L.a question les terres
u moment de la bénédiction de la petite église, la population de Saint-Pierre atteignait soixante quatre familles. Dès qu’il fut connu qu’une église se bâtissait à la Rivière-aux-Rats, les colons accoururent. C’était la première bénédiction de Dieu qui montrait ses effets sur la nouvelle paroisse.
En 1882, au printemps, nous avions quatre-vingtonze familles. Saint-Pierre devenait important. Ah! dans un pays nouveau, c’est comme cela. Ceux qui liront ceci dans cinquante ans souriront peut-être. Mais en 1882 à Manitoba, une paroisse de quatrevingt-onze familles était une paroisse importante déjà. Mais hélas! Nous, qui deux ans auparavant, étions si fiers de notre toute petite église et de notre tout modeste presbytère, devenions inquiets: nous ne pouvions plus loger les paroissiens dans la modeste église et nous avions quelque peu honte de notre trop modeste presbytère, surtout quand nous recevions des visites comme Gelle de l’archevêque d’Ottawa, Monseigneur Duhamel. Mais, tous les nouveaux arrivés étaient pauvres ou bien trop nouveaux dans le
pays. Il fallait leur laisser le temps de s’asseoir. En attendant, pour leur permettre d’assister aux offices dans la petite église pleine déjà comme un œuf, on les faisait asseoir dans le petit sanctuaire, tout autour de l’autel.
Une question était soulevée qui inquiétait les nouveaux colons. Voilà que le gouvernement ne voulait pas reconnaître comme bonne, la prise de possession des terres de la Rivière-aux-Rats, telle que nous l’avons racontée dans un des précédents chapitres.
Le gouvernement, dis-je, qui allait chercher des colons en Russie et ailleurs, dépensant sans compter pour les amener ici où il leur donnait des terres à titre gratuit, qui leur donnait même toute facilité pour faire apporter pour rien toutes les vieilleries dont ils se servaient là-bas, telles que charrues d’un autre âge, meubles surannés et vieux traîneaux déjà usés sur les neiges de la Russie et qui étaient bons tout au plus à faire du feu, que dis-je, le gouvernement qui avançait aux Ménonites pour vingt ans une somme de cent mille piastres sans intérêt, ce même gouvernement ne voulait pas reconnaître les titres de propriété des habitants de la Rivièreaux-Rats.
Il y avait alors à la tête de l’administration de l’Intérieur à Ottawa, le fameux colonel Dennis, qui avait joué le rôle que vous savez en 1869-1870. Il avait gardé une dent à ces métis français et catholiques qui l’avaient mâté alors. Intelligent, tenace, fanatique et haineux, ce monsieur organisait à Ottawa toute une politique de haine, d’accord avec un autre des hauts employés du département de l’Intérieur: Rus-
sell. Ergotant sur les mots, opposant la force d’inertie, c’est toute une politique de correction légale qu’ils instituèrent pour empêcher le gouvernement de reconnaître les titres de propriété des habitants de la Rivière-aux-Rats. Quelques-uns des premiers réclamants habitaient et cultivaient leurs terres. Les autres terres, et c’était la plus grande partie, avaient changé de mains, même plusieurs fois. Quelques propriétés avaient même été payées très cher relativement par les nouveaux colons de bonne foi, surtout • en 1881 et 1882, alors qu’une spéculation effrénée faisait perdre la tête à la moitié des habitants du Manitoba.
On appelait cela par ici, la « question des réclames. »
Et c’étaient messieurs Dennis et Russell qui avaient été chargés d’étudier cette question.
Lors de l’entrée du pays dans la Confédération Canadienne, on avait organisé le comté de Provencher de telle sorte qu’il fût un comté de langue française, et qu’il donnât à Ottawa un député français sur les quatre comtés du Manitoba. C’est le colonel Dennis qui manœuvra de manière à jeter au centre du comté de Provencher, sur le territoire qui forme aujourd’hui la municipalité de Hannoves, quatre mille Ménonites, espérant par là détruire, annihiler l’influence française dans le comté de Provencher. Mais la Providence veille. Voilà que pendant trente ans, les Ménonites refusent de s’occuper des questions politiques et de voter à quelque élection que ce soit. Mais nous ne devons pas moins tenir compte au colonel Dennis de son extrême bonne volonté de nous étrangler.
