‹ Pages détachées, notes de voyageChapitre 16 sur 33 · TAHITI · texte numérisé non relu

TAHITI

tout un monde étrange passe devant notre souvenir à la suite des Cook, des Bougainville, des Dumont d’'Urville et des Lapérouse.

Une nuée de pirogues légères à balancier nous environne, chargées de bananes, d’oranges, de cocos, de papayes, de mangues, de pommes roses, de tous ces fruits des tropiques si différents des nôtres; et de la terre et des bois voisins, des fruits des pirogues et de la salure de la mer monte dans la fraîcheur du matin un parfum fort et exotique.

Mais voilà que dans une baleinière accoste un lieutenant de vaisseau, aide de camp du gouverneur, et que le résumé de sa conversation avec le commandant est celui-ci : « N'’éteignez pas les feux et partez ce soir. Pas loin, à Huaheine et à Bora-Bora, deux des Iles Sous le Vent; allez porter les invitations officielles pour la fête du 14 juillet, et revenez-nous le

12 au soir chargé de passagers. »

Et ce fut à bord un fo/le général; ce qui

n'’empêcha pas qu'en ce moment nous sommes

en mer pour Huaheine. C’est une traversée d'une nuit, mais quelle nuit! Oncques ne vis roulis plus effroyable.

La gueule de nos canons dans l’eau, le pont balayé par des paquets de mer; je m’accroche avec désespoir à la table où j'écris jusqu’a moment où une trombe d’eau passe par la claire-voie ouverte du carré, s’abat sur ma table, et fait sous mes pieds un flot que le roulis promène d’une cloison à l’autre.

Il ne faut pas songer à dormir, le mieux est d'aller sur la passerelle joindre mes lamenta-

. FRS © RE : a. ENRE PER BUTS tions à celies:ae Ce cher Li... Qui est ae Quart. 1 1

du

NI TT Ne no

Le

H L ARTE + les FE BA set Da e NA SEE ENS uaneline et les lies ous lie Vent Iont ax ec Tahiti partie d'un même sroupe géographique ic CL pPait GUCAU ere SIOUpE 2 CO2IdAp que L Lip Te HAL Ets AA VERS SE RRREUQN AE OR EL PIESENLENLT da peu Pres la INCIE CONHLUTAtion et le même aspect.

Nous contournons l’île et nous arrivons en

» 1 117 » Tr ! . d P * lace du mouillage d’'Effari-Roa. L’anneau de

corail se rompt à cet endroit pour laisser pas sage aux plus gros navires.

Nous sommes au milieu de récifs sur lesquels les vagues du large viennent déferler en volutes régulières se succédant indéfiniment. Elles s’avancent, paraissant s'élever à mesure qu’elles approchent des brisants ; leur crête se frange d’une écume argentée, et tandis que du côté du large elles se gonflent et s’arrondissent, du côté de la terre elles se creusent, et l’eau est si limpide qu’elles sont d’un vert clair presque transparent. Tout à coup l'énorme masse d'eau dont la base vient se heurter au récif s’abat en s’enroulant pour ainsi dire sur elle-même dans un bouillonnement tumultueux, et un fracas continu monte comme un roulement de tonnerre.

Puis nous voilà dans les eaux tranquilles de la baie. Le spectacle est digne d’admiration. Notre arrivée a causé une grande animation, et de nombreuses pirogues circulent de tous côtés.

Ce sont des pirogues à trois ou quatre

hommes, faites d’une seule pièce dans un tronc de tamanou et munies d'un balancier en bois

lé

éger qui en assure la stabilité.

Dans le fond du paysage, de hautes montagnes se dressent abruptes, puis descendant peu à peu en pentes plus douces, se creusent en belles vallées verdoyantes et se couvrent de cette magnifique végétation des tropiques. Sur le bord de la mer c’est un fouillis de cocotiers élancés, de bananiers aux larges feuilles, d'orangers, de pandanus, de baraos, et au milieu, à demi perdues dans la verdure, ou baignant leurs pieds dans les eaux paisibles de la mer, de jolies cases en bois ou en bambou.

