‹ Pages détachées, notes de voyageChapitre 28 sur 33 · ANNEE · texte numérisé non relu

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demander la permission de venir là-haut nous rejoindre que pour réclamer notre aide.

Avec un peu de bonne volonté de part et d'autre, nos mainsse joignent, et, agiles comme des gazelles, en deux bonds, nos petites sauages sont à bord.

De la passerelle où nous nous étions réfugliés, L...et moi, ilest certain que le spectacle était curieux.

Il y avait à peine un quart d'heure que nous avions Jeté l'ancre dans la jolie et profonde baie de Pango-Pango, dans l'île de Tutuila, une des Samoa.

De hautes collines l’entourent, et, de leur sommet jusqu'au bord de la mer aux eaux paisibles et limpides comme celles d’un beau lac, c’est un splendide fouillis de verdure.

À droite et à gauche, quelques trouées dans la feuillée, et, dans une anse qui se creuse, quelques petits villages montrent leurs cases de bambous, tandis que, tout au fond, s'ouvre une large et belle vallée à l'entrée de laquelle

est le grand village de Pango-Pango.

Notre arrivée a été la cause d’un remueménage général. Sur tous les points de la côte, nous voyons des gens courir, se grouper, causer avec animation ; de tous côtés les pirogues sont mises à l’eau; on s'y entasse, hommes, femmes et enfants; et voilà qu'à grands coups de pagaies tout cela converge vers nous, que la clameur, d’abord lointaine et confuse, s'élève et grandit. Ce sont des cris, des exclamations joyeuses, des rires, des chants, des interpellations sur tous les tons et

dans tous les timbres, depuis la voix aiguë et

grêle des enfants jusqu'aux notes rauques et sraves des hommes.

Toute cette foule se rapproche, se croise, se heurte, les pagaies battent l’eau avec frénésie et la font rejaillir de toutes parts en pluie de perles étincelantes sous les rayons du soleil. Il y a de grandes pirogues où douze ou quinze hommes sont debout, à demi nus, pagayant en mesure et faisant sous l'effort voler l’embarcation comme un oiseau rasant la surface tran-

quille de la mer; il y en a de toutes petites, à

212 AGES DÉTACHÉ moitié pourries, qui font éau de toutes parts,

où s'agitent cing ou six ie bonshommes couleur chocolat clair et nus comme des vers. Les uns s'efforcent de faire avancer en

pagayant avecles mains, tan dis que les autres,

avec des écuelles de coco, tâchent de vider

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l’eau qui gagne.

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néanmoins par accoster; nous en sommes En-

vironnés ; ce ne sont plus des cris, ce sont des |! . 1

hurlements ; c'est à qui s’accrochera le premier

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Ce qui nous frappe d’abord, c’est l'étran-

geté de ces têtes sauvages sous la variété de leurs coiffures. Il y a des chevelures de toutes les nuances, depuis le noir de jais jusqu’au roux le plus ardent, en passant par les toisons d'une blancheur de neige sous la calotte de chaux qui les recouvre et qui a précisément pour but de les faire passer du noir au roux, couleur évidemment à la mode.

Chez celui-ci, les cheveux se hérissent en tête de loup; chez celui-là, seule une toufte rousse se dresse sur le sommet de la tête; tel autre s’est tressé un tas de petites queues retombant en tire-bouchon, qui sur le front, qui sur les tempes; d’autres encore ont une moitié de leur chevelure taillée court et l’autre longue.

Chez les femmes, même variété dans la mode ; la plupart cependant portent la chevelure longue, avec, sur le front, un petit diadème de cheveux taillés court et rendus roux par la chaux.

Les costumes sont simples : une épaisse ceinture de longues herbes sèches ou un pagne

noué autour des reins.

Quelques femmes portent en outre sur le torse un vêtement court, bigarré de couleurs claires, sans manches et ouvert sur les côtés.

Enfin, quelques hommes aussi, probablement pour ne pas être entièrement nus, se drapent majestueusement dans des espèces de grands draps blancs.

Le type n’est pas laid, surtout chez l’homme : peu ou pas de tatouage : encore ce genre d’ornement est-1l limité aux jambes et aux cuisses qui, couvertes d’un dessin serré et sombre, ont l’air d’être vêtues. La peau est cuivrée ou plutôt chocolat clair, et hommes et femmes ont, en somme, assez fière allure.

Du pont du navire, l'invasion gagne les profondeurs, et l’on voit dans tous les coins de grands diables à demi nus, traïnant après eux les sagaies, les arcs, les flèches, les lances, les massues, les casse-tête les plus invraisemblables.

