leur donner. C'est ce qui n'a pas manqué dans le cas qui nous occupe.

Il me semble impossible de contester que le nom dé Lachine ait été imposé par ironie, à la suite de l'expédition manquée. La Salle, qui n'a jamais employé ce nom dans les actes aujourd'hui connus, ne doit pas en avoir été l'auteur. C'est plutôt M. Dollier qui le créa ou qui s'en fit le propagateur, après son retour de la baie de Quinte au printemps de 1670.

Quoiqu'il en soit, dans un acte du greffe de Montréal, en date du 11 juin 1670, figurent ces mots : "le lieu de la Chine ainsi appelé" et encore : " l'habitation qu'on appelle la petite Chine " expressions qui, d'après la remarque de M. Faillon (III 298) montrent que ce nom devait avoir été adopté récemment. Le 8 octobre, même année (même source) l'intendant Talon répète le mot.

Le plan de l'île de Montréal publié par M. H. Beaugrand dans son album du Vieux Montréal in' dique hi date des forts construits en remontant

depuis la ville jusque vers quatre lieues. Ce sont Verdun 1662, Cuillerier 1672, Lachine 1672, Eémi 1671, Rolland 1672.

Verdun était le nom de la mère du premier Vaudreuil qui vint en Canada, et qui fut employé d'abord dans l'île de Montréal. Si le nom du fort Verdun provient de cette source, il est bon de constater qu'il remonte à peine à 1686 — mais il pouvait y avoir eu un fort en ce lieu dès 1662, sous un nom quelconque.

Cuillerier était un habitant bien connu de l'île de Montréal.

Le fort Rémi doit son nom à M. Remy, prêtre du séminaire St. Sulpice, et non pas à M. Rémi de Courcelle qui commandait dans l'île en 1671.

Rolland ou Le Noir Rolland, était un traiteur très actif, un peu avant 1672 et longtemps après cette date.

Pour avoir été construit en 1672, comme le veut la carte de M. Beaugrand il faut que le fort de Lachine ne soit pas celui du sieur de La Salle, en admettant que ce dernier eut jamais érigé un fort à la côte St. Sulpice durant les douze ou quatorze mois qu'il fut possesseur de ces terres.

Lachine est à trois lieues de Montréal. La Salle dit que son fief était situé au-dessus du saut St Louis. Faillon observe que ce fief était en face du saut St Louis et semble avoir été d'une assez vaste étendue. Dollier note qu'il s'embarqua avec La Salle à une lieue et demie de Montréal. Si cette mesure est prise à partir du pied du canal Lachine actuel, nous n'arrivons qu'à moitié chemin entre Lachine et Montréal. Est-ce bien

sur le site de Lachine que Cavelier de La Salle commença des travaux en 1668 1 Ne serait-ce x>a8 plutôt aux environs du fort Cuillerier ?

Nous venons de voir que la durée de la résidence de La Salle à Montréal se limite à une vingtaine de mois dont dix à douze comme seigneur du fief St Sulpice. C'est durant ce court espace de temps que l'on veut qu'il ait fait des voyages d'exploration dans le nord pour se préparer à ses fameuses découvertes. Il est possible que, l'hiver 1667-68, il ait remonté l'Ottawa — cela compterait pour un voyage et pas plus. L'été et l'automne de 1668, il était tout à sa seigneurie. Pour l'hiver 1668-69, il se procure une maison à Montréal — puis il part le 6 juillet 1669 pour visiter les lacs Ontario, Erié, etc. Toute l'erreur vient de ce que l'on a cru voir La Salle fixé à Montréal pendant quatre ans : de 1666 à

Depuis que ce petit article est écrit, j'ai vu avec plaisir la jolie brochure intitulée Le Vieux Lachine et le Massacre de 1689, imprimée en 1889 par Désiré Girouard, député, &c., un travailleur dont la renommée n'est pas à faire. Cette fois, laissant de côté la rédaction des factums de l'avocat, il s'est tourné vers l'histoire, en choisissant de préférence ce qui concerne sa propre paroisse. Très bien, on n'est jamais mieux inspiré qu'en parlant de son pays.

