CHAPITRE XVII
Le couvent de- Saint-Pierre
p TP\ ès le printemps mil huit cent quatre-vingtquatre, on agita la question d’un couvent; la méchante petite construction en troncs d’arbres qui servait d’école était complètement insuffisante, beaucoup d’enfants n’allaient, pas à l’école faute de place, et pour ma part, j’avais peine et pitié de voir ceux de mes enfants qui s’y rendaient quand même, si mal logés. L’hiver, les pauvres enfants gelaient dans ce taudis : ils étaient dans une atmosphère bien vite viciée; de méchantes petites fenêtres qui, l’hiver, se couvraient d’une carapace de glace d’un demi-pouce d’épaisseur, ne laissaient pénétrer que très peu de lumière, on y voyait à peine. Les pauvres enfants avaient vite les reins cassés sur des misérables bancs sans dossiers; les quelques tables qu’on avait pu loger là-dedans étaient étroites et mal commodes; avec cela, sales et déchiquetées à coups de canif. L’instituteur unique, qui enseignait là-dedans, ne pouvait donner qu’un temps très court à chaque division pour ne pas laisser complètement de côté une partie des enfants. Et quel
métier de chien pour le pauvre instituteur, que de passer six heures par jour dans une geôle pareille et dans de semblables conditions!
La chose n’alla pas toute seule au premier abord. Ah ! la sempiternelle routine, comme elle est un terrible obstacle au progrès! On était habitué à voir ce petit carré de troncs d’arbres barbouillé de terre glaise et à dire: c’est l’école; et on trouvait tout naturel que cela fût l’école. Tout de même, il y avait assez de gens raisonnables dans l’arrondissement de Saint- Pierre Centre, et après quelques semaines de travail, on put convoquer une assemblée définitive des contribuables et la question du couvent fut emportée haut la main. Les commissaires d’école furent autorisés à bâtir une maison convenable. Un emprunt de deux mille trois cents piastres fut voté pour cela, et les commissaires demandèrent à monsieur le curé de faire les démarches voulues pour avoir une communauté qui se chargeât de l’établissement. Monsieur le curé exigea tout d’abord que deux des commissaires se rendissent eux-mêmes auprès de Monseigneur l’archevêque pour lui demander d’autoriser l’établissement d’un couvent à Saint-Pierre. MM. Joseph Labonté et Hilaire Gagné furent chargés de cette mission. Monseigneur accueillit leur demande avec grande bienveillance, et leur dit qu’il allait s’entendre avec le curé de Saint-Pierre, et qu’il espérait que les négociations, que tous deux allaient entamer incessamment, aboutiraient à un succès.
Bâtir un couvent avec deux mille trois cents piastres! La chose paraîtrait aujourd’hui ridicule; mais alors, les matériaux étaient moins chers et la main-
LE PREMIER COUVENT DE SAINT-PIERRE Construit en 1885.
d’œuvre n’avait pas encore atteint les prix ridiculement élevés où elle a monté depuis. En réalité, le premier couvent de Saint-Pierre coûta deux mille huit cents piastres en chiffres ronds. Il mesurait quarante-cinq pieds de longueur sur une largeur de trente-cinq pieds. Une sorte de péristyle se prolongeait en avant de la porte d’entrée et montait jusqu’au toit dont il coupait la simplicité; il était fermé au-dessus du rez-de-chaussée jusqu’en haut et, à l’étage, il formait une toute petite sacristie à la toute petite chapelle qui occupait cependant la plus belle chambre de l’étage. Au rez-de-chaussée, deux classes séparées par une cloison mobile, un tout petit réfectoire et un tout petit parloir. A l’étage: chapelle, toute petite salle de communauté pour les Sœurs, le dortoir des Sœurs, une chambre et une classe pour les enfants les plus avancés; en bas côté, au coin sudouest de la maison, une cuisine. C’est tout quand j’ai dit que sous le comble il y avait un assez vaste dortoir pour les enfants. Il faudrait aujourd’hui, plus que doubler la somme mentionnée plus haut pour avoir semblable maison.
Les Sœurs des Saints Noms de Jésus-Marie acceptèrent de venir à Saint-Pierre. C’était Sœur M. Jean de Dieu qui était alors supérieure à l’académie Sainte-Marie à Winnipeg, et Sœur Martin de l’Ascension, aujourd’hui Supérieure générale de son ordre, et alors économe à l’Académie Sainte-Marie, qui vinrent voir Saint-Pierre les premières. « Voyez, leur dit monsieur le curé, ceci vous fera une maison à la campagne où vous pourrez envoyer en repos vos Sœurs de Winnipeg qui en auront besoin, et aussi un
endroit où vos Sœurs pourront venir en vacances. )>
Ce fut une considération qui eut son poids. La fondation de Saint-Pierre, en dehors de cela, fut pour la communauté une œuvre de pur dévouement, car on donnait aux Sœurs strictement juste de quoi les empêcher de mourir de faim. Pour la somme de cinq cents piastres par année, la communauté s’engageait à pourvoir les classes de maîtresses suivant le nombre des élèves et pour soixante piastres de plus, les Sœurs chauffaient elles-mêmes les classes. Il est à remarquer qu’il n’y eut jamais moins de trois classes.