C’est de la contemplation de ce spectacle que nous avaient tirés les « Calofa ! » mêlés

d’éclats de rire de nos deux Samoanes. Deux

jeunes filles de seize à dix sept ans, les deux sœurs, vraisemblablement. De taille moyenne et bien prise, avec un visage aux traits assez fins et réguliers, elles peuvent passer pour jolies, l’une avec de grands yeux éveillés et moqueurs, une bouche rieuse et sensuelle; l’autre avec des lèvres délicates et sérieuses et de beaux yeux noirs un peu mélancoliques dans un visage ovale un peu maigre.

Elles se tiennent devant nous, un instant embarrassées, se donnant la main, et presque en même temps sort de leurs lèvres la même question

— Will you be my feeling ? Voulez-vous être mon ami, mon « feeling »? presque intraduisible en français.

Qui fut le plus étonné de L... ou de moi? Je ne sais, mais nous nous regardâmes, surpris de l’anglais d'abord et ensuite du sens de la phrase, dite d'ailleurs avec une sorte de grâce et de minauderie coquette que nous ne nous attendions pas à trouver aux Samoa.

La galanterie française n’a pas de frontière,

et comme, dans l'espèce, elle ne nous demandait, en somme, pas trop d'effort, nous voulûmes bien être « feeling ».

— Je me nomme Samou-Samou, dit la rieuse.

— Et moi, Faasisilla, dit l’autre.

— Voilà notre maison, ajouta l’une en montrant sur la colline une case isolée perdue dans la verdure.

— Et tout y est à vous quand vous y viendrez, conclut sa compagne.

Nous promîmes de profiter, à l'occasion, de l'hospitalité offerte, et nos deux jeunes filles, descendant les escaliers de la passerelle en courant, se mêlèrent à la foule des curieux qui continuaient à nous envahir.

Gracieuse coutume, et d'autant plus gracieuse qu'être « feeling », c’est être amiet rien

de plus... si l’on veut.

D'après nos renseignements et les différents récits que nous possédions, à environ deux heures de marche de Pango-Pango, devait se

trouver la vaste baie où, sans provocation

aucune, un des compagnons de Lapérouse, le commandant de Langle, et une quinzaine de matelots furent massacrés par les indigènes.

L..., B... et moi, nous étions proposé d'aller visiter ce point.

Dès huit heures du matin, nos feelings étaient naturellement arrivées à bord avec un chargement de fruits de toutes sortes à notre adresse. Nous les avions questionnées, nous avions cru voir qu'elles comprenaient de quoi il s'agissait, et nous eûmes l’idée de leur demander de nous servir de guides

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dal( A Ou nous SUPpPpOne , 3) °° TERRA PTS AE ; Ve. ss. Attendu sions qu avait eu lieu la scène de massacre.

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Nous pümes bientôt nous convaincre que ‘intérieur de l’île tenait les promesses que faisait le panorama que nous avions du mouillage.

C'était une végétation touffue, puissante et

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de toute beauté. La chaleur était assez forte, mais c'est sous une voûte continue de verdure que nous arrivames au sommet de la crête qui sépare la baie de Pango-Pango de la baie Fança, et d’où nous dominions cette dernière dans tout son ensemble.

Nous avions, en passant, traversé le village de Pango-Pango; les cases y ont une disposition ingénieuse : les cloisons en sont faites d'épaisses nattes de feuilles de cocotier tressées ; s'imbriquant les unes sur les autres, elles se relèvent à volonté; de telle sorte que, le jour, les cases sont ouvertes sur un ou plusieurs pans du côté de l'ombre ou de la brise, tandis que, pendant la nuit, on laisse retomber toutes les cloisons qui les ferment alors hermétiquement.

Nous nous reposons un instant avant de descendre à Fança; nos feelings n'ont pas perdu de temps : Sur le bord de ce chemin creux plein d'ombre, au-dessus duquel Îles arbres étendent leurs branches, elles nous ont

fait une couche de gazon et de feuillage, et,

armées chacune d’une feuille de bananier, elles nous éventent consciencieusement.

Il est midi quand nous arrivons au village.

À cette heure ultra-chaude de la journée, tout y est silencieux et désert.

Le soleil jette sur le sable de la plage une lumière éclatante et crue qui nous aveugle ; le récif de corail s'étend au loin à découvert, et les silhouettes éloignées d’une quinzaine d’Indiens en train de pêcher se découpent sur l'horizon dans la transparence d’une buée légère qui monte tremblotante et chaude.

Dans les cases, les stores de cocotier, tournés du côté de la mer, sont relevés: nous n'apercevons, en passant, que des corps étendus, des bras agitant des chasse-mouches ou des éventails de pandanus.

Au dehors, seuls, des cochons de toutes tailles errent à travers le village endormi ou s’allongent béatement, le ventre en l'air, dans des trous qu'ils se sont creusés.

Nos guides nous conduisent chez le chef du

village, dans une jolie case fort propre, à la

voûte de laquelle est suspendue une grande pirogue.

A demi étendu sur une natte, s’évente avec un chasse-mouches un vieillard à barbe rare et blanche, au visage empreint d’une grande douceur et d’une certaine dignité.

