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SAINT-CLOUD

Août 1901.

— Où donc est le château? — demanda Tenfaut.

Tout dans Taspect des lieux suggérait cette question; plus d'un étranger a dû la faire, tant elle vient naturellement aux lèvres de quiconque n'a point nos cruels souvenirs.

Nous avions poussé nos chevaux au hasard, dans le vallon forestier où est niché le joli village de Marnes; ils franchirent un portail délabré, s'enfoncèrent de nouveau sous le couvert d'une épaisse futaie, et tout soudain, au tournant d'une allée, ils débouchèrent sur un vaste boulingrin. Le brusque passage de la demi-nuit sylvestre à l'aveuglante lumière fit plus saisissante la vision inopinée.

Solitaire à cette heure matinale, et s'éveillant

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comme d'un rêve dans la radieuse clarté, un grand jardin royal développait ses nobles ordonnances, étagées devant nous sur la pente douce du coteau. Les rayons obliques du soleil montant endiamantaient les pelouses fumantes de rosée, scintillaient dans les eaux des bassins. Parterres et plates-bandes fleuries, vasques et balustres, statues mythologiques alternant avec les vases de marbre, tous ces éléments décoratifs mariaient leurs grâces anciennes sous les sombres rideaux des marronniers. Combinés sur le plan classique par le génie de Le Nôtre, ils annonçaient le voisinage d'un château de Mansart. Les yeux le cherchaient d'instinct au bout de la perspective, ce château, et s'étonnaient de ne pas le trouver.

Pour qui murmuraient ces fontaines? Où conduisaient ces degrés, ces rampes au bas desquelles on n'apercevait rien? Vers quelles fenêtres montait le parfum de ces corbeilles? L'heure qui les faisait désertes, et riantes dans leur bain de soleil, ajoutait une étrangeté de plus à leur abandon.

Au point même où le regard attendait la façade monumentale, une surprise violente achevait de le déconcerter : sur l'emplacement du château absent, il rencontrait un trou vide, le large pan d'horizon encadré entre les verdures massives des marronniers séculaires; à travers cette baie lumineuse, ouverte sur le ciel éblouissant du

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levant, on apercevait dans les profondeurs de la plaine un amas confus de fabriques et d'usines, un hérissement interminable de cheminées, les lignes grêles et laides des architectures de fer. Cité de mirage, indistincte, ensevelie sous les fumées, noyée dans les chaudes vapeurs d'un matin de canicule; cité fournaise, embuée dans son haleine brûlante, dans le halètement visible de son travail. Répandue sur une aire illimitée, elle succédait sans transition, sans plans interposés, aux derniers parterres du calme jardin; le regard, maintenu entre deux hautes murailles de feuillage jusqu'à l'extrémité de la terrasse, plongeait à pic dans ce gouffre embrasé. Une couple de statues, la Diane chasseresse et l'Apollon du Belvédère, profilaient nettement leurs silhouettes élégantes sur le brumeux décor de cauchemar.

11 manquait de la terre, et des siècles, entre ces deux apparitions juxtaposées : l'une, toute proche pour la vue, reculée pour l'esprit dans le temps passé; l'autre, lointaine dans l'espace, rapprochée dans le temps présent.

— Où donc est le château? — demandait l'enfant.

Il s'érigeait dans ma mémoire, ce tragique palais de Saint-Cloud, tel que les enfants de ma génération l'ont connu : éventré par les obus, ouvrant ses plaies béantes sur le lit des reines. De la ruine commencée par le canon, achevée

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par le démolisseur, les pierres mêmes ont péri. Il n'en reste que ces parterres sans point d'attache, où déjà les marbres s'effritent : jardins inquiétants, évocateurs d'une demeure et d'une histoire évanouies.

Quelle histoire 1 Que de fantômes reviennent dans le château-fantôme! Nulle part, — non, pas même dans le jardin spectral des Tuileries nivelées, — il n'en surgit un plus grand nombre, et de plus dramatiques. A cette place s'élevèrent et finirent les deux dynasties qui ont fait le plus grand bruit dans le monde moderne : les Bourbons, les Bonaparte.

A cette place, Henri III tomba sous le couteau de Jacques Clément. Le Roi habitait la maison du banquier italien Jérôme Gondi, absorbée plus tard dans les constructions de Mansart. Il était dans l'embrasure d'une fenêtre, regardant ce Paris d'où les ligueurs l'avaient chassé, quand le moine jacobin « lui porta un tel coup dans le bas-ventre que les entrailles en sortoient avec le sang, en grande effusion ». Dépêché par les dagues des mignons, précipité par la fenêtre, le cadavre du régicide vint s'abattre dans cette cour. Le roi de Navarre, qui avait ses quartiers à Saint-Cloud, accourut à la maison où le dernier Valois expirait. Henri de Bourbon fut proclamé ici roi de France; les plus vieux de ces arbres l'ont peut-être vu, partant de ce lieu pour conquérir Paris.

