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CHAPITRE VII

Erection de la mission de Saint-Pierre Nouvelles recrues

ffrfy lexandre- Antonin Taché, par la miséricorde

jfô; de Dieu et la grâce du Saint Siège apostolique, Archevêque de Saint-Boniface.

A tous ceux qui les présentes verront, faisons savoir que nous reconnaissons et érigeons par les présentes comme mission sous le vocable de Saint-Pierre, dont la fête se célèbre le vingt-neuvième jour de juin, le territoire vulgairement connu sous le nom de Rivière-aux-Rats, et lui assignons les limites suivantes, savoir:

1 — Au Nord, les limites de Sainte-Agathe, de Lorette et de Sainte-Anne.

2 — A l’Est, la limite de Sainte-Anne et la ligne qui partage les townships 6, 5, 4 des Rangs V et VI Est.

3 — Au Sud, la ligne qui partage les townships 3 et 4 des Rangs IV et V Est.

4 — Une ligne qui sépare le township 4 des Rangs III et IV, et qui divise en deux les townships 5 et 6 du Rang III, puis qui divise en deux le township 7 du Rang IV.

Pour être la dite mission de Saint-Pierre entièrement sous notre juridiction, à la charge pour les missionnaires que nous, ou nos successeurs, jugerons à propos d’y envoyer, de se conformer en tout aux règles de discipline ecclésiastique établies dans cet archidiocèse, spécialement d’y administrer les Sacrements, la parole de Dieu et les autres secours de la religion aux fidèles de la dite mission, enjoignant à ceux-ci de porter respect et obéissance aux dits missionnaires, et d’aider à l’exercice du culte et à l’entretien des dits missionnaires suivant nos prescriptions.

Et par le seul fait du présent décret, la dite mission de Saint-Pierre devient une corporation civile en vertu du chapitre XXIII des statuts de Manitoba 37 et 38 Victoria, ( 22 juillet 1874).

Sera le présent décret publié au prône de la première messe qui aura lieu dans la dite mission après la réception du dit décret.

Donné à Saint-Boniface, sous Notre Seing et Sceau et le Contre-Seing de Notre Secrétaire, le quatrième jour du mois de janvier mil huit cent soixante-dixsept.

f Alex.-Anton. O. M. I.

Archevêque de Saint-Boniface.

Aug.-Forget DespatiS,

Secrétaire.

Dans le cours de cette année 1877, la nouvelle mission reçut un renfort de treize familles canadiennesfrançaises venant des centres manufacturiers de la N ouvelle- Angleterre.

Monsieur l’abbé Fillion était allé par là faire une

campagne d’immigration avec l’agent du gouvernement fédéral, Charles Lalime, pendant que le Rév. Père Lacombe faisait un travail similaire dans la province de Québec.

Les noms de ces treize familles canadiennes rapatriées méritent d’être consignés ici. Je les inscris donc : Tétrault, Dubois, Dufresne, Chouinard, Deau, Labonté, Gagné, Le Myre, Nadon, Lambert, Lebleu, et Joubert.

Dans la même année, trois familles métisses vinrent porter la mission de Saint-Pierre à trente-six familles. C’étaient les familles Johny Le Scioux, Pierre Parisien et Thomas Bruneau.

Thomas Bruneau fut une sorte de célébrité. Son père avait occupé avec beaucoup d’honneur une position de confiance sous le gouvernement d’Assiniboya. Thomas tenait de son père une intelligence très affinée. « Si j’étais instruit, mon Père, me disait-il un jour, il n’y aurait pas un avocat à Winnipeg capable de me mettre dedans. » Bien qu’il ne fût pas instruit, je crois que Thomas était très capable de fourrer dedans plus d’un avocat. Il possédait des terres un peu partout et c’est incroyable ce qu’il vendit de terrains. Malgré tout, il ne fut jamais riche. Dans sa dernière maladie, il me disait: « Mon Père, j’ai été bien chétif, mais je n’ai jamais volontairement fait tort à personne. )) Il souffrait beaucoup et il souffrit longtemps avant de mourir. Il avait la maladie de Bright, et bien des complications qui l’aggravaient. J’allais le voir assez souvent, et presque chaque fois, il me disait: « Ah! mon Père, je souffre bien fort, mais je ne demande qu’une chose au Bon

Dieu: c’est qu’il me fasse souffrir beaucoup plus encore et longtemps avant de mourir pour souffrir moins dans le purgatoire, car j’ai été bien chétif. )> Il mourut en 1896. Il avait soixante ans. En 1856, il avait épousé à Saint-Boniface Adélaïde Landry, fille de Joseph Landry qui, lui, était arrivé à la Rivière Rouge comme engagé de la Compagnie de la Baie d’Hudson en 1813.

Depuis dix-huit cent soixante-quinze, monsieur l’abbé Cyrille Samoisette, qui, aussitôt ordonné prêtre, avait succédé à monsieur Fillion comme curé de Sainte-Agathe, se trouvait chargé de visiter les colons de la Rivière-aux-Rats.

Monsieur Samoisette était plein de zèle mais de très faible santé. Cette desserte lui était donc très pénible. Quinze milles séparent Sainte-Agathe de Saint- Pierre, et il n’y avait alors aucun chemin. Il fallait traverser à l’eau rivières et coulées; des marais assez dangereux s’étendaient alors au Nord de la Rivièreaux-Rats et couvraient toute une partie des townships 6 et 7, Rang III: c’est par là qu’on passait.

