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canards et les pélicans; et en face les postes et les villages sont transformés en îles; beaucoup de villages sont même envahis par les eaux et ont été abandonnés.
À la baisse des eaux, les habitants reviendront, et, à mesure que le fleuve se retirera, dans le sol détrempé et couvert de limon, sans qu’il soit presque besoin de labourer, le nègre ensemencera ses champs de gros mil et de mais.
Nous passons ainsi devant Dagana et Podor.
Les arbres magnifiques qui longent la berge devant ces deux grands villages ont les pieds dans l’eau, qui est montée de près de dix mètres ; tous les ans, le courant ronge un peu la rive, et bientôt les arbres seront, par un fort courant, abattus et entraînés dans le fleuve.
À partir de Matam, il y a un changement notable dans l'aspect du pays ; nous entrons au pays de Galam.
Le fleuve est rentré dans son lit, les pluies
ont cessé, et le haut Sénégal commence à se
vider.
De plus, au lieu de ces immenses plaines à peine dissimulées derrière un léger rideau de bois et de broussailles, le sol se relève avec de longues ondulations, et, à l'horizon, courent de hautes collines aux flancs taillés à pic qui prennent, dans le mirage du matin, l'aspect de hautes murailles de villages fortifñés.
La terre est plus cultivée, on y voit de orands champs de mil et de maïs.
Dans quelques-uns, nous avons vu, du bord, se répéter, à plusieurs reprises, la même scène comique :
Un ou deux nègres, nonchalamment étendus, gardent la récolte future contre les voleurs de toutes sortes, hommes, sangliers et singes.
Mais avec ces derniers, ils ont affaire à forte partie. Nous voyons souvent sur ces hautes termitières, qui atteignent deux mètres de hauteur, un singe en sentinelle; il surveille les deux gardiens et ne perd pas un de leurs mouvements, se dissimulant lui-même avec SOIN ;
et autour de lui toute une bande pille et saccage
silencieusement, jusqu’à ce qu’une alerte quelconque fasse prendre au singe de garde ses jambes à son cou, tandis que toute la bande s'enfuit à sa suite.
Quant aux deux nègres, dans une quiétude parfaite, 1ls poursuivaient tranquillement leurs rêves.
L'aspect du pays est aussi plus agréable; il y a plus de verdure, plus d’arbres ; de gigantesques baobabs étendent leurs bras noueux, et de nombreux dattiers étalent leur éventail. Les toitures de paille disparaissent sous les larges feuilles vertes des courges et des concombres sauvages.
Les villages deviennent plus gais et plus riants, malgré l’air rébarbatif de place forte en carton que leur donne leur enceinte de murs en terre battue au-dessus de laquelle montent les toits pointus des cases.
Partout, sur notre passage, les habitants se pressent sur la rive pour nous saluer de leurs cris; les enfants se jettent à l’eau, et des con-
versations s'engagent entre les riverains et nos
laptots, presque tous recrutés dans cette région du Sénégal.
Nous arrivons à Bakel, le point de traite le plus important du Sénégal. Le fort se dresse sur un amoncellement de roches, tout au bord de l’eau, dominant le grand village qui s’est rangé à ses pieds, sous sa protection.
Nous ne sommes plus qu'à vingt-quatre heures de Kayes.
Mais voilà qu’à dix heures du soir, en plein fleuve, la femme d’un tirailleur s’avise de mourir. On appelle le mari et on lui dit qu'il faut procéder aux cérémonies en usage chez lui et que lui dicte sa religion. « Que faut-il faire ? »
Notre homme se gratte la tête, d’un air perplexe, et haussant les épaules : « L’enterrer ! »
Nous étions mouillés au milieu du fleuve; la nuit, complètement noire, nous avait empéchés d'avancer.
Les femmes lavent la figure de la morte, et, comme elles vont envelopper le corps dans la natte sur laquelle il repose, le tirailleur, qui
s'est tenu là, debout, d'un air ahuri, plus ennuyé qu'attristé, se penche sur le cadavre, lui retire assez brutalement les bagues qu'il a aux doigts, et, comme une boucle d'oreille résiste un peu, il l’arrache en déchirant l'oreille.
