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CHAPITRE XXIII

La crise scolaire

m’est impossible de taire que pendant six ans, de 1890 à 1896, nous avons dû, avec nos

^ archevêques, faire la lutte pour défendre nos écoles catholiques. Dans une seule session parlementaire, nous nous étions vus dépouiller de tous les droits que nous possédions en matière d’éducation.

Ni les protestations des différents groupes catholiques, dans tout le pays, ni la voix de nos représentants au parlement de Manitoba, ni la raison, ni le fair play anglais qu’on est toujours prêt à mettre en avant, ne purent sauver nos écoles.

Je n’ai pas l’intention de faire ici l’histoire de cette lutte et de cette spoüation; je me contenterai de dire que nous avons fait là une expérience désastreuse du mal que peut faire l’esprit de parti. Sans doute, tant qu’il s’agit de protester dans des assemblées publiques, de signer des pétitions plus ou moins adéquates, ( et Dieu sait si elles se multiplièrent sous toutes les formes ), nous eûmes l’unanimité des catholiques. Mais combien y eut-il de citoyens qui, advenant les élections, abandonnèrent carrément leur parti pour jeter bas les persécuteurs ou du moins

faire une protestation avec leur bulletin de vote, la seule qui soit vraiment efficace dans un pays qui jouit du système parlementaire ? A vraiment parler, on fit trop souvent passer les intérêts du parti avant les devoirs de la conscience.

Il faut dire aussi qu’une presse vénale et sans principes s’appliqua à tromper le peuple, surtout dans la province de Québec où les faits furent dénaturés, où les actes et mandements des évêques furent interprétés et où la parole du chef suprême de l’Eglise fut expliqué pour qu’elle pût servir la cause des partis.

Quelle misère que cet esprit de parti qui fait même que des honnêtes hommes transigent avec leur conscience !

Nous assistâmes à cette cruelle comédie de voir les catholiques se nullifier les uns les autres, et cela explique comment dans un pays où il y a quarante trois pour cent de la population catholique, nous ayons, nous catholiques, à soutenir encore des luttes religieuses où nous sommes toujours sacrifiés.

Ah! si nous savions être catholiques avant tout, partout et toujours, nous serions dans le Canada la puissance qui seule puisse se faire écouter. Il nous a manqué cette fois, comme toujours, l’union sur le terrain de la religion.

Le catholicisme est assis sur l’autorité une et indiscutable de son chef suprême, et dès qu’une question, de quelque nature qu’elle soit, touche aux choses de la conscience, tout doit s’effacer et la conscience, éclairée par la suprême autorité, doit être le guide de toutes les actions, en politique comme ailleurs. >

L’Hon. A.-A.-C. L.ARIYIÈRE

aujourd’hui Sénateur, gui, député de Provencher en 1890, obtint du Gouvernement le terrain qui constitue la propriété de la

paroisse de Saint-Malo.

Si nous eûmes cette comédie navrante des interprétations des opinions, et des paroles plus ou moins torturées, nous eûmes du moins un exemple réconfortant et ce furent nos jeunes filles qui nous le donnèrent.

De 1890 à 1894, nos municipalités avec un peu de bonne volonté pouvaient interpréter la nouvelle loi et continuer à donner à nos écoles le support des taxes municipales, mais le gouvernement refusait de nous faire participer aux fonds que la province destinait aux fins d’éducation. Ces fonds tout entiers allaient grossir l’octroi des écoles publiques: lisez, des écoles protestantes.

Nous étions réduits à la portion de famine et c’était pourtant bien notre argent qui allait aux autres, car enfin, dans le budget provincial, chaque citoyen peut dire qu’il est propriétaire d’une part plus ou moins forte selon la plus ou moins grande force numérique des différentes parties de la population.

En 1894, les sectaires amendèrent la loi de manière que nos écoles ne purent plus recevoir rien, même des municipalités.

Heureusement, nous avions des personnes, surtout des jeunes filles instruites dans nos couvents, qui, en même temps qu’elles avaient puisé à ces foyers d’instruction les connaissances nécessaires aux jeunes filles accomplies, avaient puisé près des religieuses leurs maîtresses, l’esprit de dévouement. Nous n’eûmes qu’à les demander, que dis-je, elles se présentèrent d’elles-mêmes. Elles devinrent nos institutrices. Que leur donnions-nous ? Ecoutez ! C’est un exemple, et c’est admirable! Nous leur donnions juste de quoi

manger, cent vingt piastres par an, — cent piastres, — même quatre-vingts, — et ces jeunes filles, remarquez que c’étaient des intelligentes et des jeunes filles de bonnes manières. Ces jeunes filles, dis-je, faisaient la classe dans de pauvres constructions mal meublées, souffrant du froid, couchant souvent dans de méchants greniers, faisant cuire à la hâte sur un pauvre poêle un misérable morceau de viande qu’elles grignotaient avec un morceau de pain. Et elles enseignaient, elles enseignaient ce qu’elles avaient appris elles-mêmes. Bon nombre d’entre elles étaient munies de diplômes et auraient pu gagner dans les écoles publiques quatre ou cinq cents piastres. Mais la charité du Christ les pressait et elles se donnaient à cette charité; elles méprisaient l’argent et elles enseignaient le catéchisme. Il se trouva des misérables, — pas à Saint-Pierre du moins, et j’en suis fier, — il se trouva, dis-je, dans certains endroits des misérables ou des imbéciles pour mépriser nos écoles de misère et pour dire: « A quoi c’est-il bon ces petites maîtresses! » C’est vrai que c’est l’esprit du monde de n’apprécier que ce qui coûte de l’argent. Mais elles furent bien vengées ces pauvres méprisées lorsque, en 1896, nos écoles, devenues des écoles publiques, on les supplia de vouloir bien en prendre la direction. On trouva qu’elles étaient d’excellentes institutrices et on les payait quatre cents piastres et au-dessus.

Le Dieu qui sait apprécier le dévouement les bénit ces personnes formées par l’Eglise catholique au dévouement, à la charité. Je ne voulais pas manquer de saluer en passant celles que j’ai eu le bonheur de voir se former sous mes yeux, celles que j’ai pu appe-

1er mes filles spirituelles et que j’ai admirées et qui m’ont réjoui le cœur. A leur dévouement donc, honneur et salut.

Même pour se procurer ce salaire de misère pour ces filles dévouées qui se montrèrent à ce point admirables, les curés durent avoir recours à la bonne volonté de leurs paroissiens. A Saint-Pierre, on fit un bazar, qui donna au-dessus de douze cents piastres et qui permit, deux ans durant, c’est-à-dire jusqu’en 1896, de laisser ouvertes nos écoles.

Je n’ai pas besoin de parler ici du dévouement que partout montrèrent mes religieuses en cette occurrence : le dévouement est le fond de leur vie et d’ailleurs ce sont elles qui avaient dû former ces admirables jeunes filles dont je viens de parler, c’est leur plus bel éloge.

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