Les habitants de Saint-Pierre allaient à tour de rôle chercher le prêtre à Sainte- Agathe au jour fixé. Voici comment se faisait le voyage. Le colon chargé d’aller chercher le prêtre partait de la Rivière Rouge en charrette attelée d’un bœuf ou quelquefois à cheval, emmenant un second cheval pour le prêtre. On suivait un sentier qui se trouvait tracé quelque peu au Nord de la Rivière-aux-Rats. On avait, à peu près deux milles avant d’arriver à la Rivière Rouge, à traverser ce que l’on appelait la Grande Coulée. L’eau y était assez profonde, et il fallait passer sur une chaus-

sée de castors pour ne pas courir risque de s’embourber; et puis, après ce très mauvais pas, on trouvait tout un chapelet de trous de boue, qui agrémentait le chemin jusqu’au confluent de la Rivière-aux-Rats et de la Rivière Rouge.

« L’attelage suait, soufflait, était rendu. » L’homme laissait là se reposer bœufs ou chevaux, et traversait la Rivière Rouge. Il y avait là, alors, la famille Laferté et la famille Winsell qui rendaient avec très grande complaisance le service de les traverser d’un bord à l’autre de la Rivière Rouge, à ceux qui se présentaient.

L’homme se rendait à pied de là au presbytère de Sainte-Agathe, que l’on appelait la Maison Jaune à cause de la couleur de la peinture qui l’habillait. Disons, en passant, que cette Maison Jaune était bien laide avec sa couleur, qui faisait jurer davantage encore la couleur verte qui la bariolait aux coins et aux portes et aux fenêtres. Monsieur Proulx avait commis cette horreur. Comme on le plaisantait souvent sur son œuvre et sur son esthétique, il répondait:

« Que voulez-vous ? C’était la couleur de la maison de mon père! »

Arrivé au presbytère, le paroissien de la Rivièreaux-Rats dînait et le curé prenait avec lui le même chemin en sens inverse. La route se faisait à pied encore jusqu’à la traverse chez monsieur Winsell, et puis, la Rivière Rouge traversée, on montait à cheval ou en charrette à bœuf pour s’en aller à Saint- Pierre. A cheval, ça allait encore, on pouvait piquer un petit galop ou une bonne petite course au trot dès que le chemin le permettait. Mais en charrette à bœuf,

ça prenait cinq ou six heures pour faire le trajet. L’été, des nuages de maringouins vous enveloppaient et se sustentaient copieusement à vos dépens. Au milieu de ces marais et le long de ces coulées, vous aviez beau faire du télégraphe Chappe avec vos bras et vos mains, vous ne pouviez vous délivrer de cette peste! Vous arriviez: vous aviez visage, cou et mains, enfin tout ce que vous n’aviez pu couvrir, véritablement en feu. En route, cette lutte continuelle contre ces détestables bestioles avait l’avantage de vous empêcher de vous apercevoir que vous étiez secoué comme dans un panier à salade; mais dès que vous vous trouviez au repos, vous vous sentiez complètement et royalement courbaturé. Heureux encore si la pauvre bête qui vous tirait et qui, elle aussi, était sucée dans tout son individu par un manteau frémissant de ces impitoyables maringouins, heureux, dis-je, si elle ne s’embourbait pas à la traversée d’un mauvais pas. La scène était alors toujours la même: le pauvre bœuf tirait d’un côté, se jetait de l’autre, s’efforçait de son mieux, excité par son conducteur; mais chaque effort le faisait enfoncer davantage dans cette boue si prenante et : floc ! il se laissait aller de tout son long sur le côté dans l’eau et la vase délayée! Le conducteur sautait à l’eau, s’efforçait de faire lever la bête; mais la plupart- du temps, c’était impossible, il fallait la dételer, et alors la pauvre bête s’en allait geignant, se secouant et s’ébrouant. Oui, mais la charrette? Ne bougez pas, mon Père, il ne faut pas vous mouiller, (sic). Et le pauvre diable dans cette eau et cette boue visqueuse se mettait dans les brancards et essayait de faire ce que le bœuf n’avait pu faire. Que voulez-

vous qu’il fît, plongé jusqu’à la ceinture dans cette boue et cette eau? Le prêtre sautait à son secours, chacun d’eux prenait une roue et, — pousse, tire, — souvent tombant dans cette saleté de vase délayée et s’y enfonçant jusqu’aux épaules, et tous deux, après des efforts répétés, finissaient par faire sortir le véhicule. On faisait un peu comme le bœuf, on se secouait, on s’ébrouait, et le bœuf attelé de nouveau, on repartait. Ah! Dame! Quand la nuit approchait, ou dans les premières froidures de l’automne, après ce bain dans la saleté, je vous prie de croire que la tremblotte vous saisissait vite. Mais aussi, quelle volupté de se sécher, une fois arrivé, auprès d’un bon feu! Et quand on pouvait changer donc! Je vous dis que le souper devenait un succulent festin et que la douce chaleur que donnait le poêle bien garni, vous faisait jouir d’unjavant-goût du paradis.

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