Sur le rivage s’agite une foule bigarrée, rouge, blanche, rose; et le tout forme un tableau étrange, plein d'un mélange d'originahté et de grandiose, de sublime et de grâce, d’un exotisme charmant, un décor féerique d'opéra où tout semble disposé pour le plaisir des yeux.

Pendant que nous nous promenons enfin sur

la terre ferme avec une jouissance facile à com-

prendre chez des gens que la mer ballotte depuis plus de cinquante jours, notre commandant est allé transmettre l'invitation du gouverneur à la reine de Huaheine et à ses sujets.

L'affaire est d'importance; aussi, prise au dépourvu, celle-ci demande à consulter son conseil.

Et tandis que le conseil délibère, nous allons par les routes et les sentiers ombragés le long desquels sont les cases proprettes des indigènes; nous foulons sur la plage les fins débris de coraux que de petites vagues pressées viennent en bruissant lécher doucement; nous longeons de jolis ruisseaux frais et limpides à l'ombre des citronniers et des orangers qui embaument.

Les gens sur notre chemin nous saluent d’un « ia ora na » amical: les enfants nous suivent de loin, et aux portes apparaissent des visages curieux de femmes brunes aux longs cheveux noirs et aux grandes robes claires.

Comme de grands enfants, nous allons

bruyants et gais, un peu grisés par le plaisir

s'amuse

ms mn —

era horaire anse dieu “em. re

; = dns 2 RE CE ho ge na Dm gone Une ve —— D SE ne en nd ” “ .

dm = RE n ———— -

tant attendu de fouler enfin autre chose qu'un pont de navire, par l’enchantement de cette nature si merveilleusement et si gracieusement belle, et par les parfums de la brise fraîche qui fait frissonner au-dessus de nos têtes les cimes des cocotiers.

Et le conseil délibérait toujours.

La case royale où il se tenait réuni et audessus de laquelle flotte le pavillon de l’île est tout sur le bord de la mer, à l'embouchure d’un joli ruisseau. Elle est en bois, peinte en blanc, à un étage et entourée d’une large véranda.

À quatre heures, quand notre promenade nous ramène de ce côté, la délibération est terminée : on accepte, mais on nous prie de ne prendre les passagers qu'à notre retour de Bora-Bora ; il y a des préparatifs à faire.

Les chefs, membres du conseil, sortent de la case : quelques vieillards à barbe rare et blanche, au teint basané, appuyés sur de longs

bâtons ; un indigène, entre deux âges, marche

fièrement; il a arboré un superbe tuyau de

poêle, enfourché un pantalon à bandes d’or qu’il a attaché aux chevilles avec un lien de cocotier, et une vaste redingote aux gros boutons de cuivre fait flotter derrière lui des pans fantastiques. Il est parfaitement grotesque, surtout à côté du superbe gaillard qui est près de lui, jambes nues, torse nu, un simple pareo bleu autour des reins.

Comme nous passons devant la case royale, l'interprète qui nous a rejoints nous offre de nous présenter à la reine, et nous gravissOns les marches de l’escalier de la véranda en mettant en fuite une nuée de jeunes femmes tranquillement assises et fumant leurs longues cigarettes.

Elles s’envolent en riant aux éclats, et de l'appartement où l’on nous introduit nous les apercevons qui nous examinent curieusement par les fenêtres.

La réception est pleine de dignité.

Dans une grande salle un peu sombre et nue, n'ayant pour meubles qu’une table, quelques

chaises et des nattes, trois personnages sont

assis à gauche, tandis qu’une douzaine sont accroupis par terre à droite; au milieu, une femme d’un certain âge, la reine.

Graves et corrects, quoique très crottés par notre promenade le long des ruisseaux, nous saluons respectueusement.

Tout le monde se lève.

La reine est une femme d'une cinquantaine d'années, au visage régulier, ne manquant pas d’une certaine dignité ; ses cheveux gris pendent en deux nattes sur ses épaules; elle est vêtue d'une longue robe flottante.

À sa droite est son fils, jeune homme d’environ trente ans, mélange de sang anglais et de sang maori.

Nous échangeons quelques paroles banales

de présentation et nous nous retirons.