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Deux cent quarante et un ans plus tard, le dernier descendant de Louis XIV qui ait occupé le trône d'Henri IV, le roi Charles X, partait de Saint-Cloud pour s'embarquer à Cherbourg. Il avait. signé dans le château les ordonnances de Juillet. Elles mécontentèrent M. Laffite et déplurent à M. Persil. Paris s'émut à l'instigation de ces politiques vindicatifs. On vint leur dire que les ordonnances étaient rapportées : « Il est trop tardi » déclara M. de Schonen. Ce libéral fut considérable en son temps; il s'était donné procuration de parler au nom de la France et d'en décider le sort. Aujourd'hui, les bacheliers bien préparés retiennent un instant son nom. Des fenêtres de Saint-Cloud, comme Henri III aux jours de la Ligue, Charles X regardait bouillonner la cuve parisienne : « Ce n'est rien! » disait le vieux roi; et il descendait promener dans ce jardin avec le petit duc de Bordeaux. Un jardinier enseignait à l'enfant les noms des fleurs. Le surlendemain, le vieillard et l'enfant allaient rejoindre les spectres des Valois dans la mort anticipée de l'exil.

A cette place, l'aigle napoléonienne a pris son vol. Au matin de Brumaire, les chevaux des dragons de Murât furent attachés à ces marronniers. Derrière ce bassin où sommeillent les eaux tranquilles, Lucien et son frère haranguèrent les grenadiers. Dans l'orangerie voisine, les résidus de

la Révolution achevaient de frétiller. Ils s'écoulèrent sur ces pelouses quand les hommes de main eurent donné congé aux hommes de langue. Comme le jacobin de la Ligue, on déménagea ceux-ci par les fenêtres. Gomme Henri lY, Bonaparte descendit de cette terrasse pour rapporter dans Paris la paix civile et Tespoir trompeur de la paix extérieure. Le consul, bientôt TEmpereur, modela dans un cabinet de ce château la figure de la nouvelle France. C'est ici qu'il refit vingt fois la carte du monde, ici que les envoyés de toutes les nations vinrent prendre durant quinze ans le mot d'ordre. D'ici partait la chaise de poste qui portait Napoléon à Austerlitz, à Tilsitt, à Moscou. — D'ici partit, sur le rail de raccordement qu'on voyait naguère enseveli sous l'herbe, le wagon qui emporta Napoléon III au désastre, à l'exil.

Mon ancien et regretté camarade Le Sourd m'a bien souvent conté sa dernière audience au château. Secrétaire de notre ambassade à Berlin, chargé de remettre la déclaration de guerre après le départ de Benedetti, il revint en toute hâte rendre compte de sa mission à Saint-Cloud. Les tristes pressentiments de l'Empereur, dans ce salon où l'éclat de la bombe allait remplacer la musique des bals, les physionomies et les propos signiGcatifs des principaux personnages, — j'ai revu ce matin toute la scène, telle que Le Sourd

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la dépeignait sans cesse, avec Témotion persistante de cette heure fatale.

Des mioches jouent au cerceau dans ces allées : le cercle de bois se dresse fièrement, s'élance, roule une minute sous leur baguette, et s'abat. Le destin a joué de même avec la couronne de France, dans ces allées.

Parmi les ombres royales qui hantent le château-fantôme, un groupe de femmes pathétiques se détache, obsède l'imagination. Le pouvoir de l'éloquence fait reparaître au premier plan la plus ancienne, madame Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans. L'enchanteresse que Mignard a peinte sous les traits de l'Aurore, et qui fut fameuse par sa grâce avant de l'être par la louange qu'en fit son panégyriste, brilla dans < ces superbes palais à qui Madame donnait un éclat que nos yeux recherchent encore », dans ces fêtes 011 la Cour de Saint Cloud rivalisait de magnificence avec celle de Versailles. Ici elle fut foudroyée par le mal mystérieux et suspect. — « nuit désastreuse, nuit effroyable!... Madame se meurt. Madame est morte! » Ici elle rendit son âme charmante, sur le crucifix que Bossuet présentait à ses lèvres. Il semble que ce grand imaginatif ait pressenti toute la destinée du château fatidique, et les fortunes futures de ses différents maîtres, lorsqu'il prit texte de la tragédie de Saint-Cloud pour confondre l'universelle vanité du monde.

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Elle se fit bien voir, quatorze mois après, quand la Palatine vint prendre chez Monsieur la place laissée vide par madame Henriette. La beauté du divertissement qu'on donna pour cette noce fut prodigieuse, disent les contemporains, et passa tout ce qu'on avait vu devant.

Marie-Antoinette goûta ses dernières joies dans les jardins de Saint-Cloud. Elle s'en éprit lorsque son humeur mobile se déprit de Trianon. L'achat du domaine et du château, au prix de six millions de livres, fut sa suprême imprudence, la prodigalité qu'on lui reprocha le plus amèrement. Dans le petit parc dessiné à sa fantaisie, selon le goût nouveau, la Reine fit construire un pavillon et*le baptisa le pavillon de la Félicité! En 1790, elle venait chercher ici quelques heures d'oubli. Elle y voulut revenir pour les fêtes de Pâques, en 1791 ; son bon peuple ne le permit point et la retint dans Paris.

Les marronniers refleurirent quelques printemps encore, et leurs corolles tombèrent sur la tunique de Joséphine. Elle fut le sourire de ce palais, alors que l'étiquette de son mari le faisait austère. Les glaces de la galerie, qui avaient reflété tant d'autres sourires et tant d'autres larmes, lui montrèrent pendant quelques années sa beauté déclinante, heureuse et adulée d'abord, puis abandonnée, désespérée. Elle sortit du château comme en sortent les rois, détrônée. Marie-Louise y entra : son mariage civil fut célébré dans la chapelle de

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