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points pour qu'aux époques d'inondation du fleuve ou de grande tempête les eaux du Sénégal se mêlent à celles de la mer.
En aval et en amont du pont de Sorr sont les quais de Saint-Louis, où accostent les grands bateaux qui ont pu franchir la barre; à certaines époques de l’année il s’y fait un mouvement important de chargement et de déchargement de marchandises.
À mon arrivée, quelques bricks ou trois-mâts et deux grands steamers y étaient à quai, et dans le milieu du fleuve trois avisos de l’État.
C’est la fin de la saison sèche, à laquelle va succéder la saison des pluies, des tornades, de la chaleur lourde, humide et malsaine.
Nous n'avons encore que la chaleur; mais à mesure que nous avançons dans le fleuve, elle croit sensiblement, et je passe la moitié de mon temps à m'éponger du matin au soir et
trop souvent du soir au matin.
ÿj juillet. — Nous sommes au terme de notre
course, au delà de Podor, devant un barrage
AU SÉNÉGAL. e.
que le peu de profondeur des eaux ne nous permet pas de franchir.
Le fleuve commence à peine à grossir.
Nous mouillons et nous attendons la colonne remorquée en chalands de Kayes jusqu’à nous.
Depuis Saint-Louis, le paysage a peu varié :
des rives plates et basses bordées d’un peu de broussailles et de bois qui paraissent grillés par la chaleur, et au delà de cette étroite bande de végétation entretenue par l'humidité du fleuve, s'étend à perte de vue, avec des ondulations à peine sensibles, une immense plaine au sol crevassé, montrant çà et là de grandes taches d'herbes jaunies et desséchées.
Tous les jours nous avons eu sous les yeux le même horizon, d'immenses plaines et d’immenses déserts qui nous indiquent que nous sommes sur les limites du Sahara; une impression de désolation indicible se dégage de ces grands espaces, qui barrent l’horizon d’une ligne droite implacable et nue, et sous l’ardente chaleur du soleil il monte du sol en feu ces vapeurs bizarres d'air surchauffé, qui trem-
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blotent et miroitent en s’élevant comme un rideau transparent de gaze impalpable.
Le matin, de larges brouillards courent au ras du sol, et d'étranges effets de mirage font voir au loin des lacs fantastiques aux rivages ombreux, paysages fantômes qu'un rayon de soleil dissipe en quelques secondes.
La rive droite, la rive du Sahara, est la rive des Maures; de temps en temps nous longeons un campement dont tous les habitants, hommes, femmes et enfants, viennent bruyamment se ranger sur la berce à notre approche; tous sordides, les enfants nus, les hommes et les femmes drapés dans de grands vêtements jadis bleus, horriblement crasseux ; les femmes voilées jusqu'aux yeux.
Et, quand nous passons, les enfants nous suivent un instant en courant sur la rive, nous criant des injures avec des gestes obscènes.
De ce côté, à certains points d’escale fixés à l'avance par le gouverneur, arrivent les caravanes du Soudan. On voit venir dans un
flot de poussière une longue file de chameaux
chargés de sacs, de bœufs à bosse sur lesquels un ou deux Maures sont à califourchon, guidant cette monture d'un nouveau genre par une corde fixée à un anneau qui perce le nez; et d'immenses troupeaux de moutons et de chèvres suivent avec des ânes et des chevaux.
Tout cela, bêtes et gens, commence par se précipiter dans le fleuve en un tohu-bohu indescriptible, avec un tapage infernal : les ânes partent au galop au milieu des ruades; les hommes crient d'une voix rauque ; les chameaux ailongent leurs grandes jambes, tendent leur tête bête avec des hurlements lugubres ; les moutons se débandent, les cavaliers galopent de tous côtés pour rétablir l’ordre, et un tel flot de poussière et de sable monte qu’on ne voit plus que des gens et des bêtes s’agiter confusément dans un brouillard.
Puis des tentes se dressent, on s'installe pour un mois ou deux.
En face, c'est la rive noire avec sa population sédentaire, ses grands villages nègres aux
cases de paille ou de torchis, à toits pointus,
en pains de sucre plus ou moins droits et plus ou moins défoncés, aux ruelles étroites bordées de murs en terre rouge battue divisant pour chaque famille une sorte de carré avec une case à chaque angle et une case au milieu : la case du milieu au chef de la famille, celles qui l'entourent aux femmes, aux esclaves ou au bétail.