Sa femme nous apporte aussitôt des cocos frais, des maiorés, des bananes confites et du poisson bouilli enveloppé dans des feuilles de bananier.

Nous y touchâmes à peine et seulement pour faire honneur à nos hôtes, tandis que Faasisilla et Samou-Samou faisaient de larges brèches dans le déjeuner.

Quatre ou cinq femmes, une demi-douzaine d'enfants et quelques hommes s'étaient olissés discrètement à notre suite, et, tout en mangeant, nos guides ne tarissaient pas en explications qui faisaient de nous le but de tous les regards.

Après un court repos, nous visitämes certains points de la baie qui nous parurent

répondre exactement à ceux décrits dans la

relation de la scène du massacre de nos compatriotes, et, avant de partir, nous saluâmes ce coin de terre où des Français étaient tom-.

bés, victimes obscures du devoir.

Vers cinq heures du soir, tandis que notre balein1iè ar hat ) A4 2 RUE YO :

aleinière accostait d’un côté, nous ramenant > "p= x TENTE 3 : A4 à bord, une grande pirogue à deux mâts avec une quinzaine de rameurs accostait de l’autre.

Le chef d’un village de l’entrée de la baie venait nous inviter pour le soir même à une Siva, ce qui voulait dire qu'on danserait et

) Ê Ur » . ,. ge 1 qu on prendrait non le thé, mais l’inévitable kawa, fin obligée de toute réception qui se

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respecte. La même pirogue à deux mâts devait

venir nous chercher.

À neuf heures, n'ayant encore rien vu, nous commencions à traiter assez irrévérencieusement notre Samoan, quand la grande pirogue apparut.

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Nous partîimes cinq; la lune se levait à peine, voilée par instants par de grands nuages

noirs que poussait une forte brise.

Pour nager en mesure, nos Samoans entonnèrent une sorte de chant lugubre et nous dirigèrent vers un point de la côte où ne brillait aucune lumière et qui paraissait tout à fait désert.

Après vingt minutes d’une navigation le long des récifs de coraux que les vagues en se brisant frangeaient d’une longue ligne blanche argentée, l'embarcation échoua sur le sable, à environ cent mètres du rivage.

nons la plage sur le dos d’un sau-

Nous va

vage, et, à la lumière blafarde et intermittente de la lune, qui contribue à donner au paysage une note encore plus macabre, nous apercevong, sous de grands cocotiers largement espacés qui, à la brise, entre-choquent leurs srandes antennes avec un bruit sec, quelques rares silhouettes de cases absolument noires.

Sur la grève, une vingtaine d'indigènes nous reçoivent silencieusement, quelques-uns drapés comme des fantômes dans de grands vêtements blancs : ni femmes ni enfants.

Nous nous dirigeons vers les cases, qui res-

L'OCÉANIE CENTRALE. 223 tent toujours plongées dans la plus profonde obscurité et où l’on ne paraît guère se livrer

aux préparatifs d’une fête de nuit, même sau-

va

Ce:

On nous soulève la porte de l’une d'elles, nous y entrons à tâtons dans le noir, et, en attendant la lumière et le reste, nous usons nos boîtes d’allumettes.

À cette lueur rapide, nous nous comptons, et, moitié en riant, moitié sérieusement, nous constatons que l’un de nous manque à l'appel.

Quelques plaisanteries d'assez mauvais goût sur le cannibalisme et ses variétés les plus usuelles font comme nos allumettes un peu humides, elles ratent; nous commençons décidément à nous ennuyer et à trouver que les préliminaires d’une fête samoane manquent d'entrain et de gaieté, au moins pour les invités.

Après quelques minutes d'attente, une vieille femme au chef branlant, à la bouche édentée, vraie tête de sorcière, alluma pourtant quelques

faisceaux de feuilles sèches, les jeta dans un

trou pratiqué ad hoc au milieu de la case et ) : A M Ve = acCrouplit a COtE.

Tout en marmottant des mots inintelligibles et sans nous honorer d’un regard, elle se mit | | en devoir, vestale d'un nouveau genre, d’en-

tretenir une flamme inégale dont la lueur chan-

geante faisait derrière nous danser fantastiquement nos ombres.

Un homme, pour complément d'éclairage, apporta une écuelle de coco, remplie d'huile, où baignait une mèche au bout de laquelle une nince lueur essayait de ne pas s’éteindre.

De temps en temps un indigène se glissait silencieusement dans la case, s’asseyait de même ; l’un d'eux était muni d’une sorte de tambour assez primitif sur lequel il se mit à tapoter en sourdine par manière de prélude;

nous nous sentimes un peu soulagés,

ce tambour était rassurant.

Enfin celui de nous qui manquait à l'appel entra, et, en s’asseyant à côté de nous, répandit une fade odeur d'huile de coco parfumée.

Il avait vu de la lumière dans une maison, y )

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