Le lendemain matin nous partions pour Bora-Bora.

[c1, la ceinture de corail qui entoure l’île, au lieu d’être nue, à fleur d'eau et balayée par

les vagues, se trouve plus élevée et forme une

longue bande sablonneuse couverte de cocotiers; nous franchissons la passe et nous sommes dans une baie profonde que domine à gauche une immense muraille de rocher taillé à pic et fantastiquement découpé.

C'est dimanche, et du bord nous voyons de tous côtés des hommes et des femmes aux costumes clairs, qui se dirigent lentement vers une construction en corail blanc que l’on devine être le temple protestant.

Une sorte de longue avenue suit le bord de l'eau, ombragée par de grands cocotiers, des bananiers, des manguiers et des maiorés (arbre à pain); de jolies cases se cachent de chaque côté dans la verdure, et devant nous, sur le sol, fuient effarouchés des centaines de tourlourous (crabes de terre) qui rentrent précipitamment dans les innombrables trous qui font de la route un véritable écumoir. |

Nous voici devant la case de la jeune reine de Bora-Bora, nous entrons et nous nous trou-

vons en présence d'une enfant d’une douzaine

d'années, habillée de soie jaune, qui nous gra-

tifie en riant d’une vigoureuse poignée de main et qui, vivement intéressée par notre présence, se met à genoux sur sa chaise, les coudes sur la table, et nous regarde fixement en se fourrant alternativement les doigts de chaque main dans le nez.

À quatre heures, nos invités arrivent à bord ; nous passons par Huaheïne prendre nos autres passagers, et en route pour Papeete.

L’envahissement est complet; nous avons trois cents à trois cent cinquante personnes sur le pont; mais tout se passe sans cris, sans bousculades, ni récriminations ; tout le monde paraît heureux et gal.

Le temps est magnifique heureusement, et ce n’est que l'affaire d’une nuit.

La reine de Huaheine nous a confié son fils, le seul de tous nos hôtes qui soit vêtu à l’européenne, ce qui a l’air de le gèner un peu.

Aussi, dès que le soir arrive, 1l se débarrasse de son paletot, enlève avec satisfaction ses souliers et, à la mode canaque, tire sa chemise

par-dessus son pantalon.

La nuit est calme, la mer sans une vague; toutes nos passagères ont été placées à l’arrière du bâtiment, où, dans l’obscurité, leurs vêtements blancs ou roses jettent une note claire ; les longs cheveux noirs flottants exhalent une forte odeur de muguet; le feu d’une longue cigarette canaque éclaire par instants d’une lueur fugitive un jeune visage aux grands yeux noirs et aux lèvres souriantes ; et le murmure des conversations monte entrecoupé de frais éclats de rire.

Et voilà que, dans le silence de la nuit, s'élève, chantée par plus de cent voix d'hommes et de femmes, une mélopée étrange, grave et douce, un de ces « himenés » tahitiens d’un charme si pénétrant et si bizarre qui vous

berce délicieusement.

Papeete n’est qu’un grand fouillis de verdure, et ses rues, de larges avenues bien ombragées. Les environs en sont ravissants, et il

doit y avoir au monde peu de promenades qui vaillent celle de l'Est, du côté du tombeau de la reine Pomaré, ou celle de l'Ouest, du côté de Faa.

Le tombeau de la reine est un grand monument très simple en corail blanc; il se trouve dans un site admirable, sur un petit cap verdoyant et couvert de beaux arbres, tout sur le bord de la mer, dont les eaux paisibles viennent mourir doucement à quelques mètres, tandis que, du côté de la terre, par une échappée de vue, apparaissent dans le lointain les hautes cimes découpées du Diadème.

Du côté de Faa, la route, très accidentée, suit le rivage, soit qu’elle domine la mer d'assez haut, soit que les vagues lèchent le corail à vos pieds.