Au moment de la traite, c’est un va-et-vient continuel d’un bord à l’autre : des embarcations ou des pirogues transportent les marchandises et les gens. Les échanges commencent : gomme des caravanes contre la guinée (cotonnade bleue) des traitants.
L'argent a peu ou pas cours; tant de sacs de gomme valent tant de guinées.
Pendant la durée du marché, les traitants hébergent les Maures; et l’on voit aux portes de ceux-là des groupes affamés de gens au visage maïgre, aux yeux creux et aux dents longues qui engouffrent d'énormes plats de couscouss au riz ou au gros mil. Durant des
semaines, ils n’ont vécu que du lait aigre de
leurs bêtes; aussi ressemblent-ils assez à une bande de chiens avides autour d'une écuelle que chacun voudrait pour lui seul.
Quelquefois les choses se passent moins pacifiquement ; des querelles s'élèvent de rive à rive, dans lesquelles, à l’occasion, le marchand maure dévoile l'intraitable pillard qu'il est toujours : par une nuit propice, le troupeau du village noir a passé la rivière et est allé grossir celui du campement ; alors les fusils partent tout seuls, et on se livre de véritables batailles.
Voilà ce que je vois depuis huit jours de chaque côté du Sénégal.
Dans le fleuve même, le spectacle est aussi curieux, sinon plus.
Ce que ses profondeurs abritent de caïmans est innombrable. Il y en a partout; nous les voyons sur la berge, étalés au soleil et se chauffant béatement; toutes les tailles sont représentées, depuis les plus jeunes qui ont cinquante centimètres jusqu'aux plus grands
qui mesurent trois ou quatre mètres. Ils sont
là, endormis, laissant tomber leur mâchoire inférieure à la double rangée de dents et ouvrant leur énorme gueule rouge. Sur certains points où le sable de la rive forme une petite plage, on en voit parfois vingt ou trente immobiles, couchés les uns sur les autres, ou se mouvant lentement comme engourdis par la chaleur. D'autres fois ils se laissent aller inertes à la surface de l’eau, dérivant lentement au courant, ne montrant que leur dos d’un gris verdâtre et rugueux qui semble de loin un tronc d'arbre flottant.
À peine se dérangent-ils quand l’aviso passe à trente mètres d'eux, à moins qu’un coup de feu ou une balle ne vienne troubler leur quiétude et les décider à plonger, après un bond prodigieux, battant le sol de leur formidable queue.
Les noirs sont très friands de la chair du crocodile; j'en fis passer une fois sur notre table, mais très rapidement : son odeur et son goût fortement musqués la rendent imman-
geable, même pour des palais peu délicats.
Il y a quelques jours, de la passerelle du bord, j'en avais tué un fort gros, et, en son honneur, le bateau avait stoppé pour permettre à deux laptots de mettre le youyou à l’eau et d’aller le chercher.
Sous la balle, l’animal n'avait fait d'autre mouvement que d'ouvrir et refermer sa gueule à plusieurs reprises; puis, tué net ou paraissant l'être, il restait immobile; seulement,
comme la berge était fort inclinée, 1l glissait lentement à l’eau sous son propre poids.
Nos noirs arrivèrent à lui au moment où 1l allait disparaître , le lièrent avec une corde et le hissèrent dans le youyou, qu'il remplissait presque entièrement.
Mais voilà que, comme ils revenaient à bord, le crocodile sent se réveiller un souffle de vie, qu'il ouvre démesurément la gueule et promène avec agitation sa queué d’un bordage à l’autre.
Il est facile de comprendre l'émotion bien
légitime qui s'empara de nos deux matelots;
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bondissant de-ci et de-là sur les bancs de l’em-
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barcation, ils tâchaient, dans cet étroit espace, de se mettre à l’abri des coups de queue et de dents, tout en s’escrimant à coups d’aviron sur la tête de l’ennemi.
Celui-ci avait perdu trop de sang pour opposer une résistance bien opiniâtre; 1l fit de nouveau le mort, se laissa ficeler solidement et monter sur le pont. Là, 1l tenta une héroïque et dernière résistance, et, le ventre ouvert, la peau à moitié enlevée, l’horrible bête balayait encore de sa queue, à coups formidables, le plancher du pont.
