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LA VENDÉE ET LES VENDÉENS

Mes chers concitoyens}

Je ne trouverai point de mots pour vous exprimer ma joie de l'accueil qui m'est fait au pays natal, pour vous dire à quel point je suis touché des manifestations trop flatteuses de 5 VQtre amitié. Si la faiblesse de mes prouves mérites ne m'est que trop connue, je ne vous en suis que plus reconnaissant de vouloir bien me juger sur ma bonne volonté.

C*est pour l'action que je viens parmi vous, dans Tunique pensée d'apporter Tencouragement aux républicains de la

10 Vendée* en même temps que pour l'y chercher moi-même dans la constatation de l'accord de tous les républicains, depuis les rives méditerranéennes jusqu'aux extrêmes côtes françaises de l'Océan,' du Var* à la Vendée.

Cet accord nécessaire, cette collaboration de tous les

15 républicains pour l'achèvement de la grande construction de droit, conçue et commencée par nos aïeux de la Révolution française, voilà ce que je viens soUiciter de vous.

Avec le salut du gouvernement répuUicain à la Vendée répubUcaine, je vous apporte la ferme et loyale proposition de

20 travailler tous d'un même effort à l'établissement définitif du régime de droit, c'est-à-dire de Uberté politique et de justice sociale qui, seule, pourra fonder parmi nous la grande paix de la République française. En cette simple formule se trouve contenu en effet tout le prc^ranune du gouvernement répu-

25 bUcain: paix extérieure dans l'indépendance, dans la dignité, pabc intérieure dans les garanties du droit de chacun, paix à tous les hommes de bonne volonté.

Ne vous semble-t-il pas que c'est bien en Vendée, dans l'ancienne Vendée des paysans réfractaires aux idées de la

Révolution française, ,dans la Vendée pour une si grande part déjà républicanisée, qu'il convient de répéter aujourd'hui, à ceux qui les nient contre l'évidence, que notre but est de paix, que nos procédés de gouvernement sont de justice et de 5 liberté.

C'est bien nous, les républicains, n'est-il pas vrai, qui avons revendiqué, qui avons conquis contre l'église romaine la liberté de conscience, que le pape Grégoire X VI^ appelait un délire. C'est bien nous dont les anciens, ici même, ont souf-

10 fert, ont lutté pour nous assurer la plus précieuse conquête de l'humanité, le droit de penser librement.

Qui mieux que vous, homtnes de la terre vendéenne, peut savoir de quel prix fut payé, dans C33 temps légendaires dont notre enfance a recueilli les sanglants récits de la bouche

15 même des derniers témoins, notre droit imprescriptible de penser, .de croire, de vivre paisible nent selon les directions de notre conscience?

Us disent une terrible histoire, nos chemins creux^ bordés de chênes centenaires, qui virent passer les héroïques bleus^

20 du drapeau tricolore,* les Mayeaçais^ revenant du Rhin

glorieux, pour aller tomber sous les balles françaises dans les

fourrés de Torfou.^ Vous, dont les aïeux furent, comme les

' miens en cette affreuse bataille, les bons soldats de la France

nouvelle, vous savez bien que ce sang généreux ne fut pas

25 versé vainement. Les enfants ont repris Pceuvre interrompue et voici les bleus debout, au cœur de l'ancienne terre des Chouans,' pour offrir aux frères égarés, non plus je ne sais quelles parcelles de privilèges, mais les pleines garanties pour le droit de chacun. C'est la grande victoire républicaine qui

30 n'est la défaite de personne, où tous avec honneur peuvent et doivent se réconcilier. Car c'est aux soldats des deux camps que je m'adresse aujourd'hui, aux Chouans ainsi que nous le disons toujours, tout comme aux champions de la Révolution française.

Au dernier Chouan je viens dire: la lutte dont tu fus le soldat s^est étendue bien au delà de ton Bocage^ et de ton Marais, ce ne fut qu'un moment de combat éternel pour la libération de Thomme et tu peux découvrir aujourd'hui que 5 la bataille n'a pas cessé, depuis que tu as déposé les armes. Partout elle continue, en France comme ailleurs, non plus nécessairement à coups de fusil, mais plus eflScacement à coups de pensée, par le livre, par la parole, par la leçon. Le combat n'est plus au chemin creux, il est à l'école. Homme

10 des générations anciennes, ne t'arrête pas aux partis pris, aux .préjugés d'autrefois. Interroge bravement Ids faits, jugenous sur nos actes, regarde ce pays qui se couvre d'écoles, d'asiles pour les souffrants de la terre. La loi républicaine t'a donné la liberté qu'aucune monarchie n'avait pu concéder