Ecrire une page d'histoire de mérite que tous les curieux et les amateurs devront consulter,

est presque un tour de force. Que l'ou essaie un peu si l'on doute !

Il n'y a pas chez nous d'historien de profession, faute de pouvoir tirer des livres que l'on écrit un revenu qui donne le pain quotidien. Nous sommes donc des amateurs, qui publions, à nos risques et périls, des ouvrages dont les éditeurs, en Europe, par exemple, achèteraient les manuscrits. Amateurs nous sommes, rien que cela, mais vu notre situation particulière, amateur est plus honorable qu'historien en titre. Le sacrifice de temps et d'argent est notre partage. Nous n'avons devant nous ni l'appât du lucre ni les loisirs qui nous feraient encore trouver le travail agréable. Il y a entre les historiens de l'ancien monde et nous, cette différence que nous travaillons pour la patrie, sans espoir de rémunération, tandis que nos confrères de là-bas exploitent, avec profit à la clef, un monde déjà formé aux études, payant ce qui vaut la peine d'être payé et honorant l'érudition. Tout est encore maigre et étroit chez nous, à cet égard. On considère que, celui-ci ou celui-là, qui a donné à la presse des travaux importants, est obligé de continuer à produire — pourquoi ? parce que son talent le porte vers l'esprit de sacrifice. A lui la tâche de remettre au jour les choses d'autrefois. On ne songe pas assez souvent à l'en remercier par une souscription raisonnable. Il doit imprimer, croit-on, puisque c'est une œuvre nationale qui l'inspire.

Mes compatriotes, vous achetez trop de livres inutiles et vous n'achetez pas assez de livres né-

cessaires. Eéfléchissez, mettez-vous dans la tête (le n'acquérir que des ouvrages instructifs, et vous verrez que l'argent ne se gaspille pas plus, sous ce nouveau système, que sous le régime que vous suivez — et de plus, que vous êtes, en fin de compte, mieux renseignés que si vous achetiez tous les beaux volumes qui se présentent. Ayez une bibliothèque ^' canadienne" petite ou grande, mais qu'elle soit canadienne !

Est-il rien de plus beau que de connaître parfaitement l'histoire de sa paroisse ? Pour cela, il faut lire. Lire quoi ? Lire le livre du courageux travailleur qui a su ressusciter les annales du passé. Ah ! vous ne comprendrez pas ce qu'il a eu de peine à retrouver tout cela, fort bien, mais lisez-le ! Il vous dépasse de cent coudées peutêtre par ses connaissances, acquises dans le travail, mais, encore une fois, lisez-le ! Vous sortirez de l'examen de son œuvre plus homme que jamais, plus Canadien, plus solide en tout. M. Girouard a compris cela. Il redonne du ton à vos nerfs en parlant du vieux Lachine d'il y a deux siècles. Et quand on dit Lachine, on dit presque toute l'île de Montréal, car les événements sont tellement enchaînés les uns aux autres que les séparer n'est pas possible. Lachine, en de certains moments, c'est Montréal, et Montréal c'est Lachine.

Demain, si vous me dites d'aller habiter telle paroisse, et si j'y vais, tout de suite j'éprouve Iç désir de connaître l'histoii-e de cette localité. Est-ce comme ça que vous êtes ? Vous me répondrez que non. En ce cas, vous avez tort, à mon

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point de vue. Il ne suffit pas de vivre dans le présent ; le passé a des charmes que nous serions bien fous de méconnaître.

M. Girouard a l'amour du passé. S'il rappelle les souvenirs de ce temps-là, c'est pour stimuler notre arder patriotique- L'orgueil du sang est un ressort qu'il ne faut pas laisser affaiblir. En nous racontant les malheurs et les exploits de nos pères, il fait plus que de verser un million de piastres dans nos poches. Donnez-moi une nation qui sache son histoire, je n'aurai pas de peine à en faire une nation vaillante. Il faut, pour arriver à ce but, que chacune de nos paroisses ait ses annales publiées, mises au jour, commentées, examinées, annotées, comprises enfin. Cette œuvre nationale demande le concours de plusieurs intelligences et un esprit de sacrifice rare dans un monde qui lutte pour le pain quotidien. M. Girouard s'est imposé la tâche de mettre au jour ce qu'il avait eu le courage de collectionner touchant sa paroisse, l'une des plus historiques du Canada français. Qu'on l'en félicite. Le plus tôt son exemple sera suivi le mieux ce sera. En fe moment il se fait un mouvement dans le pays l)0ur accomplir cette belle œuvre de l'histoire des paroisses, secondons-le de tout notre pouvoir.