Sa carapace desséchée reposa longtemps comme un trophée sur la toiture qui recouvrait l'arrière du bateau, jusqu’à ce que, dans une tornade, un coup de vent l’eût jetée à l’eau.
Les caïmans ne sont pas les seuls hôtes du fleuve; nous voyons assez souvent émerger quelque tête d’hippopotame qui, après avoir reniflé bruyamment, plonge aussitôt. Nos balles ont eu jusqu'ici peu de succès sur eux, et ils ne daignent pas nous montrer plus que le bout
de leur nez. En revanche, la nuit, nous les
entendons hennir tout près du bord, se livrer
ce
à de lourdes © galopades sur la berge et se lancer à l’eau qui part en éclaboussures.
Sur les rives, la gent animale Jette aussi une note vivante dans un paysage désolé et nu : ce sont des tourterelles par centaines, des aigrettes, des oiseaux verts, des oiseaux bleus, des oiseaux rouges aux plus brillantes cou- ]
leurs, des bandes de Cinquante ou soixante
pintades que notre passage trouble et chasse précipitamment dans les fourrés; des perdrix
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hèvres effarés : puis des aigles à col blanc qui nous regardent en penchant la tête de côté, perchés sur les hautes branches des arbres ; et des compagnies de singes nous montrant leurs museaux grimaçants, aussitôt disparus qu'entrevus, ou plus audacieux, nous suivant curieusement le lon ng de la berge pendant plus d’un kilomètre, courant sur la terre nue ou sautant de branche en branche dans des bonds prodigieux avec des cris et des piaulements
presque humains.
Et la nuit, quand le clair de lune découpait nettement sur le ciel la silhouette des arbres, nous voyions de temps en temps des singes, immobiles comme des sentinelles postées au sommet des arbres, lançant dans le silence un
cri guttural, comme un cri d'appel.
5 août. — Il fait une chaleur écrasante de 36, 40, 45° le jour; jamais au-dessous de 30 à 32° la nuit.
Aujourd'hui, la température a été encore plus accablante que d'habitude ; à deux heures, 49°; c'est une atmosphère de feu; par moments, de telles bouffées de chaleur vous soufflent au visage qu’il vous semble.que l’on vous ouvre en pleine figure la gueule d’un four embrasé. J'ai multiplié les douches sous lesquelles on jouit d'une volupté que ceux-là seuls comprendront qui ont subi des températures de ce genre; j'ai absorbé trois ou quatre carafes frappées, car heureusement notre petite machine à glace fonctionne à peu près.
Vers quatre heures, le thermomètre est des-
cendu à 43°, et nous avons mouillé pour passer la nuit un peu en avant de Podor : l'équipage est fatigué; peu de blancs que la fièvre ait épargnés, surtout dans le personnel de la machine.
Nous avons un grand campement maure sur la rive droite; la berge tombe en pente douce dans le fleuve en formant une petite plage, et sur le bord quelque Maure accroupise livre tranquillement à une toilette intime d’un ordre particulier, tandis que c’est un va-et-vient continuel de bêtes et de gens du campement à la rivière.
À cinq heures, dans l'est, à l’horizon de l'immense plaine dénudée qui s'étend à perte de vue, le ciel a pris tout à coup une teinte cuivrée et sombre, éclairée à son centre par une sorte de lueur blafarde et jaune, et, à vue d'œil, la tache grandit et envahit peu à peu toute cette partie de l'horizon. En même temps, il semble s'élever et courir dans la plaine comme un épais nuage de poussière.
C’est la tornade si désirée qui va donner deux
heures de pluie et de fraîcheur.
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Brusquement,avec une rapidité foudroyante, la rafale arrive, soulevant, tordant, déchirant et poussant devant elle des nuées et des tourbillons de sable et de poussière.
Maintenant, la moitié du ciel est envahie par d'énormes nuages qui s’avancent sur nous, se heurtant, se dépassant, s’amoncelant les uns sur les autres dans une course folle et dans un chaos indescriptible, tandis que, sans interruption, des éclairs les sillonnent d’un bout à l’autre et que le tonnerre, d’abord sourd et lointain, commence à rouler sans discontinuer, entremêlé de craquements effroyables.
