CHAPITRE II
Un coup d’œil sur la vie d’autrefois à la Rivière Rouge
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es hivernants gardant leurs troupeaux sur les bords de l’humble Rivière-aux-Rats, ces caravanes qui passent et repassent, cette tranquillité des pleines qui se déroulent sur ses deux rives dès qu’on a quitté la lisière de forêt, ces bandes de chevaux qui courent un peu partout en pleine liberté, tout cela rappelle un peu la vie patriarcale. Il en était ainsi dans tout le pays de la Rivière Rouge.
La population qui y vivait heureuse, peut-être la plus heureuse du monde, était très probablement aussi la plus honnête du monde. C’est à tel point que les serrures étaient à peine en usage dans la colonie. Habituées à partir chaque année pour les grandes chasses au buffalo, les familles fermaient leurs maisons au loquet; et tous, hommes, femmes et enfants, s’en allaient sans préoccupations. Le prêtre les accompagnait toutes les fois qu’il était possible. Le camp était une paroisse ambulante. Prière en commun soir et matin, messe très matinale à laquelle assistait tout le monde, et le camp se mettait en marche au point du jour; mais vers dix heures avait lieu la halte. Aussitôt les charrettes dételées, le missionnaire
réunissait tous les enfants et leur faisait la classe : lecture, écriture, un peu de calcul et le catéchisme, et puis de belles et vraiment utiles leçons de choses sous forme d’intéressantes histoires. Arrivait midi et le dîner et, après une courte récréation, la classe recommençait pour finir au départ de la seconde attelée qui ne s’arrêtait qu’à la nuit. On allait, ainsi, des jours et des jours.
Au départ, le camp avait élu un chef et lui avait donné des conseillers: c’était le conseil exécutif de cette petite république ambulante. Toute réclamation devait se faire devant le chef; toute contestation, toute discussion finissait par sa décision et c’était sans appel. Le bon ordre, la direction de la caravane, l’ordre de marche, les arrêts pour la halte du jour et pour le campement du soir, le chef dirigeait tout.
Les buffalos sont en vue. Halte! Le camp se forme, les coureurs (chevaux qui ne servent que pour courir le buffalo), sont saisis et bridés: une simple corde passée dans la bouche. Les fusils sont chargés, les chasseurs sautent à cheval au commandement du chef, et accompagnés du missionnaire tous s’avancent au pas, au pas, pas un mot ! On avance tranquillement, tranquillement, on approche des buffalos. Tout à coup, ceux-ci lèvent la tête, hument l’air, semblent pris d’inquiétude; halte! Tout le monde saute à terre, les chevaux sont tenus à la bride et, à mi-voix, ensemble, les chasseurs récitent: « Notre Père, qui êtes aux Cieux » . . . . Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ! Tous sautent à cheval de nouveau, j’allais dire en selle, mais le coureur de buf-
falos ne porte pas de selle. Ne vous étonnez pas, lecteurs, de ce bel acte de religion, à ce moment, vous allez le voir: la chasse aux buffalos n’est pas un jeu d’enfants, il faut de la souplesse, de l’adresse, une parfaite habitude du cheval, et du courage.