La côte se déroule avec mille détours capricieux qui font varier le paysage à chaque pas. Quand la route s'élève, on aperçoit au loin l'ile de Moorea, avec son chaos de montagnes dont les contours un peu indécis se perdent en

ce moment dans de légères vapeurs roses ou

violettes ; la mer étincelle sous les rayons du

soleil, et de chaque côté de la route c'est un

sous-bois charmant où les larges feuilles d’un

vert sombre et luisant de l'arbre à pain se

mêlent au feuillage clair des bananiers, tandis

doucément sous la brise.

Sur la gauche, des collines s’étagent ou une

vallée se creuse et s'enfonce dans la montagne

me

qui dresse tout là-bas son énorme masse, que

l’on voit de partout, et dont la tête touche les

ns

que les hauts parasols des cocotiers frissonnent | :

nuages.

Sous les grands bois pleins d'ombre, au |

milieu des orangers et des citronniers, sont

SL

ER 2e me a IS AE LOUE SN € NES SEEN Men RE SO

éparses les maisons canaques en bambous.

Çà et là, le bleu ou le rouge éclatant d’un

vêtement de femme jette une note crue; des

hommes au torse nu et le pareo bleu à fleurs

blanches noué autour des reins se livrent non-

ge mms

D SEE Qt nn nn SAN AE D EN me de ES En Den à ©

chalamment à quelques travaux domestiques,

ever

des vieillards rêvent au seuil des portes, des

marmots nus et bruyants se roulent dans le

sable au milieu des poules et des cochons.

ae ee AR

em

Par moments, à travers la feuillée, un coin de mer apparaît tout éclatant de lumière ou parsemé de petites îles couvertes de cocotiers pressés les uns contre les autres.

Quand, vers six heures du soir, nous rentrons de notre promenade, le crépuscule est venu, le soleil se couche derrière Moorea, qui paraît tout embrasée; sous les bois, de grandes flèches de lumière traînent encore entre les arbres, allongeant démesurément les ombres, et peu à peu tout s'éteint; les Canaques, accroupis devant les maisons, font cuire le maioré ou le poisson pour le repas du soir; des feux s’allument et brillent çà et là, et de minces panaches de fumée montent tout droit entre les arbres; les lointains s’obscurcissent et se noient peu à peu; sous les cocotiers, une pénombre descend, une teinte plus grave a envahi tout le paysage, un grand silence est tombé.

Rapide et presque complète, la nuit est venue, et tout d’un coup un grand souffle passe

sur les bois; de la terre et des plantes chauf-

fées par le soleil s’exhalent, dans la fraîcheur du soir, de pénétrants parfums, et les mille bruits mystérieux de la nuit s'élèvent.

Qui les peindra jamais, ces belles nuits de Tahiti, quand le ciel resplendit de millions d'étoiles, quand la brise embaumée par les tiarés et les citronniers passe en frémissant dans les feuilles, quand la grande voix monotone de la mer vous berce et vous endort, quand on sent passer dans la nuit comme un souffle mystérieux d'amour? Alors la pensée s'égare et se perd; c’est comme une angoisse indicible, mais délicieuse, qui vous étreint et dont on sort à regret, comme d’un rêve.

Et le jour, quand le soleil jette sur tout son éclatante lumière et sa chaleur vivifiante, il n’est rien de plus beau et de plus grandiose que ces paysages qui s’étalent sous vos yeux, enserrés par la mer bleue et par ce diadème de montagnes aux pics fantastiques ou aux flancs verdoyants.

Et que de sous-bois charmants, de cours

d’eau délicieux, de jolies cascades, de ruisseaux

frais et limpides chantant sur les cailloux! quel fouillis de lianes, de fougères arborescentes, de plantes et d'arbres de toutes sortes! quelle exubérance de vie et que de tableaux ravissants !

Si avare ailleurs, la nature a été ici singulièrement prodigue de ses dons : le climat est doux et chaud, le pays merveilleusement beau ; l'indigène y trouve sans fatigue, presque sans travail, ce qui est nécessaire à sa vie; ina qu'à tendre la main pour y cueillir les fruits qui le nourrissent : fei, ignames, bananes, maiores, papayes, oranges, fruits de toutes espèces; la pêche, toujours fructueuse, n'y

présente ni peine ni danger.