Dans le campement maure, il y a une débandade générale : les tentes sont bousculées par la rafale, et les bêtes, affolées et aveuglées, courent de toutes parts au milieu des cris et des gesticulations des Maures, dont le vent hérisse les longs cheveux et dont la pluie colle les vêtements au corps.
La tornade est sur nous : la pluie tombe à torrents, les éclairs, Jaillissant de tous côtés,
nous aveuglent, le fracas du tonnerre nous
étourdit; les eaux du fleuve se soulèvent en véritables vagues ; l’aviso, fortement secoué, tire sur ses chaînes, est presque jeté à la berge.
En dix minutes, le thermomètre vient de baisser de 15°, et la sensation de froid est si imprévue et si brusque, que bien qu'il y ait encore 25°, nous nous couvrons de nos manteaux plutôt contre le froid que contre la pluie.
Le spectacle est magnifique et effrayant; puis, avec la même rapidité qu'elle est venue, la tornade passe, la pluie diminue, le vent faiblit ; un coin bleu apparaît dans le ciel et s'étend rapidement; le bruit du tonnerre roule plus lointain et plus sourd; derrière nous, l'ouragan continue sa marche, et, deux heures après ]
s'être voilé, le soleil reparaît, la chaleur est
presque aussi forte et plus humide, et il ne reste comme témoins de la tornade que les eaux encore agitées et jaunies du fleuve, que les ruisseaux qui dévalent du sol raviné par l’avalanche de pluie et que cette odeur nauséabonde et Âcre qui monte de la terre chauffée
mouillée tout à coup par une pluie d'orage.
22 août. — Nous avons repris notre mouillage en face de Saint-Louis, tout près du pont de Sorr. Le bruit du piétinement des bêtes et des passants sur son plancher de bois vient Jusqu'ici et, entre deux pages du livre que je lis, attire malgré moi mon attention.
Il y a sur ce pont un mouvement et un va-et-vient incessants : c’est un Âne lourdement chargé, secouant mélancoliquement ses longues oreilles et que suit un grand pouilleux de nègre armé d’une lance: puis une demidouzaine de blanchisseuses noires avec leurs grandes calebasses pleines de linge sur la tête, et dont le bruyant bavardage et les éclats de rire viennent à moi avec un son te crécelle ; une bande de trente chameaux attachés les uns à la queue des autres, qui avancent avec hésitation sur ce terrain branlant et qu’aiguillonnent à grands cris quelques Maures à demi nus. Puis voilà deux dames en noir, avec des. ombrelles claires, et leur silhouette, vue d'ici, se dessine assez élégante, et des nègres et
encore des nègres en boubous blancs, noirs,
bleus, rouges, trainant et faisant claquer leurs sandales ; un Maure à cheval sur un bœuf; une bande de moutons qui ne veut pas avancer de peur des chameaux, tandis que les chameaux reculent en hurlant, troublés par les moutons qui se sont ramassés en groupe et barrent tout le pont, la tête basse, avec une obstination bête; un spahi qui passe au grand trot de son cheval, avec un bruit de tonnerre sur les planches, etc., etc., et comme cela indéfiniment
toute la journée.
29 août. — Quelle ville insipide et morne que Saint-Louis, suant l'ennui par toutes ses rues surchauffées de soleil !
On s’y sent envahi par une torpeur et une paresse invincibles, faites de la fatigue d’un climat débilitant et anémiant et de l’absence de toute espèce de distraction intellectuelle ou autre.
Quand, vers quatre heures et demie, cinq heures, le soleil commence à baisser, par
hygiène plutôt que dans tout autre but, nous
descendons à terre pour promener, à cinq ou six, notre lassitude.
La mauvaise saison, la saison des fièvres, est venue, et celles-ci commencent, de temps en temps, à faire des vides momentanés dans notre groupe de promeneurs quotidiens.
Que d’existences encore pleines d’avenir il a fauchées, ce meurtrier climat du Sénégal! Je ne sais pas de lecture plus poignante et plus lugubre que celle de tous ces noms gravés sur les tombes du cimetière de Saint-Louis. Tous tombés au milieu de la vie, de vingt-cinq à trente-cinq ou quarante ans, emportés par les accès pernicieux, la dysenterie ou la fièvre jaune, et nombreux sont les noms de toutes jeunes femmes qui, ayant suivi leur mari, sont venues mourir ici, enlevées par la maladie et la nostalgie du beau pays de France.