15 au peuple français en des siècles d'histoire. Le législateur républicain, l'administration républicaine sont tout aux préoccupations d'assainissement, d'hygiène publique, aux entreprises d'assistance sociale, recherchant toutes mesures qui peuvent rendre la vie meilleure, au premier rang les devoirs

20 de solidarité, partout les ligues des particuliers et des représentants du pouvoir public contre tous les fléaux. Déjà se prépare l'assurance contre la vieillesse, contre la maladie, contre toutes les formes de la misère. Et pour commencer, au premier rang de «nos occupations actuelles, le problème

25 d'uneplusjusterépartition des charges publiques, qui doivent être désormais proportionnées aux forces de chacun. Compare avec l'abjection des anciens temps et prononce poiir toi-même et pour ta postérité.

Ce dernier Chouan, amis, je l'ai vu, je l'ai rencontré dans

30 les courses vagabondes de ma jeunesse où j'apportais à son foyer les premiers essais de mon jeune talent de guérisseur. J'ai causé familièrement avec lui, parfois même j'ai vainement entrepris de faire le siège de son esprit fermé, toujours me heurtant à son redoutable silence. Mais aussi j'ai vu

35 grandir ses enfants, j'ai vu lem-s préjugés tenaces se fondre

aux premiers enseignements de la société nouvelle, et tandis qu'à cette heure ils suivent, front courbé sur le soc, le pénible sillon de leur bœufs dans la terre rebelle de notre Bocage, qu'ils relèvent la tête et vous verrez luire en leurs yeux, grâce 5 à nos incessants efforts, l'espérance d'im avenir meilleur, la joie d'un avenir prochain dont ils seront eux-mêmes, grâce aux bienfaits de la démocratie républicaine, les artisans glorieux. Et moi, qui les ai suivis si souvent, moi qui à leurs côtés piquais jadis d'un aiguillon cruel les bonnes épaules de

10 "Tête Large"^ et de "Farinet," moi qui suis de leur terre, moi qui sais quels trésors d'endurance, d'énergie, de vaillance se cachent en ces âmes, moi qui ne les ai quittés que pour travailler à leiu" affranchissement, moi qui achèverai parmi eux mes derniers jours, moi qui les aime, moi qui peux témpigner

15 de leurs aspirations, de leurs pensées, quel intérêt pourrais-je avoir qui ne fût pas le leur? Comment n'aurais-je pas le droit d'espérer en eux, de venir leur crier que nous les attendons pom* le plus grand effort de rénovation sociale sous le drapeau tricolore, qui n.e fut pas celui de leurs pères, et qu'ils

20 peuvent et qu'ils doivent venir à nous sans humiliation ni apostasie, puisque la réconciliation a pour condition première le droit égal de tous les Français.

Et qui me contestera le droit de parler ainsi? J'ai vu quelque chose du monde. Aucun spectacle des contrées et

25 des hommes, aucune grâce de la terre, aucune splendeur du ciel, aucun champ de la plus grande histoire, n'a pu mordre en mon cœur siu* l'amour du pays natal. Le charme m'avait pris, le charme m'a gardé. Plaine, Marais, Bocage,^ je suis resté fidèle à notre bonne terre. Comment aurais- je cessé

30 d'aimer notre plaine mouvementée, où moutonnent dans l'aveuglante Imnîère^ les grandes vagues de moissons fauves; notre Marais tout d'herbes, d'oiseaux sauvages, de troupeaux envasés, où le bâton sautoux* me lançait par-dessus les perfides canaux dont plus d'une fois, à mes dépens, j'ai exploré

35 les profondeurs; notre Bocage enfin, notie dùet 'fto^'SiJ^^ ^^

granit avec ses ravins, ses eaux, ses douces vallées isolées du monde que domine la montagne des Alouettes,^ d'où se découvrent les tours de Najites^ et les feux de La Rochelle^ et de Ré?^ Cette terre est la nôtre, nos anciens y dorment en 6 paix, nous y avons vécu, nous y dormirons tous, après la bonne tâche accomplie. Nôtres aussi les sentiments, les idées, les volontés, non plus seulement de la grande tourmente révolutionnaire, mais des générations qui se sont succédées sur notre sol, en pleine conamunion avec les sentiments, les

10 idées, les volontés de l'ensemble desquels est sortie la France d'aujourd'hui.

