ILES MA
Quelques jeunes gens et quelques hommes se
livraient là à un jeu dangereux : ils s’avan-
caient avec mille difficultés sur le milieu du
récif, au point même où l'immense volute s'abattait, et ils se laissaient porter par ‘€ flot avec une vitesse vertigineuse jusque sur les galets, à moitié disparus dans le tourbillon, étendus raides, immobiles, les bras tendus et les mains jointes; au moment où ils allaient être roulés sur la plage, ils se redressaient d'un violent coup de reins et recommençalent.
Une petite rivière qui descend de la vallée vient se perdre dans la mer par un lit étroit qu'on lui a fait au milieu des cailloux de la plage ; deux femmes accroupies, le pareo serré à la taille, les cheveux épars et ruisselants d'eau, ferment la sortie avec deux filets 1 de feuilles de cocotier entrelacées.
En amont, le ruisseau s’élargit en une vaste mare où barbotent quatre ou cinq femmes et quelques marmots. Les femmes vont battant l’eau d’un faisceau de branchages; les enfants
s’agitent, plongent, cherchent au fond une poi-
gnée de sable qu’ils jettent à grands cris devant eux, en rejetant d’un brusque mouvement de tête leurs cheveux mouillés qui se collent au visage ; une vieille aux longs cheveux gris, vêtue des lambeaux d’une robe jadis bleue, s'acquitte de sa besogne consciencieusement, sans un regard de notre côté, tandis qu'une jeune fille rit aux éclats en essayant de retenir d'une main un pareo trempé qu’elle a mis à notre vue et qui s’obstine à glisser, découvrant ses hanches.
Dans le village, dont les cases sont éparses à l’entrée de la vallée, il y a peu de monde; les habitants sont partis en grand nombre pour Atuana, où l’on célèbre officiellement le 1‘ janvier ; 1l ne reste guère que les vieillards, les malades, les enfants, quelques femmes et les «irréconciliables », car il n’y a pas bien longtemps que l'on s’est battu à Anaïapa.
On se sent d'ailleurs ici plus près de l'état sauvage qu à Nuka-Hiva et regardé d’un œil quelque peu méfiant.
L'art du tatouage y est porté à ses dernières.
ILES MARQUISES. 1607 limites; ils sont tatoués de la tête aux pieds; les hommes n'ont guère pour tout costume que l’étroite ceinture, le « oumi » en tapa; les femmes, que le pareo serré aux hanches.
Au centre du village est un endroit fort curieux : c'est une espèce de place publique qu'ombragent deux énormes banians; audessous, dans leur ombre, est un cercle de cinq ou six mètres de diamètre de sièges en pierres : de larges pierres plates sont disposées en rond les unes à côté des autres, et d’autres pierres du même genre, placées debout et un peu inclinées, forment dossier.
C'était la première, et ce fut la seule fois que je trouvai aux Marquises les traces d'une vie publique quelconque.
L'origine de cette place publique est évidemment très éloignée; et des scènes bien diverses ont dû s y passer.
C'est là qu'aux heures de danger devaient se réunir les chefs pour discuter; c’est là que les flneurs devaient se rencontrer le soir pour
se raconter avec mille détails les incidents du
ep. an
jour, et c’est là qu'ils se rencontrent encore, car ce peuple est éminemment curieux, prolixe, aimant les menus détails et bavard dans l’intimité autant qu'il est taciturne dans ses rapports avec l'étranger.
C’est là que devaient avoir lieu les sacrifices ; aux branches de ces banians se sont balancés d’étranges fruits.
Avant l'interdiction de l’eau-de-vie de coco, c'est là qu’avaient lieu les saturnales où hommes et femmes s’enivraient et se livraient à des scènes d’une obscénité qu’on ne saurait rapporter.
Ce jour-là, il y avait trois ou quatre hommes étendus sur les sièges de pierre, se passant tranquillement leur courte pipe; sur la route quatre ou cinq femmes et quelques vieillards étaient accroupis; un groupe qui se rendait à Atuana s'était arrêté, les uns assis sur les pierres, les autres sur leurs talons, posture favorite.
Les cheveux ruisselaient d'huile de coco
parfumée; aux deux bouts d’un morceau de
bois pendaïent les provisions : quelques maïorés, un peu de popoï fraîche dans des feuilles de bananier, des cocos pleins d’eaulouce, et enfin les ornements nationaux soigneusement gardés : diadèmes en écaille de tortue, boucles d'oreilles en dents de cachalot, touffes noires de chevelures, barbes de vieillards, ou aigrettes de plumes de phaéton.
Quand ceux du bord qui avaient pu aller à Tahuata revinrent, leur récit me fit regretter de n'avoir pu m'y rendre.
Voici ce qu'ils me racontèrent, et ici je copie presque textuellement ce que l’un d’eux me
donna par écrit :
La fête avait lieu à l'entrée du village et de la vallée d’Atuana; le temps était splendide, et une légère brise de mer venait tempérer l’ardeur du soleil.
Le résident accompagnait la reine de Vaitahu, fille du chef de Nuka-Hiva. Vêtue d’une
robe blanche flottante, cette jeune femme portait l’ancienne coiffure des Marquisiennes, un diadème en morceaux d’'écaille de tortue alternant avec des lames d'ivoire plus ou moins sculpté et surmonté d'une touffe de barbe de vieillard.
A notre arrivée, les hommes étaient groupés par districts et s’exerçaient en chantant leurs airs monotones qu’ils accompagnaient en cadence avec leurs mains et par des balancements du corps.