Au voyageur qui arrive de Dakar, la première chose qui s'offre au regard est une colonne de granit qu’ombrage un petit bois de jeunes palmiers : elle est élevée à la mémoire
des vingt-deux médecins et pharmaciens de la
marine, morts en 1878 pendant une épidémie de fièvre jaune.
La première impression n'est pas très gale, mais on est prévenu.
Notre promenade du soir est toujours la même : le pont de Sorr, la place du Gouvernement, l'allée de Guett’N'Dar et N’'Dar toutt, plantée de palmiers et de cocotiers, et le bord de la mer.
Là, nous avons passé bien des heures à voir la longue houle du large venir se briser en écumant sur les récifs à fleur d'eau, ou se gonfler en hautes volutes frangées de blanc qui déferlent et s’allongent sur la plage jusqu'à nos pieds, tandis qu’à l’horizon le soleil enfonce rapidement son disque rouge dans la mer.
Alors le ciel, d’abord empourpré comme dans un flamboiement d'incendie, s'éteint peu à peu; le détail des choses se noie, ne dessinant plus que leurs fines silhouettes, et l'immense village rangé sur le bord de la mer ne
montre plus qu’une longue ligne sombre pro-
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filant bizarrement sur le ciel ses centaines de toits ronds et pointus.
C'est l'heure où les pirogues rentrent de la pêche ; elles s'arrêtent d’abord à quelques centaines de mètres de la plage, les trois ou quatre noirs qui les montent, debout et nus, la pagaie à la main, prêts à profiter d’une occasion favorable pour franchir la ligne de récifs sur le dos d'une vague énorme.
Quand le flot arrive, à demi courbés, de toute la force de leurs bras musculeux et avec de grands cris sauvages, ils lancent la pirogue à toute vitesse; elle suit la vague, et, sur son dos, au milieu de l’écume et du bouillonnement, elle passe la barre et, lancée comme une flèche, vient piquer dans le sable de la plage.
Au départ, l'opération de la mise à l'eau est plus difficile et plus dangereuse : il faut, au contraire, choisir un moment de calme relatif; maloré tout, la pirogue danse comme une coquille de noix sur la crête des vagues ou dis-
paraît tout entière; c’est un miracle que les
hommes qui la montent puissent se tenir debout; dix fois elle chavire, dix fois elle est relevée, et finalement elle passe toujours.
Sur le sable que baïgnent le flux et le reflux de la mer, des milliers et des milliers de crabes s'agitent et courent en tous sens avec un bruissement étrange, fuyant devant nous en masses serrées, qui vont ensuite s’éparpillant de tous côtés.
Ils font, dans les limites de leurs moyens, la toilette de la plage, car le voisinage de ce village de près de dix mille nègres y accumule tous les jours toutes sortes d’immondices, et alors que le soir on viendrait avec plaisir se laisser bercer par cette voix de la mer toujours la même et jamais monotone, on est chassé par des odeurs infectes, et ce n'est qu'avec mille précautions que, la nuit, on peut y hasarder ses pas.
Aussi les fanatiques des bords de la mer, qui, le jour ou le soir, bravaient tout pour Vamour de ce grand horizon, n’apercevaient
guère sur la plage que des silhouettes de
nègres ou de négresses découvrant sans pudeur des rondeurs couleur de bronze, dans des postures de Vénus Callipyge.
Quand le crépuscule commence à tomber, vers sept heures du soir, nous regagnons les quais, le long desquels se balancent doucement les embarcations qui nous attendent et où nos laptots noirs échangent, pour passer le temps, leurs plaisant teries les plus bruyantes.
À cette heure-là, sur le quai, le spectacle est toujours le même : on voit déboucher de toutes les rues voisines des négresses de tous les âges. C’est une heure et un point de réunion pour les plus jeunes, qui s'y racontent les cancans du jour : on y rit, on s'y poursuit, on querelle, et de petits groupes se forment où l’on échange des confidences.
