CHAPITRE XXVI
L’incendie du couvent
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^ e fut une grande joie pour Saint-Pierre que la bénédiction de la première pierre de sa nouvelle église. Mais ne pouvons-nous pas dire avec raison que pour une paroisse, comme pour le chrétien, la vie est une succession de soupirs et de larmes ?
Nous venions d’avoir les joies de la bénédiction de la première pierre et des fondations de notre nouvelle église à la suite d’un triduum de prières saintement fructueux et la visite de notre archevêque: nous étions à la joie, dis-je.
Mais voilà que le vingt-deux décembre 1899, à neuf heures et demie du soir, la cloche du couvent se met à sonner à coups pressés. Monsieur le curé de Saint-Pierre qui causait en ce moment tranquillement avec son ami le curé de Saint-Malo, sursaute sur sa chaise. Qu’est-ce? Certainement un malheur ! Il se précipite dehors. Une grosse fumée noire s’échappe de la cuisine! Le feu! Oui, c’est le feu! Les citoyens accourent de tous les côtés. Le feu était entre le plafond de la cuisine et le parquet de l’étage supérieur. Dans la journée on avait apporté au couvent quatre extincteurs chimiques. Hélas! pas un
n’était chargé! On court ici, on court là chercher les sels nécessaires; pendant ce temps le feu court plus vite. Quand on put mettre en batterie le premier des appareils, toute une partie de l’établissement flambait et on ne put que constater un arrêt momentané des flammes qui, un instant après, couraient avec une ardeur nouvelle.
Monsieur le curé, arrivé dès les premières minutes, trouve déjà à la porte principale tous les enfants en costume de nuit qui sortent. Il n’y avait aucun danger dans ce moment-là pour la partie où couchaient les enfants. « Allez vous-en, remontez vous habiller! Il n’y a pas de danger. » Monsieur le curé faisait ainsi remonter les enfants qui s’habillèrent et redescendirent chacun avec un paquet de ce qui lui appartenait sous le bras. Or une petite enfant qui dormait profondément était restée au lit et eût été certainement brûlée sans cette particularité qui fit que ses compagnes remontèrent au dortoir. On eut toutes les peines du monde à réveiller la chère petite enfant qui se laissa habiller en rechignant et qui sortit de la maison avec les autres sans comprendre quoi que ce soit à ce qui se passait.
Pendant ce temps, on avait constaté qu’il était inutile d’essayer de contrôler le feu; déjà il faisaitrage dans la partie où il s’était allumé.
Au moment où les enfants, habillées cette fois, descendant avec chacune leur petit baluchon, arrivaient au milieu de l’escalier, longeant la partie en feu, l’air dilaté par la chaleur faisait sauter quelques planches d’une double cloison qui formait séparation. Ce fut une explosion, un vrai coup de tonnerre! Vous
pensez si les enfants dégringolaient. Mais il n’y avait pas encore le moindre danger. Monsieur le curé était en ce moment à prendre le Saint Sacrement dans la chapelle et disait de sortir l’autel, etc., etc. Une petite fille, une, déjà grandette pourtant, affolée, remontait l’escalier, se précipitait dans la petite salle de communauté des Sœurs et enjambait une fenêtre pour se jeter en bas, du second étage. Un brave homme qui était dans la foule au-dessous voit le mouvement, se rend parfaitement compte que ce n’est pas le temps de parlementer, tend les bras et crie: « Allons, arrive! » L’enfant arrive en effet, son sauveteur et elle roulent à terre mais ni l’un ni l’autre n’a du mal. Tout le personnel est sain et sauf.
On tâche de sauver ce qu’on peut et, comme dans tous ces cas-là, rien n’est raisonné. Monsieur le curé détache le rétable du joli petit autel de la chapelle, s’en va l’emportant avec un aide et dit à quelques hommes qui étaient là: « Emportez le reste de l’autel! » On l’emporte en effet, mais arrivé à la porte, il ne peut passer; un ou deux coups de hache auraient jeté bas porte et cloison, mais on n’y songe pas et le gentil petit autel reste là et brûle.
Il en fut ainsi un peu pour tout. On jeta par les fenêtres quelques meubles qui se brisèrent en tombant; à peu près tout fut perdu.
Mais le feu avait gagné partout et les paroissiens de Saint-Pierre attirés par les sons de la cloche de l’église et par la lueur de l’incendie, accourent de tous côtés. Tout est inutile, tout est fini. Ce n’est plus qu’un brasier!