En septembre 1877, MM. Newcombe et Goulet furent chargés d’arpenter l’établissement de la Rivière-aux-Rats. Ils en dressèrent une carte qui fut connue dans la suite sous le nom de: « Diagramme de l’établissement de la Rivière-aux-Rats. » A la suite du rapport de ces messieurs, on demeura fort ennuyé à Ottawa, et les messieurs du bureau de l’Intérieur durent se dire qu’il ne serait pas commode d’exproprier des gens qui crieraient de la belle manière.
C’était le temps de faire un beau geste, et d’émaner les patentes aux noms des réclamants.
Mais le geste ne se fit pas: tout resta dans le statu quo.
Monseigneur Taché, monsieur Joseph Dubuc, député de Provencher, monsieur Joseph Royal ensuite, harcelèrent les ministres à Ottawa. Le nouveau curé de Saint-Pierre se mit de la partie et entretint avec certains des ministres une correspondance suivie. Enfin, dans le courant de l’été 1880, on nous envoya un certain vague arpenteur du nom de Lang. Sur la Rivière Rouge, d’où il nous venait, on n’avait pas été satisfait de lui. Ici non plus, il ne satisfit guère personne sinon quelques vulgaires pêcheurs en eau trouble qui faisaient dans le pays, un peu partout, métier de s’approprier le bien d’autrui. Dirai-je qu’ils furent bien coupables? Non, des employés du gouvernement leur disaient que toute terre non occupée était libre, excepté bien entendu les lots d’enfants métis. Il se trouva un peu partout de ces gens qui croyaient se créer un droit de propriété en se mettant tout simplement sur la terre du prochain. On leur donna un drôle de nom à ces gens-là. On les
appela: les jumpers, les sauteurs. Oui, ils sautaient volontiers la ligne de démarcation des propriétés et volontiers ils sautaient à pieds joints par-dessus les droit du voisin.
Les jumpers amenèrent un nouvel élément de difficultés et ce triste coco portant le nom de Robert Lang, l’employé du gouvernement chargé d’examiner la question des Réclames, ne fit qu’encourager ces assez tristes personnages qu’étaient les jumpers. Il est à remarquer que pas un homme du pays, pas un métis français ne devint jumper.
Il arriva même que des fermiers travaillant sur la propriété qu’ils avaient louée, sur conseils de certains employés subalternes du gouvernement, refusèrent de remplir par la suite les conditions de leur bail, réclamèrent la propriété comme leur appartenant, et, ce qu’il y a de plus renversant, arrivèrent à se faire donner des titres directement de la Couronne.
Ces cas ne furent pas nombreux heureusement pour l’honneur du pays. Mais il en fut.
On avait même un instant eu au département de l’Intérieur l’envie de mettre tout simplement en vente toutes les terres de l’établissement de la Rivière-aux- Rats. Mais un reste de pudeur empêcha cette monstruosité.
Une commission royale fut nommée en 1882. Elle siégea à Otterburne dans la petite salle d’attente de la gare, le 31 août, et le 6 septembre. Les commissaires furent les juges Miller et Dubuc.
Leurs rapports furent absolument favorables aux habitants de notre établissement. A Ottawa, on eut la faiblesse et la puérilité de ne pas vouloir les déjuger
tout à fait, on en finit par une transaction : on donna aux habitants de la Rivière-aux-Rats des patentes gratuites à titre de homesteads, et on leur réclama une piastre de l’âcre pour le surplus. Certes, il en eût coûté bien moins cher au gouvernement de se montrer libéral et d’éviter ainsi tous les frais de ces inspecteurs et de ces commissions. Oui, mais: la fôôôrme, messieurs, la forme !