Aussi aucun peuple n'est-il plus paresseux, plus insouciant. Aucun n’a moins de besoins et moins de désirs, de même qu'aucun n’a une philosophie plus doucement fataliste et une bonne humeur plus inépuisable que le Tahitien.

La vie de l'esprit y est bien réduite, mais

c'est le triomphe de la vie contemplative, en

LESTILESLSOUS LE. ‘VENT. 123

même temps que la vie des sens y est intense et affinée comme cela doit arriver dans un pays où tout paraît fait pour la satisfaire.

Le Tahitien appartient à cette forte race maorie qui peuple toute la Polynésie : les hommes sont vigoureux, intelligents, généralement de haute stature, au visage fier et non dénué d’une mâle beauté; les femmes aussi sont généralement fort belles, surtout dans la race croisée, où l’on trouve fréquemment des types d'une grâce et d’une perfection de lignes vraiment rares.

Gai et rieur, ne connaissant rien ou presque rien des âpres luttes pour la vie de nos vieilles civilisations, le peuple de Tahiti est peut-être unique au monde : les fleurs, les danses, les chants et le vin d’oranges sont les grandes passions et presque l'unique souci des Tahitiens et des Tahitiennes.

La liberté des mœurs est incroyable et s'étale bravement, sans hypocrisie; mais ils y mêlent une insouciance si naturelle, il y a chez les

femmes une espèce de poésie native et de

grâce naïve si réelles, que ce qui serait ailleurs une licence intolérable paraît ici le résultat d’une nature libre, dégagée de préjugés et de conventions : ce n’est pas le nu qui fait l’impudeur, on l’a dit, c'est la feuille de vigne.

Et on emporte de Tahiti une impression profonde qui ne doit s’effacer jamais.

Il y a assurément, de par le monde, beaucoup de pays aussi beaux et aussi agréables, mais bien peu réunissent à la fois tous les charmes de celui-ci.

Peu à peu, on se laisse pénétrer par l’enchantement de cette île perdue au milieu du Pacifique; c'est comme un engourdissement de l'esprit au profit des sens qui s’affinent, vibrant comme une corde fortement tendue, à la moindre impression. Cette nature admirable vous enveloppe, vous envahit, vous assimile à elle pour ainsi dire, vous élève jusqu’à elle et vous fait comprendre et admirer ses éternels

et sublimes poèmes.

. Tandis qu’étendue dans son hamac, elle se balançait, frappant en cadence le sol de son pied nu, agitant un éventail d’une main, un bras replié sous sa tête et ne me montrant que son fin profil de jolie femme, je l’interrogeais, comme cela m’arrivait souvent, sur les vieilles histoires du passé que, dans son enfance, lui racontait sa grand'mère, la vieille reine de Moorea; et, comme son regard était tourné vers deux étoiles qui, au ciel, brillaient l’une à côté de l’autre d’un vif éclat, elle me dit, en me les désignant du doigt, un mot tahitien que j'ai oublié :

— Il y a bien longtemps, vivaient dans une pauvre case de Papeete deux vieillards et leurs petits-enfants, le frère et la sœur.

Les vieux étaient d'humeur morose et acariâtre, la case était triste, les enfants négligés, peu aimés et maltraités souvent.

Aussi, peu à peu, leur petite figure s’amai-

grit ; 1ls ne jouaient plus avec les camarades de leur âge, mais ils s’en allaient tous les deux par les sentiers solitaires, se tenant par la main, roulant dans leurs têtes des pensées bien graves qui faisaient leurs yeux tout gros de larmes.

Or, un jour qu'ils avaient été plus maltraités que d'habitude, pendant que les vieillards prenaient leur repas du soir, ils restèrent tout seuls dans un coin, et on ne les appela pas pour manger.

Mais, tout à coup, voilà que les deux vieux se retournèrent tout pâles : les enfants avaient disparu; seulement, deux formes blanches s’éloignaient dans la nuit. Alors ils coururent malgré leurs jambes tremblantes, et ils appelaient leurs enfants avec des larmes, car le remords était entré dans leur cœur.