Nous sommes Vendéens, mais nous sommes de la France totale qui s'est faite avec le concours de nos bras, de nos cerveaux, de nos cœurs; nous ne fûmes pas tous hier de la

15 France républicaine, nous prétendons que chacim de nous en soit aujourd'hui. Sans doute, nous voulons garder la France, toute la France, mais nous voulons être Français avec tous les traits d'une individuaUté régionale^ qui nous est chère, nos traditions, nos mœurs, nos habitudes de penser et de faire

20 qui ne s'opposent pas, comme on le croit trop souvent, à l'évolution des idées. Toutes les belles qualités qui font l'originalité de votre caractère, je n'aurai garde de les revendiquer pour moi-même; mais comment nier que je doive peut-être à certaines tendances du caractère vendéen le

25 meilleur des inimitiés que j'ai pu recueillir sur mon chemin: • l'instinct d'indépendance, la liberté de la critique, l'obstination têtue, la combativité? Ceux qui vous font grief de ces vertus, déplaisantes pour les oppresseurs de tous noms, ignorent peut-être que grâce à notre humeur combative nous

30 fûmes avec nos cousins bretons le dernier bataillon carré des Celtes, des Gaulois,* faisant front à la fois contre les milices de Rome et contre les hordes de la Germanie, souvent défaits, jamais soumis, nous reposant dans la lutte contre l'envahisseur de la mer, ainsi que l'attestent tous les monuments de la 3â côte. C'est sur notre terre qu'est venue s'arrêter l'invasion

des Maures.^ Notre vie fut de luttes contre l'envahisseur. Il n'y a pas de meilleurs Français que nous, et ce que les ignorants dénomment notre patois, qu'est-ce donc, sinon la belle jeunesse de la robuste et féconde langue d'oïl,* la langue 5 libératrice de notre Rabelais?^ Armorique^ et Vendée, nous sommes le plus pur sang des Gaules, les fils de ceux qui n'ont pas capitulé devant César.

Quel effroyable malentendu, il y a cent ans^ nous jeta les - uns contre les autres, nous isola des mouvements de la grande

1 patrie! Malentendu de mots plutôt que de pensées profondes. C'est l'histoire même d'aujourd'hui. Notre paysan muet, prompt de corps et de méditation lente, d'un idéalisme étroit peut-être mais puissant, aime avant tout la quiétude sur la terre,» il veut la paix du travail, il a la défiance du dehors

15 jusqu'à qualifier parfois d'étranger^ le compatriote du village voisin; il entend être libre, il n'admet pas qu'on le violente, et dans la formidable poussée de la Révolution ce qu'il vit d'abord, c'est qu'on le troublait. Jusque-là soigneusement tenu hors du mouvement des idées par l'EgUse et par la

^O monarchie, quand il put croire que le perturbateur révolutionnaire était un nouvel oppresseur, il fit front contre lui, comme il avait fait toujours contre l'envahisseur, sans vouloir s'enquérir des idées qui pouvaient mouvoir à son profit les armées de la Révolution. C'est ainsi qu'ayant à cœur d'a-

^5 bord la liberté, il se lança dans l'aveugle bataille contre les soldats de la liberté, sans voir que cette fois il se trouvait, non plus contre Rome, mais contre sa France, contre sa Vendée. C'est qu'il ne suffit pas de vouloir être libre, si l'on n'est pas capable de discerner d'abord dans la liberté de tous la sûre

^0 garantie de la liberté de chacun. Nous savons assez que l'effort traditionnel de toutes les dominations toujours fut de brouiller les esprits là-dessus.

Aujourd'hui, comme au temps de l'ancienne guerre civile,

c'est la question de la liberté de conscience qui nous est

35 posée. On ose dire que les républicains sont des persécuteurs

quand ils ne font rien que de réaliser les conditions de droit par lesquelles doit s'accomplir la libération des esprits. La liberté de conscience est le principe fondamental du parti républicain. Notre gloire est d'affranchir ceux-là même qui

5 nous maudissent. Mais n'est-il pas temps que nous cessions d'être méconnus par ceux-là même de nos concitoyens à qui noUs apportons en dépit d'eux-mêmes la vie de liberté? C'est pour m'expliquer avec ceux qui nous jugent sans nous comprendre, sans se comprendre eux-mêmes, que je suis

10 venu panni vous.

J'ai fait mes débuts dans la vie politique, non loin d'ici, au temps du plébiscite impérial,^ et poinr avoir averti mes concitoyens, quand il en était temps encore, de ce qui devait suivre, je fus hué, menacé par des honmies que toujours,

15 jusque-là, j'avais tenu pour amis. L'erreinr des paysans, ce jour-là, nous a coûté dix milliards et deux provinces,' sans parler du sang versé. II ne faudrait pas que la leçon fût perdue. Puissé-je aujourd'hui être mieux écouté! Je le serai sans doute, car nos lois de liberté me permettent de parler

20 plus haut et d'être mieux entendu.