Dans sa brochure la disposition des matières n'est pas aussi claire qu'il le faudrait ; cela est dû à certaines pièces qui n'ont été trouvées qu'au moment où la matière de toute la brochure était composée ; néanmoins tout y est et le lecteur n'éprouvera aucune peine à grouper les faits dans sa mémoire selon qu'il le jugera à propos.

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Les gravures dont l'ouvrage est orné valent dix fois le prix marchand de la brochure. Voyezvous le fort Eémy en 1671 ? C'est le berceau de la paroisse de Lachine. A côté est le portrait de Cavelier de La Salle qui le premier porta la civilisation dans ces endroits. Les vieilles maisons de Jacques LeBer et de Charles LeMoyne, très normandes sont à croquer. Eené Cuillerier, l'homme aux aventures, a aussi l'image de sa résidence dans ces pages toutes inspirées du sentiment canadien. L'église de Lachine, bâtie en 1710, au centre du fort Eémy, et démolie en 1869, est là toute droite, avec son air des anciens jours. Puis on voit des cadastres, les plans de tous les terrains, des listes de colons. C'est la chose qui manque à la plupart des histoires de nos paroisses. Lachine ainsi traitée devient plus historique que jamais.

La Salle, comme fondateur, ou plutôt premier habitant, figure ici avec droit. A-t-il vraiment songé à établir des colons en ce lieu ? C'est ce qu'on ne saurait dire. Son esprit de découvertes, et la spontanéité de tous ses mouvements nous portent à croire qu'il pensait aux régions de l'ouest avant tout, et que Lachine ne devait être pour lui qu'un pied à terre. Ce personnage s'est identifié avec Cataracoui, surtout avec le Mississipi : ses visées étaient là-bas, là-bas ; il faisait grand. Si la fin de sa carrière a été un insuccès et une tragédie lamentable, il n'en reste pas moins un être étonnant au milieu de cette phalange de découvreurs, fondateurs et voyageurs, qui marquèrent chez nous la fin du XVII siècle.

Ce qui semble bien constaté c'est qu'il avait un caractère irascible et était, comme on dit, mauvais coucheur. Avec des projets immenses, il ne savait piis se faire aimer personnellement. De là ses déconfitures et sa triste fin. Ses entreprises de découvertes appartiennent à l'histoire, et Lachine ne saurait qu'être fière d'une gloire qui a passé sur son sol. Le monument qui s'élèvera un jour, chez nous, à la mémoire de La Salle devra être planté à Lachine. C'est là que le découvreur a préparé ses plans, et c'est de là qu'il est parti pour ses courses lointaines vers les régions inconnues, nouveau Christophe Colomb, comme lui devenu malheureux après ses triomphes.

Les plus anciens habitants de Lachine se nommaient Jean Millot, Eené Cuillerier, François Le Noir-Rolland, P. Bouchard,Geo. Allète ou Alain, Pierre de Saint-Germain, Jacques Morin, Antoine Picard, Eobert Réaume, René Chartier, François Meloche, Etienne Hébert dit Saint Martin, Vincent Alix ou Aly, Simon Davaux, Nicolas Ozanne. Laurent Bovy sieur de Grandmaison, André Rapin, Mathias Châteaudeau dit Massias, Claude Garigues, Noël Charmois dit Duplessis, Pierre Gauthier, Mathurin Thibaudeau, Nicholas Moi- San, Jean Fagueret dit Petitbois, Pierre Pérusseau et plusieurs autres dont il est parlé dans l'ouvrage qui nous occupe en ce moment.