Donc le signe de Croix a terminé la prière et les chasseurs sont à cheval, le fusil en main, la corne à poudre suspendue en sautoir et débouchée, chacun s’est mis des balles dans la bouche. Tout cela n’a pris qu’un instant, tout est prêt, le chef l’a vu et il donne un ordre. Tous partent ventre à terre. Les chevaux qui aiment ce jeu terrible donnent toiit l’effort dont ils sont capables et ils gagnent de vitesse les buffalos qui fuient de toutes leurs forces. Les chevaux gagnent, gagnent ; ils entrent dans la bande au milieu des cornes et des dos noirs: et la fusillade éclate. Le cheval sent que son maître se penche pour tirer et la bonne bête se penche elle aussi pour faire contre-poids; il entend le coup de feu et fait un écart pour éviter une attaque possible du buffle atteint. Et la course continue toujours aussi ardente, le chasseur a saisi par le canon son fusil déchargé, il y précipite la poudre au jugé, y crache une balle et déjà il vise une seconde proie; le cheval a senti et compris la pression des genoux de son maître et s’est dirigé en conséquence; le chasseur charge de nouveau et le cheval court toujours, mais c’est une course folle, il donne tout son effort, il hahane ! il geint presque! encore, encore, et au milieu de cette fusillade dans la fumée de la poudre, on dirait que le chasseur s’enivre et le cheval aussi ! oh ! la bonne bête ! Mais cheval et cavalier sont à bout et les buffles ont gagné de vitesse, les voilà
hors de portée. C’est fini! Les chevaux s’arrêtent blancs d’écume et tremblants, les chasseurs sautent à terre, vibrants eux aussi, tout le système nerveux surexcité par l’ardeur de cette chasse sans pareille et par cette course folle. Les chevaux débarrassés de leur bride s’ébrouent et s’en vont en flânant, femmes et enfants arrivent. Les chasseurs ont reconnu chacun leur gibier et tout le monde se met à la besogne, on écorche, on éventre, on dépèce, et les chaudières pleines de viandes bientôt chantent sur le feu. Triste feu hélas! trop souvent fait avec la fiente de buffalo séchée au soleil et que l’on ménage comme le bon pain. La viande n’est guère cuite, mais on n’y regarde pas de si près. Bombance! la fête se continue tant que les provisions de prairie n’ont pas comblé les charrettes. Mais voilà que le chargement est au complet. Hurrah! en route pour la maison. Et chacun trouve son chez soi tel qu’il l’a laissé. Ces chasses se faisaient deux fois par année, au printemps et à l’automne. On comprend que de culture on n’en fît guère et que l’esprit aventureux et nomade s’entretient au milieu de cette population.
Deux autres occupations, j’allais dire industries, prenaient aussi une partie des hommes de la Rivière Rouge, pendant l’été du moins : voyages à travers la prairie et voyages des barges.
La Compagnie de la Baie d’Hudson et les autres commerçants du pays devaient faire transporter les marchandises ou par voie des rivières et des lacs, ou par voie de terre, jusqu’à l’intérieur du pays. Dans le premier cas on se servait de lourdes et solides embarcations pouvant loger environ cent cin-
quante colis (cent cinquante pièces comme on disait) d’environ cent livres chaque. L’équipage se composait d’un gouvernail et de huit rameurs. Ces barges tiraient relativement peu d’eau; mais les rivières du nord sont semées de rapides et hauts fonds, formant de nombreux obstacles au passage des embarcations. Il fallait alors, suivant la conséquence de l’obstacle, alléger la barque à demi chargée ou la décharger complètement; quelquefois même, la barge devait être traînée par terre jusqu’au dessous de la chute ou des rapides. C’est ce qu’on appelait: un portage. Tous les colis ou pièces devaient être transportés à dos d’homme. Les rameurs recevaient sur le dos deux pièces, environ deux cents livres qu’ils maintenaient au moyen d’une assez longue lanière qui leur passait sur le front et qu’on appelait: un collier. Le gouvernail de chaque barge chargeait ses hommes. Deux cents livres sur le dos, et ces hommes s’en allaient souvent par des chemins de chèvres à travers les rochers, grimpant, dégringolant, courant à la queue leu-leu. Si parfois l’un d’eux n’allait pas assez vite, le suivant tambourinait sur les caisses qu’il portait, cela voulait dire : plus vite ! plus vite ! Et ces portages avaient jusqu’à un mille de long et plus; et il fallait recommencer, souvent plusieurs fois le jour. Chaque homme d’équipage devait porter le même nombre de pièces. Il arrivait assez souvent que les plus forts doublaient la charge pour faire moins de voyages: alors c’était avec quatre cents livres sur le dos que ces gaillards-là couvraient le portage. Ah! c’étaient des hommes, et toujours joyeux et la chanson toujours aux lèvres. Et ces voyages duraient un mois, deux
mois et davantage. Et l’on marchait des étoiles aux étoiles: c’est-à-dire que le guide ne donnait le signal de l’arrêt que lorsqu’il faisait nuit et l’on repartait aux premières lueurs du jour. Vers trois heures du matin: lève! lève! tant pis pour les lambins, cinq minutes après on était paré et ils devaient partir sans avoir eu le temps d’avaler une tasse de thé : embarque !