Notre espoir est dans l'éducation de la démocratie, non pas dans cette éducation qui se propose d'imposer les idées, mais dans l'éducation qui ouvre les intelligences et laisse à la pleine hberté de discussion le soin de faire définitivement la

25 lumière. Les républicains n'ont pas de congrégation de l'Index.*

Ce n'est pas moi qui voudrais déprécier la grande œuvre des instituteurs des deux sexes, qui ont déjà tant fait pour l'éducation populaire et qui bientôt par nous seront mis en

30 état de faire mieux encore. Je ks en reoiereie puhiiquanent. Mais je tiens à dire qu'au sens le plus éiew du mot, à toute heure de la vie, chacun de nous peut être et est véritablement un éducateur, s'il est capable de mettre à porofit les moyens àenseignemmi que met à son senice la hberté lépublicaine.

Au lieu de nous congratuler tous et de chanter victoire à tout propos pour nous reposer avant d'avoir agi, considérons moins ce qui a été fait que ce qui reste à faire, et occuponsnous d'organiser en tous lieux la grande et féconde propa- 5 gande de l'idée. La monarchie exige de tous la soumission irraisonnée, l'inertie. La République veut pour citoyens des honmies d'action.

S'il en est qui ont cru que la loi de séparation^ mettait fin " brusquement à l'état d'esprit qui a créé le régime de privilè-

10 ges, ils se sont gravement trompés. C'est un nouveau régime qui commence, mais, comme je l'ai dit tout à l'heure, ce nouveau régime, il ne suffit pas de le proclamer, il faut être encore capable de le vivre, dans l'esprit de tolérance et de droit commun directement contraire à l'esprit de privilège qui finit

15 présentement.

C'est à cette grande œuvre que vous pouvez, que vous devez concourir par votre action quotidienne, républicains qui m'écoutez, c'est à cette noble tâche que je vous convie.

Répandez-vous dans les campagnes, portez-y la grande

20 parole de liberté, montrez au paysan tout ce que la République a fait pour l'afifranchir, montrez-lui tout ce qu'elle prépare, tout ce qu'elle fera demain pour achever son émancipation, pom* l'élever à la dignité suprême d'homme Ubre, d'homme éclairé. Dites-lui que la Uberté se complétera par la

25 justice sociale. Enseignez- lui à ne pas s'effrayer des mots et à ne rien redouter de ce mot de socialisme dont on essaye absurdement de l'effrayer.

Le socialisme n'est pas un dogme qui puisse par la vertu d'une formule changer les conditions de la vie himiaine. Il

30 sera ce que voudront les paysans de France, qui sont la majorité des Français. Il sera la justice sociale en action, dans la mesure où les réformes proposées s'adapteront à l'état d'esprit, aux besoins permanents des populations de nos villes et de nos campagnes.

35 Qu'on ne se laisse donc pas affoler par des ç;feiièxîX\^'aNlviXNs.

hâtives, par des actes de violence tout aussitôt réprimés. La question sociale est posée dans tous les pays du monde, et nous ne voyons pas que l'autocratie soit en voie de la résoudre plus lùsément que les gouvernements de liberté. Les Fran- 5 çais, maîtres d'eux-mêmes, 8aiut)nt faire leur propre destinée. La République n'est rien qu'un instrument d'émancipation, de justification, im instrument d'évolution .par l'éducation de tous, par l'effort de chacun.

Servez-vous du bon outil, organisez-vous pour la conquête

10 des intelligences, exercez-vous dans vos conseils locaux et r^onaux^ au maniement des affaires publiques, pour la bonne démonstration des heureux résultats ^'un gouvernement de liberté. L'avenir de la République est dans le développement des libertés régionales.

15 Organisez-vous, rencontrez-vous, délibérez, imîssez-vous par l'action dans l'intérêt de la Patrie et de la République. Montrez-vous hommes d'action, à toute heure, car il n'y a pas de patrie, il n'y a pas de liberté, il n'y a pas de justice, pour l'homme résigné, pour l'homme éternellement soumis.

20 Soyez tolérants mais résolus dans la défense des libertés pubUques. Recherchez la bonté, la justice dans tous les domaines, et, pour avoir le droit d'avoir raison, soyez forts,^ forts pour la défense de votre droit, forts pour la défense du droit de tous dans une patrie d'humanité généreuse, selon les

25 traditions de notre race dont il nous plaît de nous enorgueillir.

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