Un type c'était Le Noir-Rolland ! Il avait bâti un fort à lui tout seul, pour protéger son commerce. Le site devint important. Jamais Lachine historique n'oubliera LeNoir-Rolland. Ha eu procès sur procès devant les cours de justice. C'était

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le plus remuant des fondateurs de Lachine. Son vrai nom était LeNoir, mais son père avait Eolland pour nom de baptême. De là : LeNoir-Rolland. La famille existe encore. Les tanneries des Rollands sont de nos jours comme un nom de ville, tant le public s'est familiarisé avec cette appellation. N'étant pas marié, LeNoir Rolland était considéré comme ne pouvant tenir maison dans un lieu écarté de la ville. En 1671, il fut appelé à répondre de sa conduite à cause de cela. Il promit de se marier l'année suivante, à l'arrivée des vaisseaux de France et effectivement, il épousa, le 2 janvier 1673, Madeleine Charbonnier, fille d'un ancien ofl&cier de la maison du roi. Charbonnier et LeNoir vont bien ensemble.

Les familles qui actuellement possèdent les terres des premiers colons se trouvent indiquées dans la brochure. C'est une bonne idée.

Le massacre du 5 août 1689, qui a été si souvent mentionné dans l'histoire, est étudié ici pour la première fois, et les pertes de vie réduites à une proportion qui semble raisonnable. M. Girouard s'est dit que la légende, comme toutes les légendes, devait être en désaccord avec la réalité. Pour former son opinion il a consulté les sources accessibles, le papier-terrier, les recensements, les registres de l'église, etc., et il a contrôlé les récits des contemporains de cet événement. En somme, il doit être correct dans ses données. N'ayant d'autre parti pris que de rechercher la vérité, il ne subtilise pas, il expose ses trouvailles et les livre à la connaissance du lecteur. C'est le bon procédé en histoire. Ce

qu'il a appris nous le savons maintenant grâce à lui. Les conclusions qu'il en tire peuvent ou ne peuvent pas satisfaire ceux qui désireraient étudier encore le sujet, mais je crois qu'il a poussé si loin et si bien ses investigations que personne n'amènera contre lui ce qu'on appelle une forte preuve. Pour moi c'est comme une affaire réglée.

Il n'est pas à espérer généralement que les grands historiens exposent par le détail des faits locaux perdus dans l'ensemble des événements. C'est au chercheur tenace, qui s'applique à élucider un point quelconque d'une question enjeu, qu'il appartient de traiter les sujets embrouillés et d'y porter la lumière. Le cas se présente ici. En homme de loi et en amateur de l'histoire, M. Girouard nous rend le service de plaider une cause intéressante et surtout de plaider le pour et le contre — ce qui rend la démonstration plus attrayante. On ne fait pas mieux nulle part.

C'est encore merveilleux de voir que nous n'ayions pas perdu toutes les pièces écrites il y a deux siècles ! La négligence a été si grande que je m'étonne constamment à la vue de ces vieux documents tirés tout à coup de la poussière de l'oubli par un curieux intelligent et qui ne

k regarde pas à ses peines. S'il était possible de publier ces masses de registres, de lettres, de rapports, de recensements, qui sont le reflet véritable de la vie de nos ancêtres, combien mieux nous apprendrions notre histoire ! Cela viendra, mais hâtons-nous, le danger de tout perdre est plus grand que jamais.

Nos paroisses ont des notaires, des médecins,

des arpenteurs qui ne manquent pas de loisirs. Si vous leur faites lire l'alinéa qui précède ils diront que c'est juste comme idée. Dites-leur donc alors que la tâche de recueillir ces anciennes pièces et de les mettre au jour forme partie de leurs devoirs, comme gens instruits et patriotes. Il s'en trouvera dans le nombre qui vous comprendront et qui prendront la plume. Cette propagande est très désirable. Il n'est pas nécessaire d'être un littérateur pour chercher ici et là des documents et publier ces souvenirs du passé. Du moment où votre paroisse n'a pas d'histoire écrite, tout ce que vous imprimerez à son sujet sera du nouveau. Ne soyez pas architecte, je le veux bien, mais devenez l'un des maçons de l'édifice, votre part sera belle encore. C'est rendre service au pays que d'aider à reconstituer son histoire. Toute pierre est utile ; apportez-en beaucoup et il viendra un homme qui les mettra en place pour élever un monument à la patrie commune.

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