Et parlez-moi de la cordelle. Voilà un bon petit exercice. La cordelle ? qu’est-ce ? Ah ! vous ne connaissez pas la cordelle? La cordelle était très utile quand il fallait remonter le courant: c’était une fine corde amarrée à la pince, avant de la barge. La moitié de l’équipage restait aux rames, l’autre moitié sautait à terre et, la cordelle saisie à deux mains et passée sur l’épaule, on s’en allait faisant halage le long de la rive. Ah! oui, le long de la rive! parfois, même souvent, dans l’eau aux genoux, à la ceinture. Dans l’été ce n’est rien, mais quand à l’automne on doit casser les premières glaces en marchant une heure, deux heures de cet exercice, les rôles s’intervertissent: les haleurs montent à bord et prennent les rames et les rameurs tout de suite deviennent chevaux de halage. Ah ! la cordelle, parlez-moi de la cordelle ! Je signale cet exercice à nos amateurs de sports.
Et l’on s’en allait de cette sorte du fort Garry à York Factory ou, comme on disait alors, de la Rivière Rouge à la mer. On allait de la Rivière Rouge au Fort Auguste, — Edmonton aujourd’hui — ; de la Rivière Rouge au Portage de la Loche; de là à Athabaska, à la Providence, au Fort Simpson, au Fort Good Hope; d’Athabaska à la Rivière de la Paix jusqu’au pied des montagnes Rocheuses.
Ah ! les hommes de barge ! métis et canadiens de la Rivière Rouge, je vous le dis: c’étaient des hommes.
D’autres faisaient les transports par terre. C’est là que chantait la charrette de la Rivière Rouge! Quarante, cinquante charrettes chargées d’environ mille livres chacune, recouvertes de peaux écrues qui doivent les mettre à l’abri de la pluie, attelées de bœufs le plus souvent, s’en allaient formant un long serpent à travers la prairie, grimpant les côtes de sable, franchissant les ruisseaux et les rivières, déboulant les coulées. Mais les rivières à franchir à gué, ce n’était pas toujours un jeu. Parfois le courant était violent, de grosses roches parsemaient le fond; il fallait que les hommes se mettent à l’eau pour soutenir les charrettes et guider les bœufs. Dans ces cas-là, c’étaient des appels joyeux, des chants, des rires! On pouvait rire, c’était le plaisir; de jurements, de blasphèmes, jamais!
Mais il y avait des rivières qui n’étaient pas guéables, alors, l’opération se compliquait. Le campement s’établissait sur la rive. Un bon nageur franchissait la rivière et au moyen d’une longue cordelle établissait un moyen de va-et-vient d’un bout à l’autre. Des charrettes démontées donnaient leurs roues, qui, attachées jantes contre essieux par les rais serrés au moyen de lanières mouillées, étaient enveloppées de peaux écrues que l’on avait fait tremper préalablement. On cousait les peaux sans trop de façon et cela donnait un excellent radeau sur lequel s’entassait le chargement des charrettes qui ainsi étaient transportées de l’autre bord. Cela prenait un peu de
temps, mais qu’importe; bœufs et chevaux pendant ce temps se reposaient et se viandaient. Quand il n’y avait pas de bons nageurs dans la caravane, on forçait un cheval à traverser et un homme suivait, le tenant par la queue. C’était de la même manière que toutes les charrettes et leurs charges ayant passé, bœufs et chevaux forcés de se jeter à l’eau et de nager jusqu’à l’autre rive, la cordelle détachée, les hommes traversaient à leur tour remorqués qui à la queue d’un bœuf, qui à la queue d’un cheval.