[ls coururent ainsi longtemps ; ils arrivèrent au sommet d’une montagne; mais là non plus ils ne purent rattraper les deux blancs fantômes qu'ils virent s'envoler vers le ciel; et à

mesure que les deux enfants disparaissaient et

LES ILES SOUS LE VENT. a

s'évanouissaient dans la nuit, au-dessus des deux formes blanches, ces deux étoiles montaient et devenaient brillantes comme maintenant.

Et elle me répéta le mot tahitien que J'ai oublié.

— En ce temps-là, Tahiti était aux Tahitiens; on avait déjà bien vu apparaître ces hommes au pâle visage qui ont aujourd’hui tout envahi et devant qui la vieille race maorie recule et disparaît peu à peu, mais l'indépendance de Tahiti et de Moorea n'était pas encore menacée, et les Tahitiens vivaient sous la terrible domination de leurs rois.

Alors un peuple nombreux se pressait dans les baies et jusque dans le fond des vallées ; au milieu même des monts, des tribus turbulentes et redoutées avaient établi leurs repaires, d'où elles sortaient souvent pour attaquer leurs ennemis des bords de la mer.

Il y avait là, sur les rivages, de grands villages aux maisons pressées les unes contre

les autres et dans les rues desquelles Circu-

laient, vivant d'une vie bruyante et inquiète, des centaines et des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants.

La population était si dense qu’un ordre du roi ne donnait qu’un maioré pour trois cases.

Tout ce peuple était courbé sous la main de fer d’un roi et des prêtres qu'ils considéraient comme d’une essence supérieure à la leur et dont l’autorité était indiscutée.

Et quand le roi faisait appeler un Indien et lui disait de prendre sa lance, d'aller tuer son voisin, et de le porter au « marae » pour les sacrifices aux dieux, celui-ci, sans mot dire, exécutait l’ordre du roi, qui, sur ce cadavre, par coutume royale, prélevait l'œil droit.

Aussi les Tahitiens vivaient dans l’anxiété, car tous les jours l’un d'eux était ainsi désigné pour le funeste sacrifice, et chacun attendait son tour dans une morne indifférence ou avec une sourde colère impuissante.

Beaucoup, se sentant menacés, s'enfuyaient, couchaient dans la brousse, sur les arbres; la

terreur était partout.

L'envoyé entrait dans la case, demandait si un tel était là, bondissait et l'assommait de son casse-tête ou le perçait de sa lance. Souvent la famille assistait immobile à l’horrible exécution ; parfois l’envoyé était tué, et alors quelquefois le roi acceptait l'échange.

Un jour, un Tahitien appelé par le roi reçut l’ordre de tuer un de ses voisins, qui était en même temps un de ses amis.

Il retourna à la case, sombre et tout rempli de terreur. Sans regarder sa femme ni son jeune fils, il prit son casse-tête et sortit. L’enfant insouciant le suivit, le père se détourna et le chassa durement ; alors le fils se mit à pleurer et, sans obéir, s’attacha aux pas de son père.

Deux ou trois fois le père voulut l’éloigner, mais son fils s’accrochait à lui; alors, égaré, fou de douleur, l’homme leva sa masse et étendit son fils raide mort. Puis il demeura immobile, l'œil sec, debout auprès de ce cadavre chéri. A la fin, il souleva le corps dans ses bras et silencieusement alla le déposer aux

pieds du roi.

ne mt UE

De retour à la case, son regard farouche fuyait le regard anxieux de la femme qui ignorait tout ; mais comme la nuit venait, que l’enfant ne paraissait pas, que le père était toujours là sombre et muet, la mère comprit ; elle alla s’accroupir dans un coin, le menton aux genoux, ses longs cheveux noirs épars l’enveloppant jusqu'aux pieds, et de grands sanglots

par moments la secouaient tout entière.

Au kiosque de la place du Gouvernement jouent de temps en temps soit la musique locale, soit les musiques des navires de guerre qui passent, français, anglais, russes ou américains.