L’arrondissement d’école émit donc des débentutures ( obligations ) au montant de trois mille trois cents piastres. Le bureau d’éducation, section catholique, approuva l’emprunt et les débentures furent contresignées par le trésorier provinvial comme le demandait la loi. C’est le crédit foncier franco-canadien qui prit ces débentures, lesquelles, au prix d’un montant de dix et vingt centièmes pour cent, devaient s’éteindre en vingt ans.
Mais, toutes les démarches qu’il fallut faire pour ces obligations prirent du temps, et ce n’est qu’au milieu de l’été 1885, que les travaux de construction furent commencés; le tout était fini cependant avant les gros froids d’hiver.
Les Rév. Sœurs n’avaient pu promettre de prendre les classes qu’au mois de septembre 1886. Le curé de Saint-Pierre insista le plus qu’il put et, enfin, on lui promit des Sœurs pour le nouveau couvent, en avril. Monsieur le curé s’engagea, pour reconnaître la grande bonne volonté de la congrégation, à
nourrir les Sœurs de Saint-Pierre depuis leur arrivée jusqu'au mois de septembre.
Tout l’hiver, l’école continua à se faire dans la vieille maison; on voulait que le couvent ne fût étrenné que par les Sœurs.
Monsieur le curé de Saint-Pierre fut, au mois de février 1S86, envoyé par Monseigneur l’archevêque, aux Etats-Unis et dans la province de Québec, chargé d’une mission assez importante et dont il ne pouvait prévoir la fin qu’au bout de longs mois. Il «ut un regret de partir et de laisser à monsieur l’abbé Samoisette, curé de Sainte-Agathe et chargé de Saint- Pierre pendant son absence, le plaisir de recevoir les religieuses. Un concours de circonstances tout particulier amena monsieur Joly s à Montréal, le quatre avril au matin, près de Monseigneur Taché, qu’il savait là et qu’il avait à consulter: « Ah! vous arrivez bien, mon cher curé, vos Sœurs partent demain pour Saint-Pierre. » Dans l’après-midi, monsieur Jolys accompagnait Monseigneur l’archevêque à la maison mère à Hochelaga, et arrivés au parloir, cinq jeunes religieuses se présentent, reçoivent la bénédiction de Monseigneur et Monseigneur se tourne vers monsieur Jolys: « Monsieur le curé, ce sont vos filles! » Quelqu’un demande: « Est-ce que monsieur le curé s’en vient avec nous? » « Non, dit l’archevêque, j’ai besoin de lui ici quelque temps encore, mais il vous rejoindra bientôt. )>
C’est le 19 avril que les cinq religieuses arrivaient à Saint-Pierre. Monsieur Philibert Ladéroute prenait les Sœurs à la station du chemin de fer et les amenait à Saint-Pierre où l’excellent monsieur Samoiset-
te les recevait à cœur ouvert. Les cinq fondatrices de Saint-Pierre étaient les Rév. Sœurs M. Misael, supérieure, M. Maximilien, M. de la Foi, M. Agnès d’ Assise, M. Hilarion.
Dès l’après-midi, elles se rendirent chez elles, les bonnes Sœurs, elles avaient tant hâte de voir ce petit nid, où elles allaient prier et travailler. Elles trouvèrent le petit couvent éblouissant de blancheur partout et coquet et propre, et une prière d’actions de grâces monta tout naturellement de leur cœur vers le « Père qui est aux Cieux. »
Le lundi, douze, les classes s’ouvrirent par un temps affreux, une pluie battante tomba toute la journée.
Le père de Sœur M. Maximilien donna comme cadeau de noces à sa fille un très joli autel fait et sculpté de ses mains. Il orna très gracieusement la modeste chapelle.
Malheureusement, la supérieure tomba malade très peu de temps après son arrivée, ou plutôt, le mal qui la minait depuis assez longtemps, prit une marche plus rapide. Les jambes furent prises par la tuberculose et bientôt il fallut la conduire à Winnipeg afin qu’elle pût recevoir les soins du médecin, et elle s’y éteignait dans les premiers jours de septembre.
Monsieur le curé de Saint-Pierre rencontre de nouveau son archevêque à Montréal, le 17 juillet: « Mon cher, j’arrive de -Saint-Pierre; j’y ai passé trois heures et j ’ai trouvé le moyen de donner la confirmation à trente et une personnes, de bénir une cloche et de parler deux fois à votre peuple et par dessus le marché j’ai dîné chez vous. »
La cloche dont il est ici parlé avait été achetée par