Je vous demande un peu si on a besoin de ponts sur les rivières.
On s’en allait ainsi à Saint-Paul ; on s’en allait à la montée « Carlton, » au Fort Pitt, à Edmonton. C’était tout l’été qui se passait dans ces voyages. On levait le camp au petit jour, mais on faisait halte vers les dix heures, lorsque la grande chaleur arrivait. Les bœufs et les chevaux mangeaient et dormaient, et leurs maîtres aussi. Vers les trois heures, quand la chaleur avait diminué, on repartait et on marchait jusqu’à la nuit, quelquefois même avant dans la nuit; car il fallait trouver une place de campement avec de l’eau et du bois. Quelquefois c’était introuvable, alors on transportait de l’eau et du bois pour une journée, pour deux jours, quelquefois trois. C’était la misère. Heureux encore si les pauvres bêtes trouvaient à s’accommoder d’un peu d’eau saumâtre au fond d’un marécage.
Le soir, autour du feu de campement, c’étaient des récits de voyage dans cette langue pittoresque et imagée des coureurs de prairies. Je vous avoue que pour
ma part, je raffolais de ces histoires plus ou moins brodées, plus ou moins naïves qui feraient les délices de l’auteur de la Sarcelle Bleue, toujours'd’un parfum de jeunesse et de la superbe poésie naturelle de la prairie. Pendant soixante-cinq jours, à mon arrivée au pays, j’ai vécu de cette vie dans un premier voyage; pendant soixante-cinq jours j’ai jouï de cette vie avec volupté.
Et après ces courses, c’étaient les joies du retour, les longues causeries au coin du feu, l’hiver, les plantureux festins que donnait la princière hospitalité commune aux premiers habitants de la Rivière Rouge. Le quartier de buffalo rentré tout gelé dont on détachait avec la plane de véritables copeaux comme d’une pièce de bois; mais ces copeaux de viande mis dans la poêle et exposés au feu, non pas sur le feu mais devant le feu, se mettaient à rissoler et demi rôtis et chauds faisaient un mets royal, d’une succulence à nulle autre pareille. L’hospitalité chez les habitants de la Rivière Rouge était largement ouverte à tous allants et venants; c’était la charité, mais la charité qui se faisait grande dame au besoin. Aussi Mgr Taché se donnait un malin plaisir de grand seigneur, d’amener dîner chez des métis de grands personnages venus d’Europe qui eux n’en revenaient pas de voir pareilles gens et pareilles réceptions. Un jour, un grand seigneur d’Angleterre, gouverneur général du Canada, disait qu’il avait trouvé sur les bords du Saint-Laurent un peuple de gentilshommes ; s’il était venu sur les bords de la Rivière Rouge au temps primitif, il eût trouvé un peuple de grands seigneurs.
Le gouvernement tout paternel d’Assiniboya veil-
lait au bien-être de cette si intéressante et si heureuse population; pourvoyait au fonctionnement des écoles qui étaient absolument confessionnelles, catholiques ou protestantes suivant la religion des enfants qui les fréquentaient. Et dire qu’on a trouvé des hommes d’état et ensuite des juges qui ont joué avec l’expression « Practice, » au sujet des écoles après dix-huit cent quatre vingt-dix. Oui, mais ceuxlà sont des chenapans, ou des traîtres. On ne peut même pas leur faire la grâce de les appeler des imbéciles.
Le conseil d’Assiniboya veillait à l’administration de la justice et à tous les services publics. Pour cela, il percevait un droit douanier de quatre pour cent sur les marchandises qui entraient dans la colonie.
C’était certes la colonie heureuse, la plus heureuse, j’ose le dire, de toutes celles qui se trouvaient à l’ombre du drapeau britannique.
Ce temps est fini. Les événements de dix-huit cent soixante-neuf, dix-huit cent soixante-dix, vont arriver et amener un bouleversement général. A la Rivière Rouge, moralement, civilement, socialement, tout va changer; la colonie va entrer dans le progrès et ses misères.