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CHAPITRE XXIV

Rappelons-nous

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A onseigneur Emile Grouard, vicaire apostolique d’Athabaska-McKenzie, avait été sacré dans- * la cathédrale de Saint-Boniface, le samedi, 1er août 1892. Monsieur le curé de Saint-Pierre avait été, au lac La Biche et de Montréal jusque là, le compagnon de voyage et le compagnon de résidence du Rév. Père Grouard. Le Père Grouard avait assisté monsieur l’abbé Joly s à sa première messe dans la très modeste chapelle de la mission du lac La Biche, le vingt-quatre décembre 1877, après l’avoir présenté la veille à l’évêque pour la consécration sacerdotale. Monseigneur Taché connaissait ce lien qui unissait le curé de Saint-Pierre avec le Rév. Père Grouard, aussi s’arrangea-t-il pour donner à Monseigneur Grouard 'monsieur le curé de Saint-Pierre comme chapelain, le jour de son sacre.

Hélas! La première fonction épiscopale du vicaire apostolique d’Athabaska-McKenzie, après la confirmation qu’il donna à Sainte-Agathe, le quatre août, fut de présider aux funérailles de l’excellent curé, monsieur Cyrille Samoisette, que nous pouvons nommer aussi curé de Saint-Pierre puisque

c’est sous son administration que fut bâtie à Saint-Pierre la modeste chapelle provisoire qui servit jusqu’à l’arrivée du premier curé résident à la Rivière-aux-Rats, au printemps de 1880.

Le soir même du jour où fut enterré le cher monsieur Samoisette à Sainte-Agathe, un orage épouvantable éclata sur Winnipeg, le ciel fut en feu, le tonnerre gronda sans arrêt pendant toute la soirée et la pluie tomba à torrents. Il y avait à l’académie Sainte-Marie plusieurs sœurs des Saints Noms de Jésus-Marie qui achevaient leur retraite de trente jours, préparatoire à leurs vœux perpétuels. Il paraît que toutes gâtées des grâces dont le bon Maître les avait comblées pendant ce long mois de saints exercices, au milieu du feu des éclairs et sentant vibrer la maison au fracas du tonnerre et sous le souffle du vent, elles souhaitaient que ce fût la fin du monde et elles se félicitaient d’y arriver ainsi toutes brûlantes d’amour de leur céleste Epoux. Mais le lendemain, elles prononçaient leurs vœux perpétuels entre les mains’ de Monseigneur Grandin. Trois d’entre les heureuses victimes appartenaient au couvent de Saint-Pierre, et naturellement le curé de Saint-Pierre s’était rendu à la cérémonie; il y eut l’honneur d’assister Monseigneur Grandin.

Le vingt-six août, Monseigneur Grouard venait à Saint-Pierre et y donnait la confirmation à soixantedouze enfants, et voici ce que nous trouvons dans le livre des annonces de la paroisse au dimanche précédent, XIYème après la Pentecôte : « Monseigneur

sera à la gare d’Otterburne mercredi à neuf heures; vous voudrez bien venir au-devant de lui pour l’es-

corter jusqu’à l’église. Comme nous sommes dans un temps précieux pour les travaux, je prierai Sa Grandeur de vous excuser pour l’après-midi. Vous n’aurez donc pas à vous mettre à la gêne pour venir l’escorter à son départ. ))

Cette recommandation était faite sur l’avis de Monseigneur Taché qui savait combien même une simple demi- journée est importante ici au temps des travaux.

Monseigneur Grouard nous vint donc par un beau temps et de beaux chemins; il parla aux confirmants avec son cœur comme il savait le faire et il s’en retourna sans appareil dans la simplicité du missionnaire.

Le trente-et-un-août, commençaient les classes au couvent et les enfants venaient de tous les arrondissements d’écoles de la paroisse assister à une messe qui était dite à huit heures et demie pour demander les bénédictions du Bon Dieu sur les enfants, sur leurs maîtresses et sur leurs travaux.

