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CHAPITRE XIX

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Une confirmation par Mgr Grandin

onseigneur l’archevêque était resté souffrant Fr* depuis son retour de la province de Québec, en août 1886, avec des alternatives de mieux et de souffrances plus grandes; mais il ne pouvait plus supporter la voiture. Comme le moral chez lui avait beaucoup d’influence sur le physique, à l’occasion de la visite de l’archevêque de Montréal et de son grand ami Monseigneur Laflèche, Sa Grandeur sentit comme un regain de vigueur. Il s’était surmené dans l’automne de 1886 en visitant une grande partie de son diocèse. Il avait même formé le projet de faire le voyage d’Europe au printemps suivant. Mais le mal dont il souffrait l’avait condamné à garder la chambre une bonne partie de l’hiver. Il voulut partir cependant pour Rome au mois de février, piais il dut s’arrêter à Montréal et fut obligé de s’en revenir à Saint-Boniface au commencement de juillet.

Monseigneur Fabre, au lendemain de l’érection du chemin de croix de Saint-Pierre, consacrait l’église de Saint-Norbert. Le dix-huit du même mois, il avait consacré l’église cathédrale de Saint-Boniface et le

dimanche suivant l’église de Sainte-Marie de Winnipeg.

Monseigneur Taché, ai-je dit, avait eu comme un regain de forces qui lui permit d’accompagner ses hôtes jusqu’à la côte du Pacifique, et au retour de remplir vis-à-vis d’eux ses devoirs de grand seigneur comme il savait le faire. Mais, toutes les fêtes terminées, la réaction se fit et le vieil archevêque dut se reprendre à garder la chambre; l’hiver arrivant, il dut même prendre le lit.

Monseigneur Grandin passant à Saint-Boniface, Monseigneur l’archevêque lui demanda d’aller à sa place donner la confirmation à Saint-Pierre.

Saint-Pierre était devenu une paroisse de cent quatre-vingts familles. La confirmation y avait été donnée en juillet 1886, et déjà soixante-quatorze enfants étaient prêts à recevoir le sacrement qui fait des chrétiens les soldats de Jésus-Christ. Monsieur l’abbé J. Glaire, nouvellement arrivé de France, avait préparé ces enfants, et monsieur le curé de Saint- Pierre avait sollicité une visite de Monseigneur.

Il était entendu que Monseigneur Grandin viendrait le cinq juin.

Toute la population se faisait une fête de recevoir le saint évêque de Saint- Albert.

Monseigneur Grandin s’était acquis depuis longtemps la réputation de faire des voyages de misère. Une légende s’était constituée autour de la personne du bon évêque à ce sujet. On disait même parmi les missionnaires du Nord, que probablement Dieu permettait que son fidèle serviteur eût ainsi toute espèce de traverses et d’accidents en voyage pour qu’on l’in-

voquât après sa mort comme patron des voyageurs.

Etait-ce la présence de Monseigneur Grandin qui amena une perturbation dans l’atmosphère? Toujours est-il que le temps qui était au beau le quatre juin toute la journée, se couvrit le soir et bientôt la pluie se mit à tomber à torrents; elle tomba ainsi toute la nuit. A sept heures du matin, le cinq, heure à laquelle toute la population de Saint-Pierre devait partir pour aller au-devant de Monseigneur, il pleuvait encore ; personne dans le village, pas une voiture. Très curieuse coïncidence, les chevaux de monsieur le curé sont trouvés malades tous les deux. Le temps presse: il faut partir. Monsieur le curé ne peut trouver qu’un jeune cheval que veut bien lui prêter monsieur Lasalle, et il part. Les roues enfoncent dans la boue jusqu’à mi-raies, le pauvre petit cheval est couvert d’écume et n’en peut plus; heureusement tout de même qu’on arrive à Otterburne au moment de l’arrêt du train; la pluie a cessé. Monseigneur Grandin est accompagné de son grand vicaire, le Rév. Père Le Duc.

Un heureux hasard fait qu’il y a là une voiture qui est venue transporter quelqu’un. Le Père Le Duc y monte et Monseigneur prend place dans la voiture de monsieur le curé.

Par ces chemins vraiment atroces, on ne peut marcher qu’au pas et encore le pauvre petit cheval voudrait arrêter à tous les dix pas. On fait descendre la voiture dans le fossé qui longe la route pour débarrasser les roues des paquets de boue qui s’y fixent à chaque tour. Enfin, cahin-caha! on arrive à Saint-Pierre. Le cheval était à demi-mort et Monseigneur et mon-

sieur le curé étaient gelés et, avec cela, couverts de boue. « Monseigneur, dit monsieur le curé, c’est un vrai voyage de missionnaires. — Eh bien! que le Bon Dieu soit béni ! »

Les paroissiens s’étaient tout de même rendus à l’église et Monseigneur ayant à peine pris le temps de se débarrasser de la boue, s’y rendit aussi et parla aux confirmants et aux fidèles. Analyser cette allocution du bon évêque est chose impossible. Il n’y développa qu’une idée: « Il faut bien aimer le Bon Dieu! » Mais sa parole si simple avait tant d’onction qu’il semble que c’est ainsi que l’apôtre Saint Jean devait parler à ses fidèles: « Il faut bien aimer le Bon Dieu! » et le bon évêque faisait comprendre combien le bon Dieu nous aime; et il me semble qu’il faisait pénétrer dans les âmes un peu de l’amour de son cœur à lui pour le bon Dieu.

Le temps pressait, il fallait reprendre le train de l’après-midi pour Saint-Boniface. Après la cérémonie, on prit un modeste dîner et il fallut partir pour la gare. Monsieur Durnerin, un paroissien de Saint- Pierre nouvellement arrivé du beau pays de France, mit deux voitures à la disposition de Monseigneur et de monsieur le curé. Ces voitures étaient tirées par de beaux et forts chevaux, et pour éviter l’affreuse boue du chemin ordinaire, on passa à l’ouest de la Rivière-aux-Rats pour pouvoir cheminer sur la prairie. Malgré tout, les roues enfonçaient, et les chevaux aussi: mais du moins un beau soleil brillait et réchauffait le temps.

Monseigneur Grandin et le Père Le Duc ont dû se souvenir longtemps de ce triste voyage à Saint-Pierre.

Nous nous souvenons encore de l’air profondément bon du saint évêque et bien souvent depuis le souvenir de sa parole nous a charmé. Il nous semble encore entendre sa si suave et si pénétrante recommandation: « Il faut bien aimer le Bon Dieu! »

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