Jeunes et vieilles, grandes et petites, toutes portent une manière d’urne à forme allongée, évasée à l'ouverture, dont le simple aspect dénote le contenu; elles s'avancent d’abord gravement, la supportant sur la tête et la sou-
tenant du bras, qu’elles arrondissent gracieu-
sement au-dessus de leur tête à la mode antique ; il y a de toutes petites négrillonnes qui portent légèrement et comme en se jouant des urnes légères, tandis que d’autres, sous le fardeau d’urnes trop lourdes, ploient leurs petites jambes chancelantes ; des vieilles horriblement ridées passent en marmottant des mots inintelligibles, pendant que, dans les groupes, les autres bavardent comme des pies, assises sans façon sur lesdites urnes dont le caractère n’est rien moins qu’antique.
Chacune, à son tour, s’est avancée tout au bord du quai, et, dans un mouvement plein de grâce, inclinant doucement le vase mystérieux, telle Rebecca à Éliézer, elle en verse le contenu dans l’eau limpide du fleuve.
O vous qui passez, hâtez-vous et bouchezvous le nez!
Or, nous passions tous les soirs.
zo septembre. — Je suis seul dans le grand carré de la C...; mon compagnon, atteint d'une
grave hépatite contractée ici, est parti en
France ; et le commandant et moi, nous faisons maintenant vis-à-vis.
A l'heure qu’il est, dix heures du soir, nous flons à toute vapeur dans le fleuve. Il fait beau, un peu chaud, et, à la clarté de la lune qui permet de voir les rives s’enfonçant comme deux lignes noires à l'horizon, tandis que le Sénégal déroule sa nappe argentée, nous marchons le plus vite que nous pouvons.
Nous ne voudrions pas qu’on tirât des coups de fusil ou de canon sans nous, si l’on en tire, surtout quand c’est notre diplomatie qui a amené ce résultat.
Une partie des villages du chef du Toro, Ibra-Almamy, allié et protégé de la France, lui refuse obéissance et se range ouvertement du côté de notre implacable ennemi, Abdul- Boubakar, chef du Fouta (1). Le centre de la révolte est au village d'Aéré, où nous étions vers le 18 août, et avons tenu palabre avec les chefs récalcitrants.
(1) Depuis que ces lignes ont été écrites, Abdul a été tué et le Fouta réduit à l’obéissance.
Ceux-ci, au nombre d’une vingtaine, étaient venus au rendez-vous accompagnés de trois ou quatre cents hommes armés, la plupart à cheval, et d’une façon hautaine nous avaient déclaré qu’ils refusaient de marcher avec leur roi contre Abdul, parce que, celui-ci étant musulman comme eux, ils n'avaient pas à obéir aux ordres du gouverneur et de son protégé Ibra.
La rébellion est ouverte, et force est à nous de prendre en main la cause de l’Almamy, qui est la nôtre.
Voilà pourquoi, avant-hier, à cinq heures du soir, la C... et trois autres avisos partaient pour Aéré avec trois cents hommes de troupes pour aller raser ce village et deux ou trois
autres.
Mais, à six heures et demie, stop! avarie dans la machine : vingt-quatre heures de réparation; nous passons à un autre aviso les cinq officiers et les cent vingt-cinq hommes que nous portons, et nous restons piteusement à
deux pas de Saint-Louis.
C) [de]
Hier, à neuf heures du soir, la machine est réparée : partons vite et tâchons de rejoindre les autres; pluie, orage, vent, tout s’en mêle : c'est une tornade superbe ; nous marchons trois heures, mais on n’y voit rien : c'est miracle que nous ne soyons pas allés dix fois à la berge; les éclairs nous aveuglent, et, dans l'intervalle, il fait un noir épouvantable. Nous mouillons et nous ne sommes repartis que ce matin, et, en ce moment, la machine souffle, souffle et se hâte pour tâcher d'arriver. Mais voilà qu’'attirés par la lumière de ma lampe, les moustiques dansent autour de moi une sarabande effrénée avec leur agaçant bourdonnement. Je suis dévoré; bonsoir, je me réfugie
dans ma moustiquaire.
16 septembre. — Je n’y dormis pas longtemps ; ces horribles bêtes ont trouvé, pour m'y rejoindre, quelque ouverture laissée par mégarde, et, harcelé par leurs piqüres, après une demi-heure de lutte, vers minuit, je me
lève et je monte sur le pont.
AU SENEGAL.