CHAPITRE VIII
La première Chapelle
'.i 1876, il avait été question déjà de construire une chapelle; mais la chose était restée à l’état de projet. Le groupe des familles canadiennes arrivées au printemps de 1877 était un appoint sérieux d’espérance et de renfort pour la petite colonie. Malheureusement, les nouveaux arrivés n’étaient pas riches. Il est vrai que cinq à six cents piastres étaient une somme presque suffisante pour faire alors un établissement pour une famille à la Rivière-aux-Rats ; mais à part trois de ces familles, les nouveaux arrivés n’apportaient à peu près rien. Donc, c’est de peines et de misères que va se faire cette chapelle que l’on convoitait. Les Canadiens la voulaient absolument. Chacun donna de sa pauvreté. Oh! ça ne montait pas à grand ’chose, mais enfin on faisait preuve de bonne volonté.
Chacun donc apporta sa pièce de bois, car on bâtit pièce sur pièce à queues d’aronde. Il y avait d’assez beau bois alors à la Rivière-aux-Rats, bien qu’il eût déjà été bien saccagé par les hivernants.
Chacun donc prenait chez lui, ou ailleurs, deux beaux arbres, les équarrissait et les apportait à
l’endroit désigné sur la terre de la mission. Il y avait des pièces d’épinette rouge, du frêne, de l’orme et surtout du chêne. Il y avait du bois sec, il y avait du bois vert. Certaines pièces étaient bien équarries et d’autres n’étaient qu’ébauchées. Dans le lot, il y en avait qui n’étaient pas droites et qui mises en place firent des bosses et des trous.
Le travail de charpente se fit par des hommes de bonne volonté; mais plusieurs n’étaient que de pauvres ouvriers; quelques-uns même bien malhabiles. Quoiqu’il en soit, quand l’hiver arriva, les habitants de Saint-Pierre avaient debout les quatre murs de la future chapelle ou le carré: ce fut tout ce qu’on put faire cette année-là.
La chapelle se bâtissait sur le lot 28 de l’arpentage actuel, au coin ouest de l’angle formé par la ligne sud de Célot et le grand chemin de Saint-Paul.
Elle était assise au milieu d’un joli groupe de beaux chênes qui malheureusement périrent bientôt.
Elle mesurait 28 pieds de long par 25 pieds de large.
Tout l’hiver suivant, la messe continue à se dire chez les habitants, tantôt ici, tantôt là, mais le plus souvent dans la maison de monsieur Joseph Labonté qui était l’une des plus grandes. Aussi, longtemps, la maison de monsieur Labonté fut la maison populaire de Saint-Pierre. On y allait à la messe; mais monsieur et madame Labonté étaient si aimables, si hospitaliers, que leur demeure devint tout naturellement comme la maison paternelle de la petite colonie, où l’on aimait aller souvent.
La maison de monsieur et de madame Labonté devint aussi le premier presbytère de Saint-Pierre.
Le printemps de 1878 amena à Saint-Pierre dix nouvelles familles.
Dans l’hiver, on avait transporté le bois de menuiserie nécessaire, de Winnipeg ici. Le chemin de fer n’existait pas encore; on dut l’apporter en voiture et par corvées volontaires. Au printemps, aussitôt après les semailles, la chapelle fut couverte; on tira les joints au mortier de chaux et elle fut prête pour le culte.
Une des premières cérémonies qui s’y firent fut la première Communion. André Nault, aujourd’hui préfet de la municipalité de Salaberry, Joseph Nault, Léa LeMyre, et Adélina Gagné, aujourd’hui Sœur Jean-Marie, de la Congrégation des Saints Noms de Jésus-Marie, furent les héros de la fête.
Dans le cours de l’été, Monseigneur Taché avait fait un assez long voyage dans la province de Québec; c’est pour cela qu’il n’avait pu venir lui-même bénir la nouvelle chapelle. Mais le vingt-cinq octobre, il vint à Saint-Pierre encourager les habitants et donner la Confirmation.
C’est monsieur Eusèbe Tétrault, alors tout jeune homme, qui fut chargé d’aller chercher Sa Grandeur à Sainte-Agathe. C’était Coq, un beau et bon petit cheval canadien, qui était dans les brancards de la voiture.
On partit de bonne heure le matin; mais les chemins étaient affreux. Arrivé à la Grande Coulée, l’eau débordait et le jeune conducteur manque la chaussée de castor qui formait passage ferme. Il engage cheval et voiture à côté. Le cheval a de l’eau jusqu’aux flancs; il avance encore et s’embourbe, il
renâcle, se débat et tombe. Tétrault saute à l’eau, dételle son cheval qu’il réussit à faire prendre pied sur la terre ferme et bravement vient trouver son archevêque: « Monseigneur, embarquez sur mon dos, ça vous empêchera toujours de vous mouiller. » « Pau¬
vre petit jeune homme, disait Sa Grandeur à l’auteur de ces lignes, je voyais bien qu’il ne serait pas capable de me porter. Il avait de l’eau à la ceinture ! Pour lui faire plaisir, voyant qu’il insistait, je lui monte sur le dos tout de même. — Et puis ? — Et puis ! comme il ne pouvait bouger, je me laissai glisser à l’eau et je gagnai la rive. — Votre Grandeur était en bel état. — Oh! continuait en riant Monseigneur, Ma Grandeur dut ensuite se remettre à l’eau pour aider au jeune homme à sortir la voiture. — Et vous êtes resté ainsi mouillé jusqu’à Saint-Pierre? — Eh! oui, et nous avons eu froid tous deux, mon conducteur et moi. )>
Rendu chez monsieur Noël Tétrault, Monseigneur consentit à changer de bas. On insista pour qu’il changeât aussi de chemise et de pantalon, mais la gêne qui était très grande chez Monseigneur Taché pour ces détails de la vie ordinaire, le fit refuser. Il resta dans ses vêtements tout humides, se rendit ainsi jusqu’à la petite chapelle, donna la Confirmation, et ne se sécha un peu que chez monsieur Labonté où il alla dîner après la cérémonie. Mais c’est dans ses vêtements, à demi séchés seulement, qu’il s’en retourna à Sainte-Agathe dans l’après-midi. C’est monsieur Joseph Tourond qui alla le reconduire.
La première visite épiscopale à Saint-Pierre fut loin d’être triomphale, comme vous le voyez; mais les anges durent en être réjouis.