Les habitants de toute l'ile d'Hiva-Oa se trouvaient réunis à Atuana, à l'exception des malades et des vieillards; une partie de ceux de Fatu-Hiva s'y étaient aussi donné rendezvous. La jeunesse de Tahuata avait accompagné sa jeune reine.
Les gens qui ne faisaient pas partie des « taperiata » ou corps de chant ou de ballet étaient groupés sur les bords du ruisseau, dans les arbres, sur les petites collines, et regardaient la fête qui ne manquait ni d'animation, ni de gaieté.
Les « mutoïs », agents de police indigènes, fiers de leurs habits européens, circulaient dans les groupes et maintenaient l’ordre.
Les hommes d’'Hiva-Oa étaient entièrement nus, à l'exception d’une ceinture en tapa blanche ou rouge se terminant par une longue queue garnie de nœuds.
[ls avaient le corps huilé et peint en jaune, et portaient comme ornement, qui des touffes de plumes noires aux pieds et aux mains, qui des chevelures humaines.
[Ils avaient au cou des colliers de graines rouges ou de dents de cachalot, et étaient tous presque entièrement tatoués.
Ceux de Tahuata étaient vêtus uniformément d’un pareo rouge et d’un tricot de coton bleu. Tous jeunes et sans tatouage.
L'île de Tahuata est la première qui soit entrée en relation avec nous.
On apercevait à l'écart les danseuses d’Atuana et de Tahua, vêtues de tapa blanche, jaune et rouge, de façon à figurer une
courte robe à larges plis raides ; des écharpes
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en tapa se croisaient sur la poitrine, laissant les seins à découvert.
Elles portaient un énorme chignon fait de chevelures humaines et par-dessus une sorte de casque ou de diadème ressemblant à celui de la reine de Vaitahu.
Elles avaient à chaque main une touffe de longues plumes blanches de phaéton, qu’elles agitaient en dansant.
Tout le corps des danseuses était peint en
jaune et leurs joues en rouge.
Beaucoup étaient vraiment jolies, malgré
l’'étrangeté de
leur aspect.
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A tête couverte de
l’ancienne coiffure, une mince
L È L TRES à à Ls F As dl do 14 À couronne en écaille blanche et noire surmontée
A . ? 11 .4 nl 2 p< - 3 sur le côté d’une coquille tatouée, regardaient
ce rassemblement en souriant d’un air vague.
Après que le résident et la reine eurent pris f À place, la fête commença.
On appela le district d'Atuana, et les femmes vinrent se placer sur trois lignes, les hommes en face d’elles, également sur trois lignes.
Accroupi à côté d’un tambour en peau de requin agrémenté d’os et de chevelures hu-
maines. un Marauisien se mit à battre une
mesure rapide, tandis qu'un autre à côté de lui indiquait à haute voix les différentes figures de la danse.
Les femmes commencèrent une série de mouvements très gracieux et exécutés avec le plus grand en semble. Elles agitaient en cadence leurs mains portant des touffes de plumes blanches ou rouges, tout en faisant des pas de droite et de gauche. Elles simulaient une bande d'oiseaux : c’est l'oiseau qui part pour la première fois du nid, tout frémissant et tout craintif, essayant ses ailes, n’osant quitter le bord du nid. Puis il s’en va, les ailes au vent, tout heureux de sa liberté. Il va, il va toujours, jusqu’à ce que la fatigue l’accable, que la pluie
ee ne pa
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le mouille, et il songe à revenir au nid; la fatigue grandit, les ailes battent péniblement, il ne se soutient qu’à peine, et c'est « traînant
de l’aile et demi-boiteux » qu'il arrive au gîte.
Puis les danseuses s’arrêtent, et les hommes commencent la danse de la pirogue; ils imitent les mouvements de l’homme qui pagaye en avant, en arrière, etc.
Les districts se succédèrent ; les femmes faisaient en mesure des mouvements souvent gracieux, dans des attitudes provocantes, simulant la volupté et la satisfaction du désir.
Les gens de Fatu-Hiva dansèrent la danse du requin.
Pendant que tous les hommes exécutaient la danse de la pirogue, deux d’entre eux placés sur le côté et représentant, l’un le requin, et l'autre le pêcheur, se livraient à une pantomime aussi animée qu'expressive, qui se terminait par la prise du requin harponné par le pêcheur.
La danse des gens de Puamaou, les plus
sauvages de toute l’île, ne fut qu'une suite de
SJ on
gambades et contorsions de fous furieux entremêlées de hurlements épouvantables.
L'homme complètement vêtu de chevelures termina la fête officielle. Au son du tambour, il se livra à une série de grimaces qui redoubla la joie des spectateurs, ayant l'air de poursuivre les danseuses qui se dérobaient à lui, revenalent, l’agaçaient avec leurs plumes, le provoquaient de leurs gestes avec un grand
orande légèreté d’al-
charme d’attitude et une gr lures.
La fête officielle terminée, les danses et les chants continuèrent par petits groupes; le soir, à la lueur des torches, l'animation avait encore orandi; les costumes étaient devenus moins compliqués, l’eau de la rivière avait enlevé les peintures jaunes et rouges; les chevelures, les robes de tapa, les diadèmes avaient disparu; toutes les têtes étaient couronnées de fleurs et de fc uillage.
Chants et danses devenaient peu à peu sauvages et obscènes, et comme une ivresse bru-
tale montait. Heureusement, la nuit couvrit