Et nous sommes tous là, les pieds dans la neige
fondue, le visage brûlé par l’ardeur du brasier; nous sommes là, hébétés, le cœur serré comme dans un étau, ne pouvant même pas pleurer.
Quelques-uns seulement trouvent la force de parler, mais presque à voix basse.
Il est onze heures et demie. Du couvent de Saint- Pierre, il ne reste plus qu’un monceau de braise.
Mes Sœurs, au presbytère, s’il vous plaît, vous y serez chez vous! C’est l’invitation de monsieur le curé à ses filles, invitation acceptée aussi simplement qu’elle est simplement faite.
Le presbytère de Saint-Pierre est assez grand heureusement. Monsieur le curé donne aux Sœurs la moitié d’un étage où elles installent la couchée et la salle de communauté toute rudimentaire. Le salon devient la chapelle et les repas sont arrangés à une demi-heure de distance de manière à ne gêner personne. Que le Bon Dieu est bon! C’est la réflexion qui sort du cœur de monsieur le curé et du cœur des religieuses. Oui, le Bon Dieu est bon!
Le feu fut découvert à neuf heures et demie du soir, au moment où il venait de prendre, par deux Sœurs qui selon leur habitude faisaient le tour de la maison avant d’aller au lit. Toute la maisonnée était couchée déjà.
Si l’incendie se fût déclaré dix minutes plus tard, nous eussions eu à déplorer probablement une hécatombe:. enfants et religieuses plongées dans le premier sommeil eussent été surprises et, avant qu’on pût les secourir, elles eussent brûlé.
Où le feu prit, en arrière de la bâtisse principale du couvent, il se fût propagé avant que personne eût pu
s’en apercevoir. Les personnes habitant les maisons de l’autre côté du grand chemin n’auraient pu rien voir avant que tout l’établissement eût été en feu, et du presbytère les appartements donnant de ce côté sont déserts chaque soir.
Aussi nous disions : que le bon Dieu est bon ! et le lendemain monsieur le curé de Saint-Pierre disait une messe pour remercier le bon Dieu de ce que nous n’ayions à déplorer que des pertes matérielles. Sans doute, les bonnes Sœurs pleuraient leur bon petit nid détruit; elles y avaient prié et travaillé, elles y avaient été heureuses dans leur pauvreté ; mais leurs chères enfants étaient saines et sauves et, elles aussi, et au milieu de leurs larmes, elles disaient:
« Que le bon Dieu est bon ! »
Les commissaires d’école venaient de faire terminer des travaux au montant de quinze cents piastres au couvent et c’est précisément le soir même où ces travaux venaient de sè terminer que s’alluma l’incendie.
Que faire ? C’est la question que la révérende Mère Provinciale de nos religieuses venait poser le lendemain à monsieur le curé.
Il n’y avait pas lieu à hésitation: rebâtir et tout de suite.
« Ma Mère, dit le curé, voici: bâtissez-nous; nous vous donnerons une aide de quatre mille piastres. » C’est ce qui fut fait. Nous étions à Noël, la population était très impressionnée et voulait garder ses religieuses. Le lendemain de Noël, après annonce simplement faite la veille, monsieur le curé commençait la visite de sa paroisse de maison en maison, et
les Sœurs dans une voiture le suivaient et entraient avec lui, et les paroissiens n’attendaient pas qu’on leur demandât l’aumône, tous s’empressèrent de donner une souscription selon leurs moyens. Cela donna mille piastres en cinq jours. L’établissement n’avait, pas été assuré par l’arrondissement d’école plus ou moins encore en désarroi depuis les lois iniques de 1890. Heureusement, monsieur le curé avait assuré lui-même les constructions au montant de deux mille cinq cents piastres qui furent payées intégralement et promptement par la compagnie « La Royale, » grâce à l’intervention de notre excellent agent Jos. Dumonchel. Monsieur le curé ajouta sa souscription du pauvre, mais la fit de tout cœur.
Je vous dis que le bon Dieu est bon. Nous avions trouvé une assez grande construction juste de l’autre bord du chemin, dans laquelle il fut possible d’organiser toutes les classes et l’école ne fut pas interrompue.
Les Sœurs logèrent au presbytère, à son étage supérieur; elles n’eurent pas à interrompre leurs exercices réguliers qu’elles firent dans le petit salon qui devint leur chapelle; elles ne furent pas d’une grande dépense pour monsieur le curé qui fut heureux de leur donner le couvert et puis, eh bien, et puis monsieur le curé disait: « Elles ne sont pas gênantes; on ne les entend dans la maison pas plus que des souris. »
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