Tout autour de la place s'installent alors une vingtaine de petits marchands dont des lampes à pétrole ou des bougies éclairent les éventaires en plein vent; sur des nattes ou de petites tables se débitent des cocos frais,

des cigarettes tahitiennes : feuilles de tabac

simplement séchées, roulées dans d’étroites feuilles de pandanus ; des couronnes de fleurs, des guirlandes de tiarés (gardénias) odorants, de fleurs artificielles en mince écorce de pias; des verres de bière, des bouteilles de limonade et des sirops glacés.

Entre les marchands et le kiosque circule la foule des Canaques, hommes et femmes, surtout femmes qui pour la circonstance ont fait un brin de toilette, et de nombreux Européens parmi lesquels sont larsement représentés les équipages des navires en rade.

Ce public n’est pas très « select », mais il est original, et comme la musique a sur les nerfs de cette foule de grands enfants tahitiens venus pour s amuser une influence incroyable, le spectacle devient aux premiers accords des cuivres encore plus pittoresque.

Des danses s’ébauchent au pied du kiosque au milleu des exclamations bruyantes et des éclats de rire, et ce sont, à travers la foule bon enfant, des galopades échevelées de groupes

accompagnant la musique de leurs chants.

Tout ce monde en belle humeur s'amuse franchement sans grossièreté, et les bousculades les plus imprévues n'éveillent jamais chez personne que des lazzi ou des explosions de gaieté.

En dehors de la foule, sur un ou deux côtés de la place, les gens plus graves ont fait apporter des nattes et des coussins : officiers ou fonctionnaires et le « Tout-Papeete » féminin, Tahitiennes de race pure ou demi-blanches, la reine Marao et son entourage, et beaucoup d’autres. Et des groupes se forment de femmes aux longues robes claires, aux opulentes chevelures noires flottantes, aux yeux aussi noirs que les cheveux, aux lèvres sensuelles et railleuses.

A demi couchées sur des nattes, agitant leurs éventails, et fumant leurs longues cigarettes canaques, des gardénias piquant d'une note blanche leur chevelure d’ébène, dans une pénombre favorable aux confidences et au flirtage, elles reçoivent les hommages, les com-

pliments et les plaisanteries avec cette grace

Le

nonchalante des femmes des tropiques que relève ici le piquant d’une liberté de langage et de mœurs incroyable et d’une gaieté endiablée d’un fond inépuisable.

Peut-être, et même très sûrement, perdraient-elles presque tout leur charme à être transportées en dehors de leur cadre et de leur milieu, mais il y a encore chez elles pour nous un parfum d’exotisme pénétrant et qui séduit, et le cadre où toutes ces figures s’agitent est d’une beauté si merveilleuse qu’un reflet en va jusqu'à elles et fait peut-être leur plus sûr attrait.

Et au-dessus de toute cette foule passe un parfum un peu grisant fait de muguet, de santal et d'oranger, car les Tahitiens ont la passion des fleurs, et, hommes et femmes, ils ont des fleurs aux cheveux, des fleurs au cou, des fleurs à la main.

La grande mode est d’aller, à la fin de la musique, prendre le thé chez le Chinois; les couples s'organisent; accepter une telle offre est généralement pour la Tahitienne un con-

sentement tacite à une intimité complète, mais

en ce pays du soleil et des orangers l’amour est chose si légère qu'un refus serait trop cruel, et voilà que subitement le quartier chinois est envahi par une foule extraordinairement bigarrée, mais dont les éléments disparates se rencontrent dans cette pensée de laisser fuir les heures gaiement. Et, fait digne de remarque, dans ce coudoiement de gens de

toutes sortes il est rare que des gros mots

s'échangent, que des querelles s'élèvent ou que la gaieté monte à un diapason trop élevé. D'ailleurs, telle échoppe de Chinoïs a sa clientèle habituelle plus ou moins choisie ; et dans le cabaret, au milieu d’un tapage infernal, circule entre les bancs de bois le « Tinito » (Chinois) affairé, au sourire figé sur les lèvres, petit homme jaune aux yeux clignotants relevés vers les tempes, dont les membres grèles et la poitrine étroite flottent dans une courte blouse bleue; un pantalon gris aux plis raides tombant au genou découvre des tibias maigres au bout desquels deux pieds osseux font cla-

quer des babouches jaunes.

Page 1