Des fanaux dans un canot, des pelles, des pioches ; six hommes embarquent avec le corps. L’embarcation pousse dans la nuit; la maigre lueur des fanaux qui se balancent se promène sur le cadavre allongé dans son suaire et sur le noir visage des rameurs.
Sur la berge, on creuse rapidement un trou, et la pauvre bête de somme repose éternellement, si les hyènes et les chacals ne sont pas venus, cette nuit même, troubler son dernier sommeil.
Dans le groupe des femmes que cet incident a réveillées, on rit aux éclats.
Le lendemain, nous étions à Kayes, la tête
de notre empire du Soudan.
15 novembre. — En ce moment, pour une
raison ou pour une autre, le recrutement des
tirailleurs se fait d’une façon insuffisante, et, comme on en a absolument besoin, le gouvernement fait acheter une centaine d'esclaves dans le haut fleuve.
On les paye, si je ne me trompe, de trois à six cents francs au propriétaire, et, en échange de la liberté que l’esclave trouve en mettant le pied sur le territoire français, on lui fait contracter un engagement de sept années dans les régiments de tirailleurs.
La chose, en somme, n’a rien qui puisse faire crier nos bons philanthropes et philosophes en chambre, et si aujourd’hui l’esclave ainsi trafiqué n’y voit guère qu’un changement de maître, il ne tardera pas à comprendre combien sa situation s’est transformée à son avantage, et ses nouveaux compagnons sauront vite lui expliquer la notion de ses droits.
Nous en descendons une douzaine à Saint- Louis.
Jamais, non, jamais de ma vie, je n’aivuet probablement ne verrai d’êtres arrivés à un tel
degré d’émaciation et d’inanition. Leur peau,
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collée aux os et quelque peu endommagée par les coups de trique de leurs propriétaires, leur incroyable maigreur, font encore ressortir les saillles osseuses de leur visage simiesque abruti.
Ils sont là, immobiles sur le pont, étendus tout de leur long ou le dos aux bastingages, l'œil vague, le regard en dedans, avec cet air las et tristement pensif de la bête de somme surmenée et rouée de coups.
Ils ne remuent qu’à l'heure du repas; alors il n’y a plus rien d’humain chez eux. Ils sont quatre par plat, mais il a fallu à chaque plat mettre un laptot pour les surveiller; ils se jettent sur la viande, l’œil brillant, la mâchoire en avant, comme des chiens affamés, avec de sourds grognements; ils se disputent et se battent pour un os, on ne peut les séparer qu'en les frappant, et ils puisent à poignées le riz dans l’écuelle en se hâtant, avec de fauves regards obliques à leur voisin. -Il y a chez eux une telle expression de souffrances physiques
subies et de féroces convoitises inassouvies
qu’on ne peut maîtriser un sentiment d'horreur et de dégoût mêlé d’une immense pitié.
Deux seulement, l’un à côté de l’autre, restent inertes, l'œil vitreux, indifférents à tout, même aux plats de viande qui passent devant eux, et tout leur corps s’abandonne comme las d’une lassitude indicible. Ils meurent de faim; je leur ai fait donner du lait, qu'ils boivent machinalement et que leur estomac supporte à peine. Ils se sont éteints peu à peu, mourant de faim, de fatigue, les grands yeux fixes et ouverts sur je ne sais quelle vision d’au delà.
Quelques-uns ont raconté à nos laptots que, depuis huit jours, ils marchaient, sous les coups de matraque du maïtre, avec quelques poignées de son délayées dans de l’eau pour
toute nourriture.
26 février. — Au mouillage de Saint-Louis.
Généralement, les fleuves se jettent à la mer par des embouchures et même de belles embouchures quand ce sont des fleuves de longueur
et de largeur aussi respectables que le Sénégal.