‹ Pages de souvenirs et d'histoireChapitre 4 sur 54 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La Rivière-aux-Rats

a Rivière-aux-Rats prend sa source dans les c(i/ hauteurs qu’on appelle « la Montagne de Cyprès. » Ce n’est qu’un ruisseau qui vient se grossir bien vite en traversant tout un pays marécageux où il semble se vautrer avec complaisance, donnant, au printemps, l’illusion d’une grande rivière. Dans ce pays, la Rivière-aux-Rats ne voit pas ses bords s’élever, et à la moindre pluie, elle peut les franchir et se prélasser dans de vastes étendues de grasses prairies. A certains temps, on dirait un lac; mais c’est un lac qui marche. Il avance lentement, mais il avance du côté du soleil couchant.

Après avoir descendu les hauteurs de Cyprès, elle a franchi environ trente milles tranquillement, sans bruit; elle a flâné au milieu des herbes, la petite rivière aux Rats. Son cours s’infléchit maintenant vers le nord en vraie diagonale; mais voilà qu’elle rencontre un obstacle: c’est ce qu’on nomme ici « la petite Montagne, » une sorte de bourrelet qui court franchement du Nord au Sud.

Dans la période glaciaire, suivant la théorie clas-

sique du moins, les banquises y sont venues déposer tout un amoncellement de gros cailloux que les eaux ont ensuite cimentés de sable, de gravats et de glaise. La petite rivière tourne, se replie, se retourne encore, prend des allures serpentines; il faut qu’elle passe. Elle se creuse un lit profond où elle chante sur des rochers et se rétrécit comme pour ramasser ses forces et bondit en hurlant, de chutes en chutes dans lesquelles ses eaux se battent et se font plus légères ; puis, elle se met à chanter de nouveau à travers toute une succession de rapides où elle court, elle court, elle court, toujours se faisant plus limpide. Elle semble ensuite vouloir se délasser en roulant moins rapide sur un lit de sable fin.

La voici de nouveau dans la plaine, pendant quinze milles elle se dirige franchement vers le nord. Elle s’est apaisée; son lit a changé, il est moins dur; elle coule sur fond de glaise et elle charge, sans préoccupation de propreté, elle charge ses eaux de glaise et de terre arable qu’elle désagrège en passant, et, teintée de jaune, elle se glisse sous les arbres qui lui forment un berceau. Elle marche maintenant avec une lenteur de plus en plus grande; et son volume n’augmente guère même après avoir reçu un tout petit affluent qui porte le non de « La Fourche. » Une petite forêt l’a suivie jusqu’à présent, n’ayant de profondeur par-ci par-là que du côté est; d’ici, de là, quelques belles touffes de chênes. A partir de sa jonction avec la « La Fourche, » la forêt s’élargit sur les deux rives et la Rivière-aux-Rats serpente sous les frondaisons.

£ Elle infléchit encore vers l’ouest, tout en conti-

nuant sa course au Nord ; ses bords se relèvent et elle semble s’alanguir encore. Elle reçoit un autre cours d’eau peu considérable : «La Rivière aux Marais, » et presque de suite va paresseusement se jeter dans la Rivière Rouge, à vingt-trois milles au sud de l’embouchure de l’Assiniboine.

Elle a parcouru environ quatre-vingt-dix milles et forme un bassin dont la fertilité ne pourra manquer d’attirer le colon.

La Rivière-aux-Rats était bien connue des premiers habitants de la Rivière Rouge. La grande route des cavavanes qui reliait le fort Garry à la ville naissante de Saint-Paul au Minnesota, franchissait «La Fourche )) à l’endroit même où s’élève aujourd’hui le village de Saint-Pierre, puis suivait pendant quatre milles la rive droite de la Rivière-aux- Rats pour la passer à gué et en suivre la rive gauche jusqu’à l’endroit où se trouve maintenant le village de Saint-Malo.

La Rivière-aux-Rats était, de temps immémorial, une place d’hivernement. D’année en année, à la fin de l’automne, des familles partaient de Saint-Norbert et de Saint-Vital et venaient avec leurs troupeaux passer l’hiver sous les bois de chênes au milieu de l’abondance de ses places à foin.