Les colons qui nous arrivaient un peu de partout avaient besoin de prendre les habitudes paroissiales et de se connaître, de s’estimer et d’arriver à s’aider mutuellement. Les fêtes de Saint- Jean-Baptiste, qui se solennisaient tous les ans depuis 1883, étaient de puissants moyens d’union pour notre population. La paroisse de Saint- Jean-Baptiste et celle de Saint- Pierre rivalisaient à qui ferait le mieux et s’aidaient mutuellement. Par une sorte d’accord tacite, Saint- Pierre faisait cette solennité huit jours après Saint- Jean-Baptiste et c’était vraiment intéressant de voir les deux paroisses s’unir dans ces fêtes qui étaient

en même temps religieuses et patriotiques. On se rappelle encore l’ébahissement de la petite ville de Moris devant un cortège de trente-et-une voitures pleines de paroissiens de Saint-Pierre, passant solennellement au pas, par sa rue principale. Il avait plu toute la nuit précédente et les chemins étaient tellement mauvais que tous les chevaux soufflaient, étaient rendus: cela explique la solennité de la marche lente. Les gens de Saint- Jean-Baptiste venaient rendre leur visite à leurs amis de Saint- Pierre huit jours après.

Un autre puissant facteur d’union et de formation paroissiale, ce fut les retraites de paroisse qui furent données fréquemment pendant longtemps. C’étaient les curés de Saint-Jean-Baptiste et de Saint- Joseph qui venaient évangéliser les paroissiens de Saint- Pierre. La parole onctueuse de monsieur Pelletier et la parole puissante et. vibrante de monsieur Fillion remuaient les cœurs et semaient tout un renouveau de vie paroissiale. Le curé de Saint-Pierre allait à son tour rendre à ses confrères les services qu’il en avait reçus. Tout cela unissait les cœurs et c’était vraiment un bon travail d’agglutination.

Une sorte de fraternité s’était établie entre les paroisses de Saint- Jean-Baptiste et de Saint-Pierre. Aussi lorsqu’au printemps 1897 l’inondation vint couvrir une partie des terres de Saint-Jean-Baptiste et empêcher les semailles de se faire, Saint-Pierre vint à la rescousse dès que l’eau se fut retirée.

A Saint-Pierre le temps avait été superbe et les semailles étaient finies vers le dix mai.

Le dimanche seize mai, à une heure de l’après-

midi, une curieuse procession s’organisait dans le village de Saint-Pierre. De lourds wagons de travail chargés de charrues et de herses stationnaient à’ la porte de l’église. La cloche sonne et monsieur le curé de Saint-Pierre entre à l’église suivi de trentedeux hommes. Il s’agenouille à l’autel de la Sainte Vierge, commence le chapelet auquel répond tout le monde ; à la fin de la première dizaine on sort en récitant le pater de la seconde dizaine. Monsieur le curé monte en voiture et le chapelet se continue dans les trente-deux lourdes voitures qui suivent à la file. On est en route pour Saint- Jean-Baptiste.

Sur l’initiative de monsieur Albert Préfontaine et de monsieur le curé Jolys, trente-deux cultivateurs de Saint-Pierre allaient porter secours à leurs amis de là-bas avec leurs chevaux et leurs herses; ils allaient donner toute une semaine de travail gratuit pour aider leurs amis de Saint- Jean-Baptiste à faire les semailles.

Voici ce que le curé de Saint-Pierre disait à ses paroissiens le dimanche précédent après les avoir invités à faire cette aumône du travail d’une semaine entière: « C’est un acte de grande charité à accomplir et de tels actes attirent toujours la bénédiction de Dieu. Nous commencerons la messe à neuf heures dimanche prochain, vous vous empresserez de retourner chez vous et vous reviendrez au plus tôt. Nous partirons d’ici à une heure et demie; à une heure vingt-cinq la cloche sonnera et nous entrerons à l’église ensemble pour commencer la récitation du chapelet que nous continuerons en route. »

Le temps était superbe et les chemins étaient beaux

jusqu’à deux milles à l’ouest d’Arnaud. Mais là commençait la boue que l’inondation avait laissée en se retirant. Ce fut seulement à sept heures du soir que l’originale procession partie de Saint-Pierre arriva sur la côte de la Rivière Rouge vis-à-vis de la traverse. Toute la population de Saint-Jean-Baptiste était dans le village.

Le bac allait d’un côté à l’autre de la rivière portant chaque fois sa charge de voitures; il était onze heures du soir quand la dernière charge fut faite. Tous les travailleurs étaient placés et le lendemain tous étaient au travail. Il fit un temps superbe toute la semaine et les travailleurs volontaires ne se ménagèrent pas et ne ménagèrent pas leurs chevaux; ils s’en revinrent le samedi suivant au soir.

L’année fut bonne et, grâce à ce renfort qui eut aussi un grand effet moral, la paroisse de Saint-Jean- Baptiste eut cette année-là une bonne récolte. Saint- Pierre aussi.

En maintes occasions, monsieur l’abbé Fillion dit aux gens de Saint-Pierre et à leur curé: « Cette fois-là, vous avez sauvé ma paroisse! »

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