EN MOINS DE CENT JOURS LA COALITION EST DISSOUTE
Retournons-nous, maintenant. Au bout de sa course, comme un cheval surmené, le siècle vient s'abattre devant cette pyramide funéraire : le monument de Gambetta, le monument de la défaite et des vaines paroles. ^
J'ai demandé souvent, je demanderai toujours
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justice et sympathie pour le Gambetta de la Défense nationale. Il incarna Tâme de la France ; il sut discerner ce qu'exigeait Thonneur. En principe, sa folie furieuse avait cent fois raison contre la résignation des gens raisonnables, elle nous a sauvés dune déchéance irrémédiable. Nous ne l'oublions pas; nous ne le confondrons jamais avec les comparses vulgaires qui se jetèrent gloutonnement sur le pouvoir, au soir du désastre accéléré par leurs haines aveugles et leurs engouements philosophiques. — Voyez les lumineuses études de M. Georges Goyau, Humanitarisme et patriotisme : ce faisceau de documents révèle, chez les destructeurs et les héritiers du second Empire, une aberration mentale aussi fuqeste, aussi responsable de nos malheurs que le furent d'autre part l'impéritie militaire et la faiblesse du gouvernement impérial.
Pour qui juge les hommes d'après leurs intentions, Gambetta voulut être à l'heure suprême un bon fils de la France ; il reste par là digne de nos hommages. Mais son beau geste fut et devait être inutile ; on ne rempare pas sous le feu les ruines qu'on a faites; certaines doctrines, étrangères au sens de la réalité, condamnent à l'impuissance ceux qu'elles portent au pouvoir et qui tentent trop tard d'échapper à leurs conséquences.
Ici encore, les pierres rendent témoignage des résultats et ne tiennent pas compte des inten-
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lions ; elles ne se laissent pas influencer par nos sentiments, elles déclarent la vérité brutale. Qu*il est lamentable à tous égards, ce monument de la défaite! On le voudrait sobre et taciturne; les grandes douleurs sont muettes, dit le commun proverbe. Bavard et vantard, l'obélisque du tribun glace lemotion. Tout y atteste la vanité de l'effort, l'erreur de la grandiloquence qui croit réduire les faits avec des mots. Pauvre redingote d'avocat, flottante au vent des harangues, entre les blessés et les vaincus! Des paroles, un ruissellement de paroles, sur toutes les faces de la pyramide, au-dessus de ces lourdes allégories. Déjà l'usure du temps les ternit, et il serait mieux qu'elle les effaçât complètement, ces grandes phrases qu'on opposait au canon pour relever et consoler nos cœurs : nous n'y croyions alors qu'à demi ; ceux qui viennent après nous n'y croient plus du tout. Chaque jour elles sonnent plus faux, comme des menaces inoffensives de lutteurs forains. Passez, lisez, interrogez-vous dans le fond de la conscience : à combien de passants suggèrent-elles autre chose qu'un sourire incrédule dans un regret mélancolique?
Borne fatale où vient buter le siècle, au terme d'une course glorieuse d'abord, hésitante ensuite, et qu'il croyait facile parce qu'il s'était allégé de tout le poids du passé. Était-ce bien la peine d'abattre le château des Tuileries et tout ce qu'il
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représentait, de raser les solides assises de notre ancienne puissance, pour aboutir, après tant de beaux enthousiasmes, à ce lugubre point d'arrivée ?
Heureusement, ce n'est pas tout. Relevons la tête. Du fond de cette place, au-dessus de ces monuments épisodiques, une masse imposante commande la perspective lointaine où se succédèrent nos bonnes et nos mauvaises fortunes. Le vieux Louvre encadre le paysage historique qui s'achève entre ses vastes ailes. Le siècle de Faction va finir dans le recueillement d'un musée.
Le démolisseur forcené n'a pas osé passer outre et renverser le vénérable berceau de la monarchie française; il s'est contenté de le transformer. Dans la demeure désertée des Valois et des Bourbons, il a intronisé deux reines, la Science et la Beauté. Il a patiemment accumulé autour d'elles les trésors de la civilisation. Capricieux ou sacrilège partout ailleurs, instable dans ses desseins comme dans les œuvres éphémères qu'il édifiait ou ruinait, notre siècle n'a cessé d'appliquer là une pensée réfléchie, aussi constante que les autres étaient mobiles. Triomphant ou consterné, à travers les révolutions et les guerres, il n'a jamais perdu de vue cette tâche supérieure; il n'a rien épargné pour enrichir les archives du génie humain, depuis ses obscures origines jusqu'à son magnifique épanouissement. L'artiste y va chercher l'inspiration, et le savant la vérité.
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Comme les seigneurs de l'âge féodal, tous les esprits qui conduisent le monde sont dans la mouvance de la tour du Louvre.
Science et Beauté, — les deux reines immortelles continueront de trôner dans le palais de la vieille France. Indifférentes au bruit que font audessous d'elles les événements contingents, sûres de posséder le gouvernement idéal, celui des intelligences, elles nous appellent là-haut. Elles s'apprêtent à recevoir et à guider le siècle qui va naître ; elles recueilleront, dans leur calme sanctuaire, tout ce qui aura mérité de survivre au siècle qui meurt.
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