Chevaux et bêtes à cornes trouvaient abri dans ses coulées où le jargeau grimpait à toutes les branches. Les gardiens trouvaient autour de leurs rustiques demeures hivernales du bois de chauffage en abondance. Et aussi dans les ormes qui çà et là, aux pointes de la rivière, élevaient leurs larges parasols, des troncs superbes où ils taillaient les moyeux et les jan-

tes de roues des célèbres charrettes de la Rivière Rouge, et la botte des beaux chênes leur donnait les rais sans nœuds et au grain serré. Dans les loisirs de l’hiver se préparaient là tous les éléments de la curieuse charrette où il n’entrait pas un morceau de fer: tout était en bois excepté deux courroies qui reliaient le berceau à l’essieu.

Ces charrettes, toutes primitives qu’elles étaient, parcouraient des milliers de milles en chantant. Oui, elles avaient une voix: le cri de l’essieu de bois frottant sur le bois du moyeu. Et lorsqu’une caravane de quarante à cinquante d’entre elles s’avançait en serpent dans la prairie, vous pouvez vous figurer le concert. On l’entendait de loin dans le silence du désert cette chanson de la prairie.

Les hivernants de la Rivière-aux-Rats avaient aussi les distractions du trappeur : la loutre, sans être très abondante, se montrait d’ici, de là, et le vison y pullulait. Enfin, ce nom de Rivière-aux-Rats était bien justifié. Dans tous les marais qu’elle traverse après la descente des hauteurs de Cyprès, dans toutes les coulées qu’elle alimente, dans tous les bas fonds le long de son cours, ce castor en miniature, le rat musqué, établissait des villages et des villes de ses habitations coniques formées d’herbes et de roseaux qu’il élevait d’autant plus haut à l’automne que son instinct de bête du Bon Dieu l’avertissait, qu’au printemps suivant, les eaux atteindraient une plus grande hauteur.

Le fracas des arbres tombant sous l’impitoyable cognée fut longtemps une musique qui retentit sur les bords de la Rivière-aux-Rats. Cà et là, s’amonce-

lait du bois de chauffage qui, disposé en radeaux ou cajeux, comme on disait alors, s’en allait au printemps au fil de l’eau et servait à alimenter le fort Garry et la naissante ville qui semblait vouloir pousser près de lui, ainsi que l’établissement de Saint-Boniface.

Plus tard la petite rivière continue à rendre les services d’un chemin qui marche. Quand le pays se développa et qu’on vînt à bâtir le premier chemin de fer, celui qui relie Winnipeg à Emerson et la frontière américaine, la Rivière-aux-Rats lui véhicula jusqu’à Otterburne les dormants de la voie et les poteaux de télégraphe. Cette industrie du bois transporté par la petite rivière dura assez longtemps. Quelques-uns s’y obstinèrent, en particulier l’un de nos bons et anciens citoyens, Jules Nadon. Ils n’y firent guère fortune, pas plus qu’un Canadien venu d’en bas de Québec, Bossé, qui pendant des années, chaque automne, venait ici lever une équippe de bûcherons qu’il conduisait du côté de la Montagne de Cyprès. Au printemps les bûcherons se transformaient en mariniers pour monter les radeaux et conduire le bois. Oui, mais la rivière prenant par endroits des allures de lac, les billots s’en allaient de ci, de là, se dissimulaient dans les herbes, s’accrochaient aux touffes de .saules, se perdaient dans les anses et les baies, et c’étaient les profits qui s’en allaient ainsi à vau l’eau. Venait ensuite une lutte de réclamations entre employés et embaucheurs et cela allait se résoudre en cour de Comté à Saint-Pierre. On se souvient encore des procès Bossé.

Aujourd’hui, la petite rivière semble avoir pris ses

Invalides. Elle ne porte plus, ni poteaux de télégraphe, ni dormants de chemin de fer, ni même vulgaire bois de corde; elle se contente de couler muette ou chantante sous les arbres et d’abreuver parfois le bétail, d’égayer le paysage et de lui donner un peu de pittoresque. Je vous dis: elle a pris ses Invalides.

Page 1